BATTRE EN DUEL
kô sergent Pat-Mooney fut emmené entre quatre Hurons Lien déterminés â ne pas le laisser s'échapper.
Ils le destinaient à la torture et au poteau -do mort; ils rêvaient la vengeance, aiguisant leur esprit fertile en méchancetés diaboliques, se préparant à faire payer aux malheureux captifs toute la dette de leurs vieilles rancunes,
Leur'j oie féroce aurait été sans mélanges! QEilde-Feu ne s'était échappé .-et si le major ne leur avait été arraché par les Français.
£ Ils jetèrent le sergent dans la tente où était
^arrea, ImpossiMe de dire qnel}e f&\ 1$ joj£ du
brave Irlandais à l'aspect de son vaillant compagnon qu'il croyait mort.
— Arrah ! bonjour Ralph, mon fils ; je suis heureux de voir que vous n'avez pas encore avalé une douzaine de halles. Que veulent faire de nous ces horribles démons jaunes ?
— Tout simplement nous faire mourir sur le bûcher et au poteau de guerre .
— Ah ! les atïreux coquins ! Encore s'ils se contentaient de moi; je suis vieux et ne suis guère bon qu'à griller, — quoique, dans mon idée,jene doive faire qu'un déplorable rôti ; — dites-moi, Ralph, ne pourrait- on vous faire évader? Arrah ! que j'aimerais à vous voir les talons !
— Mon pauvre ami , je ne vois rien à faire ; vous êtes prisonnier comme moi, et nous serons traités de même tous deux
— Oh ! mais ! c'est contre toutes les lois de la guerre, et j'en appelerai au général. Oui ! oui ! s'ils veulent vous scalper, j'irai au général et je lui dirai que maître Mooney, sergent Irlandais des rifles, a quelque chose à lui dire. Halte-là! Je me mettrai en travers !
— Personne ne vous comprendra, pauvre ami ; si toutefois on daigne vous écouter.
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OEIL-DE-FEU ÎOl
— Eh bien ! vous leur parlerez, vous qui savez tout : vous connaissez leur atroce langage.
— Ce n'est pas la peine, ami Pat : Si Montcalm ne sait pas maintenant que vous êtes prisonnier, il ne le saura jamais. D'après ce que j'ai entendu,
ils ont l'intention de nous faire passer par les verges. A mon avis, si l'occasion s'en présente, vous ferez Lien de rompre leurs rangs, de bondir par dessus leurs têtes et de courir à la rivière, — Mais, au fait, comment avez- vous été p ris? Pat lui raconta l'expédition.
— Vous dites que le major est aux mains des Français ?
— Je le pense. Que la peste étouffe ces méprisables étrangers !
— N'en dites pas tant de mal, sergent ; ce sont d'honnêtes adversaires qui ont pour eux la bravoure et la loyaulé: Si le major est entre leurs mains, il est sauvé — et elle aussi. — Je voudrais avoir la chance de passer par les verges.
— Merci ; si çà peut vous plaire, je vous cède ma part sans en être jaloux.
— Mais non... ils ne m'accorderont pas cette chance ; je les vois trop bien veiller sur moi comme des chats sur une souris. Je ne peux pas me
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retourner seulement, sans qu'un d'eux apparaisse sur le seuil de ma tente. Tenez ! que disais-je !
Effectivement plusieurs Indiens entrèrent, saisirent les deux prisonniers et les emmenèrent dehors, toujours chargés de chaînes,
Un grand nombre de feux illuminaient le camp d'ufixe clarté presque aussi vive que celle du jour. Plusieurs centaines de guerriers, alignés sur deux rangSj formaient une haie le long du Foot-racfi, (terrain de course), où l'Irlandais devait passer par les verges. Tous étaient armés de hâtons, de tomahawks et de longs couteaux; •— ces dernières armes étaient destinées à piquer le coureur en guise d'aiguillon.
Le sergent Pat-Mooney fut invité à quitter sa capote militaire qui aurait gêné ses mouvements ; ■ ensuite il serra sa ceinture et se campa fièrement dans une attitude d'athlète, le visage haut et cojoré d'un sang généreux; aussi souple, aussi droit, aussi alerte que s'il se fût agi d'un jeu.
Les Indiens, grands "appréciateurs de la h eau té physique ainsi que du courage, firent entendre autour de lui un murmure d'admiration.
1$ Mg&H .ftitdQiméj aussitôt l'Irlandais plongea
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comme l'éclair dans la piste, arracha un long tison du premier foyer qui se présenta et se mit à exécuter un terrible moulinet, au grand détriment des têtes les plus proches.
Les Indiens reculèrent devantles tournoiements
de cette arme flamboyante, l'Irlandais avançait toujours, balayant l'ennemi à droite et à.
gauche.
Un chef, — Casco l'orateur, — indigné de cette espèce de déroute, s'élança vers le sergent. — Pif ! paf ! les deux bouts du terrible shillelah (nom Irlandais du bâton) retentirent comme un roulement sur la tête empanachée du sauvage : il tomba tout étourdi, au milieu des risées de ses compa-
gnons qu'avait choqués son inopportune intervention.
L'Irlandais regarda autour de lui : une douzaine de braves se relevaient saignant copieusement du nez; lui était sain et sauf. Soudain il brandit son bâton victorieux, poussa une clameur â la mode de Tipperary et s'élança sur la gauche où il avait fait une trouée.
Il y eût un moment de tumulte indescriptible : les sauvages volèrent en tourbillon sur ses traces ;
pais l'agile Jrlaudais courait comme s'il eût eu
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des ailes ; il laissa ses poursuivants bien loin
derrière lui.
Une fois hors du rayonnement des bûches, sa
fuite devenait facile, et il aurait gagné sans encombre la rivière, si, par une méchanceté du sort, un sauvage qui flânait au hasard ne fiU venu se jeter entré ses jambes.
Le renverser à dix pas d'un coup de tête et 8'êlancer par-dessus lui fut l'affaire d'une demi seconde ; mais l'obstiné Huron trouva encore moyen de saisir l'Irlandais par un pied et le fit tomber à côté de lui.
Heureusement, Pat-Mooney ne lâcha pas son bâton : il se releva comme un ressort, et exécuta son fameux moulinet sur le crâne de l'intempestif adversaire.
Ce dernier, abasourdi, lâcha prise et le sergent reprit sa course désespérée.
Mais il n'était pas encore hors d'affaire : la direction prise le menait aux batteries de Montcalm où resplendissaient des torches menaçantes. 11 obliqua au sud, et fila comme une flèche, l'espace d'un mille.
Ensuite il s'arrêta pour reprendre haleine et écouter. Pendant quelques minutes tout resta
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silencieux autour de lui : après quoi ses oreilles inquiètes saisirent le bruit d'une course rapide et d'une légèreté tout indienne.
L'Irlandais semit en garde: les pas approchaient ; il leva le bras pour frapper.
Mais sa surprise fut grande de reconnaître Utta-wan à la clarté de la lune.
— C'est vous, Irlandais ? demanda ce dernier.
— Oui ! Quel saint bienfaisant vous envoie?
— Ne vous arrêtez pas à parler ! voilà les Hurons ! courons d'abord, nous parlerons ensuite.
Et tous deux repartirent à fond de train. Ils se dirigèrent au couchant, laissant derrière eux le cours de la rivière. Lorsqu'ils furent dans un fourré épais, l'Indien ralentit le pas.
— Plus besoin de courir, maintenant, dit-il.
Nous allons descendre jusqu'à la rivière et gagner le fort. Je vous ai vu courir ; bon ! très-bon !
Vous avez cassé la tête aux Indiens : je suis content de ce que vous ayez cassé la tête de Gasco : j'espère qu'il s'en souviendra.
— Comment êtes-vous ici ?
— Je suis venu apporter un signal à Ralph pour lui faire savoir que ses amis veillent autour de lui. En quittant le fort, je suis descendu ici en
lf)6 LES DRAMES DU NOUVEAU-MONDE
canot et me suis caché dans les broussailles.
Lorsque les Indiens se sont dispersés pour courir après vous, j'ai guetté l'occasion favorable pour porter secours à Ralph.
La conversation en resta là, car ils avaient peu de temps à perdre. Tous deux se glissèrent do fourré en fourré et gagnèrent une colline d'où ils avaient vue sur le camp Indien.
Après l'évasion de l'Irlandais, les sauvages s'étaient ravisés et avaient renoncé à faire courir Warren, ce prisonnier bien autrement redoutable et précieux pour eux.
Ils l'avaient ramené à la tente, où le soin de le garder était échu à Casco, le héros au nez endommagé par l'Irlandais.
Bientôt arriva Ire ton : il avait un visage farouche et pâle ; sa tête était enveloppée de bandages; il paraissait avoir perdu beaucoup de sang. Un fier sourire illumina les traits du prisonnier quand il vit sur la figure de son adversaire les traces de la langueur et de la souffrance. Sans même lui adresser la parole, le chef fit conduire Ralph auprès du poteau où il devait être lié pour périr par le feu.
Les Indiens n'étaient pas tous présents, mais
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au milieu d'eux se trouvaient de nombreux trappeurs, chasseurs, et autres partisans forestiers qui avaient de l'influence sur les chefs, et que Montcalm avait détachés dans le camp sauvage pour essayer de ressaisir Warren.
Le feu du conseil était allumé : les chefs assis en cercle se passaient successivement le calumet sacré. C'était un bizarre spectacle de voir ces visages bronzés et sombres comme la nuit, faisant miroiter leurs yeux noirs, étinceiants pomme des Ûammes.
Tous étaient impatients de voir commencer la torture.
Les Français jetaient çà et là des regards silencieux, fumant comme leurs compagnons sauvages, étudiant les opinions, écoutant les murmures.
A la fin, un orateur se leva : c'était un patriarche en cheveux blancs, sa voix était chevrotante. Son nom était « Branche-de- Chêne. »
Il opina pour la mort par le feu.
Après lui se leva un autre chef ; la < Panthère- Noire, » bien digne de ce nom par ses formes souples, nerveuses et élancées.
Il commença par électriser rassemblée d'un
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regard ; ensuite il opina, en un long et artificieux discours, pour la mort, la terrible mort par le feu.
Ire ton souriait à son tour en regardant le condamné; car des applaudissements frénétiques avaient salué l'orateur.
Un troisième prit la parole : il plaida pour la remise de Warren aux Français. Son discours était juste^ éloquent même ; mais il ne trouva que quelques rares échos parmi les vieillards; les jeunes guerriers y répondirent par des murmures.
Un tumulte étourdissant s'éleva, pendant lequel les Français firent tous leurs efforts pour travailler inostensiblement l'opinion des Sauvages.
Treton se leva enfin et d'un signe commanda le silence : aussitôt le bruit cessa comme par enchantement, on prêta une oreille attentive.
Ce chef était aussi artificieux que vindicatif ; les arguments ne lui manquaient pas ; il en fit usage avec une rare éloquence, et, pour péroraison, montra son bras mutilé par la carabine du « Grand-Élan. »
Ce moyen oratoire fut d'autant plus irrésistible
qu'il s'adressait à des orateurs convaincus d'à-
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vance. L'assemblée se leva, et, d'un hurlement unanime, vota la mort par le feu.
Tous les efforts des Français furent inutiles, la décision resta immuable : on lit le? préparatifs du supplice pour le lendemain matin.
Ralph fut ramené dans la tente où on le garotta étroitement. Plusieurs Français- vinrent le visiter et lui adressèrent avec bon lé toutes les consolations possibles ; quelques Indiens se joignirent à eux, entre autres le jeune chef qui avait parlé en la faveur du captif. Les derniers moments de l'éclaireur étaient plutôt un triomphe qu'une veille de mort.
Ireton vint à son tour ; son œil injecté de haine s'abaissa un moment devant le fier regard de Warren: mais bientôt la perversité effrontée reprit îe dessus, il commença à insulter sa victime.
— L'Élan a de longues jambes, dit-il, mais il ne courra plus; des liens solides le retiennent.
— L'Élan a de longs bras î répliqua Ralph déterminé à ne rien supporter de cet homme; la têle de mon frere est en souffrance ; que signifient ces linges sanglants qui l'enveloppent?
Les yeux du chef lancèrent des flammes.
— L'Élan est une femme, gronda-t-il en grinçant des dents : sa langue seule est longue. Ireton ne se bat pas avec la langue ; il n'est pas une squaw, lui. Ses mains sont redoutables.
— Ireton n'est qu'une femme. Ses mains sont celles d'un enfant au berceau: il a peur du Grand- Élan, et n'oserait se battre avec lui- Le Grand- Élan donnera à Ireton une hache et un couteau et se battra contre lui avec ses bras seulement.
— Hark !!! s'écria le chef en se rapprochant du
captif au point de lui souiller au visage. Le Grand-Élan ferait-il comme il dit?
— C'est dit ! riposta Warrën.
— Je le combattrai ! seulement l'Élan aura un couteau, ïreton prendra sa hache. Que mon frère attende ; dans une heure Ireton viendra.
— Sortirons-nous seuls ? .. •
— Non, ici ! personne ne nous verra.
• Le rideau de la tente retomba ; le chef était parti en toute hâte.
Ralph resta seul en proie à une exaltation fiévreuse. L'idée de combattre cet ennemi exécrable faisait bouillonner son sang m L être écrasé , périr sous quelque coup perfide, c'était encore pour lui une chance désirable, meilleure que cette prison
CEIL : DE-FEU lîi
où s'accomplissait une lente agonie, dans l'attente d'une horrible torture.
Mais bientôt des doutes entrèrent dans son esprit : le chef persisterait-il à accepter le combat ? né trouverait-il pas préférable de torturer son ennemi sans courir aucun risque ?
Les heures de la nuit s'écoulèrent bien lentement dans cette anxiété, car le sommeil fuyait, chassé par les pensées tumultueuses de Ralph.
Pourtant il s'endormit lourdement, vers le matin, rêvant d'Elle, et du prochain combat. .
Presque aussitôt il fut réveillé par rentrée du Mohawk accompagné d'un autre Indien. Il ne faisait pas jour encore ; mais la clarté indécise du crépuscule ébauchait déjà vaguement les formes des objets. Ireton ordonna à l'éclaireur de se lever, et le compagnon du chef commença à le revêtir de ses propres habits.
Chose inexplicable ! le Mohawk poussait la confiance en son prisonnier jusqu'au point de l'emmener hors du camp, sous un déguisement Indien, dans quelque lieu solitaire plus propice au combat. Ralph trouva cela bien extraordinaire.
Cette toilette nnie 4 son singulier valet de
chambre revêtit les habits de Warren, et se coucha clans la couverture, la face tournée contre les parois de la tente.
Ireton s'enveloppa de façon à dissimuler son visage, Ralph en fit autant ; les deux mortels en nemis sortirent ensemble comme deux bons compagnons, sans qu'aucune des sentinelles eût remarqué cette substitution.
Le chef Mohawk descendit rapidement du côté de la rivière sur laquelle les attendait un canot. Us la traversèrent, abordèrent au pied d'une faaise rocheuse, et, prenant un étroit sentier, s'enfoncèrent dans les bois l'espace d'un demi -mi lie
environ.
Jusque-là ils n'avaient pas échangé une parole: chacun d'eux était plongé clans des pensées ar-
dentes, et calculait d'avance les diverses péripéties de la lutte.
Enfin, arrivé dans une petite clairière qu'en
touraient d'impénétrables buissons, Ireton s'arrêta et regarda Ralph dans les yeux.
Quoique vigoureux et habile aux combats, le chef Mohawk savait bien qu'il était en présence d'un adversaire auquel la peur était inconnue. Il lui présenta un couteau de chasse que Warren
reçut fièrement. Puis le jeune éclaireur recula de quelques pas, jeta un regard au ciel qui bleuissait sur leurs têtes, et attendit.
C'était un duel sauvage de l'aspect le plus émouvant, le. plus terrible : les deux combattants experts dans la guerre des bois se mirent en garde, s'observant avec des yeux fixes et étincelants. Ireton avait pris aussi un couteau ; il coin-
mença à se mouvoir, avec des allures de chat, l'arme en avant, le corps incliné, prêt à lancer quelque coup perfide.
Ralph, au contraire, avait rejeté ses épaules en arrière et relevé ses bras à la hauteur de la poitrine, se tenant prêt à parer ou à frapper, suivant l'occurrence.
Pivotant sur une jambe, il fit un bond rapide qui le porta derrière Ireton : ce dernier fit aussitôt vol te face, et les deux adversaires se trouvèrent encore vis-à-vis l'un de l'autre mais à une distance plus rapprochée.
Warren ne se pressait pas, il laissait son ennemi s'approcher, se tenant prêt à le recevoir vigoureusement lorsqu'il agirait. Ireton s'apercevant que Ralph persistait à garder la défensive, se prépara à l'attaque*
En efïet, les muscles de l'Indien se tendirent comme ceux d'une panthère qui va s'élancer : il bondit comme un éclair ; mais son adversaire était prêt. Au même instant Ralph s'éleva en l'air par un saut prodigieux, et retomba des deux " pieds sur les épaules du Mohawh qui recula de plusieurs pas sous la violence du choc. Du même élan Ralph se trouva debout à une bonne distance.
Mais avant qu'il fut à même de réitérer une parade semblable, le Mohawk était revenu sur lui, écumant, rugissant, haletant de rage : ils se prirent corps à corps. La lutte, alors, devint sérieuse ; pied contre pied, poitrine contre poitrine, les deux adversaires confondaient leurs respirations sifflantes ; leurs bras s'entrelacèrent comme des serpents.
Ire Ion blessé d'un revers de couteau, dans la poitrine, eût son vêtement en peau de daim déchiré en deux parties du même coup. Ralph reçut au bras une blessure qui bientôt ruissela de sang.
Tous deux se séparèrent pour reprendre haleine, et, presque au même instant, s'attaquèrent de nouveau. En poussant une furieuse botte, le
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couteau de Warren se rompit ras de la poignée ; Ireton fondit sur lui, le poignard levé, avec un grincement de joie. Mais le jeune éclaireur lui
saisit le bras au vol et le tordit avec une force irrésistible ; le poignard échappa aux doigts crispés dû Mohawk, et alla se perdre dans les broussailles .
Ce fut alors une lutte à force de bras : sur ce terrain le Grand-Élan était invincible ; il était bien autrement nerveux et robuste que le Mohawk, malgré la structure gigantesque de ce dernier.
En un instant Ireton fut roulé par terre, à demi assommé. Mais à ce moment critique, le lâche traître poussa un cri ; ce signal fît sortir du bois quatre Indiens embusqués , qui, tous, fon-
dirent sur Warren.
Ralph s'attendait à quelque perfidie et ne se déconcerta pas. Il récompensa Ireton d'un mons-
trueux coup de poing qui l'enfonça inanimé dans la boue> puis il fit bravement face aux nouveaux adversaires.
Cependant l'issue de cette lutte inégale aurait été facile à prévoir, si Ralph n'eût reçu un secours inespéré.
OEil-de-Feu, son fidèlô ami, n'était pas resté
dans l'inaction; le sergent Irlandais, le brave Mooney lui avait tenu compagnie dans toutes ses opérations. Après avoir vérifié les environs du camp Indien, les deux amis avaientréussi à se glisser, dans l'ombre, jusqu'à la tente servant de prison ; ils avaient pratiqué dans le bas de ses parois un trou assez grand pour permettre à un homme de passer en rampant. C'était une voie d'évasion ouverte pour Ralph si l'occasion propice se fut présentée.
S'étant ensuite remis en observation, ils virent Ireton se mettre en route avec Ralph; ils aperçurent aussi les quatre Indiens sortant peu après.
Mu par l'amitié, la méfiance et la haine, l'Onondaga marcha silencieusement sur leur piste, et, avec l'Irlandais, arriva sans être découvert, jusque sur le terrain du combat.
Au début du duel, lorsque Ralph asséna au Mohawk la triomphante ruade précédemment décrite, l'Irlandais eût peine à retenir un cri de triomphe, et le visage bronzé de l'Onondaga fut effleuré par une sorte de sourire.
Mais leur exaltation fut à son comble quand ils virent Ireton rouler par terre ; ils étai ent au moment de s'élancer vers les combattants , lors-
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qu'apparurent
les quatre nouveaux
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saires.
Il est facile de concevoir la joyeuse surprise de Ralph en entendant le cri de guerre del'Onondaga et l'appel strident de l'Irlandais. Il se sentit fort lorsque ces deux vrais amis vinrent se ranger à ses côtés, l'un armé du couteau et du tomahawk, l'autre armé d'un hon gourdin qu'il avait coupé en route.
Les quatre Mohawks s'arrêtèrent désappointés : ils connaissaient trop bien déjà ce que valaient GEil-de-Feu et le Grand-Élan ; les prouesses exécutées la nuit précédente, par le shitlelagh de l'Irlandais avaient laissé des souvenirs sensibles sur leurs têtes.
— Àh î ah ! bêtes noires et maudites ! regardez-un peu par ici. J'ai en main un petit discours de bois vertà vous inculquer sur les épaules î venez donc ! canailles rouges ! je veux faire de vos têtes des jeux d'osselets ou des sacs de noix brisées ! ah I enfants du Diable ! je vais vous renvoyer à votre père, à travers la terre !
Tout en débitant ce flux impétueux de paroles,
le brave Irlandais faisait tourbillonner et siffler
son redoutable bâton qui atteignit un de ses
adversaires et lui enleva une oreille avec un morceau de joue.
Ce dernier argument fut décisif; les quatre sauvages s'envolèrent effarouchés au travers des bois. L'Irlandais et Ut- ta- wan voulaient les poursuivre, mais Ralph les rappela.
— Venez ici, chef! dit-il, je ne pourrai pas compter parmi les combattants aujourd'hui.
— Blessé, vous ? demanda TOnondaga.
— Un peu; répliqua Warren; quand vous aurez appliqué vos herbes sur la plaie, çà ira bien : il faudrait surtout étancher le sang.
— Voyons ! reprit Ut -ta- wan avec inquiétude. Warren sortit, non sans peine, le bras blessé
de son vêtement de peau de daim ; l'Indien l'examina avec attention ; puis, poussant une exclamation de bon augure, il se mit en recherche et rapporta bientôt unepoigiiée d'herbes médicinales dont il se servit pour panser la plaie. Avec l'aide de Pat-Mooney il assujétit le tout au moyen de bandelettes en cuir fort adroitement entrelacées. Aussitôt Ralph se déclara soulagé et presque guéri.
Mais dans leur préoccupation autour du blessé, Us ne s'étaient pas .aperçus qu'ïreton avait dispa-
.rf-\
ru. Ut-ta-wan fut le premier qui remarqua son absence : il saisit son rifle, et s'élança dans la
forêt à la recherche du fugitif.
Ce dernier, avec la vitalité désespérée de la bête fauve qui s'échappe, avait rampé dans les broussailles, roulant quand il ne pouvait plus ramper, s'accrochant aux branches avec les dents lorsque ses mains affaiblies étaient incapables de le soutenir; il avait ainsi gagné les fourrés où ses quatre compagnons l'avaient recueilli dans le plus parfait silence, et l'avaient emporté.
Ut-ta-wan était furieux, il considérait son honneur comme sérieusement compromis par l'évasion de son ennemi sous ses propres yeux : Pat- Mooney, exaspéré, s'adressa à lui-même toutes les invectives que pût lui fournir le dialecte Irlandais. Ce fut pendant quelques minutes un concert d'imprécations qui ne dût pas rassurer les fugitifs s'ils étaient à portée de l'entendre..
Gomme un limier ardent sur une voie fraîche, Ut-ta-wan fouilla le bois jusqu'au point où Ireton avait été recueilli par ses camarades. Dès lors il devenait évident que toute poursuite serait inutile; sa colère s'en augmenta d'autant, Pat-Mooney
etyl; une recrudescence 4® toeuf .«
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Mais Ralph prit la chose beaucoup plus tran quillement
— N'y songez plus, chef ; dit il : le voilà loin et hors d'affaire. Quel imbécile je suis de ne pas lui avoir partagé la tête en deux ; je croyais pourtant lui avoir donné son compte ; mais le vaurien est comme un chat sauvage, il a plusieurs vies de rechange.
— Eh bien! allons nous en! fit l'Onondaga, de mauvaise humeur ; il ne faut pas resterici plus longtemps.
— Où irons-nous ?
— Pas à Shirley, d'abord ! les Français l'ont pris.
— Gomment ! ce n'est pas possible !
— Ils l'ont pris, je vous dis. Je sais que les nôtres ont quitté les lieux, la nuit dernière ; ils ont traversé l'Oswégo.
En quelques mots l'Indien raconta à Warren tout ce qui s'était passé ; la sortie du major et son entreprise héroïque contre la batterie française de la rivière ; son insuccès, sa capture par
les Français; enfin l'évacuation du fort.
— Vous pensez qu'il est prisonnier de Montcalm ? demanda Ralph.
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C'est sûr et certain, répliqua l'Irlan-
dais.
— Et ma chère Clara ?
— La Rose-sauvage est bien triste, répondit Ut-ta-wan ; elle vous croit mort : le major lui a dit que les Indiens vous avaient pris. Son père fait prisonnier, ses amis disparus ; tout cela lui a fait bien du chagrin : son visage est devenu
plus pâle encore. J'ai été chagrin pour elle, je suis revenu par ici comme elle le désirait.
— Allons la rejoindre ! fit Ralph, en se levant impétueusement.
— Pourrez- vous supporter la marche ?
— Oui, certes !
— Allons !
Les trois amis se mirent allègrement en route; et, après avoir fait un circuit pour éviter l'armée française, ils arrivèrent sains et saufs au camp anglais.
Clara ne s'attendait guère à l'heureux retour de son ami ; il lui paraissait certain qu'elle ne le reverrait plus. Orpheline et veuve ! la pauvre enfant repassait avec amertume ces tristes paroles dans son âme désolée.
Seule dans sa tente où régnait une obscurité
désolée, elle était agenouillée dans un coin, la tête dans les mains, pleurant et priant pour tout ce qu'elle aimait ;... tout ce qu'elle avait perdu î
Un tumulte soudain, parti des avant-postes, arriva jusqu'à ses oreilles : mais que lui importalent les bruits terrestres, à elle qui planait déjà dans les régions delà mort?
Tout-à-coup des cris se font entendre : Warren! Warren! Hurrah!
Saisie d'un tremblement nerveux, la jeune fille s'avança en chancelant hors de sa tente, et marcha au hasard, ne sachant plus s'il fallait espérer ou craindre.
La voix de Ralph l'appelait ; Clara se tourna de ce côté, l'aperçut accourant vers elle, et tomba évanouie, succombant à ses émotions.
La joie est un baume souverain. Bientôt les
mains froides de la jeune fille se réchauffèrent
ans les mains de son fiancé ; ses joues reprirent
des couleurs ; ses doux yeux se ranimèrent ; elle
sourit au travers de ses pleurs.
— Oh! Ralph! mur mur a-t- elle ; que Dieu est bon de me rendre votre chère présence !. Quand mon père m'avait appris la fatale nouvelle, j'avais
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tout perdu dans la vie... tout m'est rendu. Mais quel est le sort de mon bien-aimé père ?
— Il est prisonnier des Français et non des Indiens ; sa vie est sauve : je suis convaincu même que nous obtiendrons sa mise en liberté par voie d'échange. Quant à moi, je ne pourrai rester longtemps auprès de vous, car d'impérieux devoirs m'appellent ailleurs.
— Seigneur ! s'écria la jeune fille, vous n'allez pas retourner au milieu des Indiens, je pense!
Que deviendriez vous s'ils vous reprenaient ?
— N'ayez nulle crainte, je me tiendrai éloigné d'eux : pour réussir dans mon expédition, je devrai même les éviter autant que possible. Les Français vont marcher en avant d'ici à peu de jours, et lorsqu'ils envahiront nos forts, je ne me soucie pas de m'y trouver. Montcalm s'acharnerait à me
faire prendre, et s'il n'y réussissait pas, il faudrait une armée pour me garantir des entreprises d'Ireton.
— Où irez-vous donc ?
— Je prendrai un canot, et j'irai sur le lac avec l'Onondaga pour survoilier les mouvements des troupes : si Montcalm les dirige de ce côté je reviendrai vous avertir. Si, au contraire, il marche
sur Québec, j'irai du côté d'Albany, où vous me rejoindrez, sur l'avis qui vous sera adressé.
— Et enfin •! qui itérez- vous cette vie ?
— J'y songe sérieusement. Je commence à me fatiguer d'errer çàet là. Quand j'étais à Edward, je me suis rencontré avec le fameux colonel de partisans que nous désignons sous le nom de « vieux Peut» son vrai nom est Israël Putnam. C'est le meilleur homme de guerre que je connaisse ; il commande un corps d'élite composé de soldats accomplis qu'on appelle « les Rangers » {limiers}. Il m'a offert d'être capitaine sous ses ordres ; il me plaît beaucoup, et je crois que j'accepterai.
— J'ai entendu parler de Putnam ; il me semble qu'on m'en a dit beaucoup de bien. C'est, diton, un excellent homme, n'est-ce pas ?
— Oh! oui ; un noble cœur, une âme fière et loyale, un parfait "soldat, un vrai Yankee.
— Eh -bien! donc, il faut que vous partiez, je le reconnais. Que Dieu vous bénisse et vous protège, mon cher Ralph. Prenez soin de vous même peur l'amour de moi.
A ces mots, les deux fiancés se séparèrent.
Ralph parcourut le camp,, échangeant des poi-
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