‹ L’Oeil de feuChapitre 16 sur 17 · CHASSE A MORT · texte numérisé non relu

CHASSE A MORT

Le lendemain matin Ralph arriva au camp avec Ut-ta-wan.

Il trouva tout le monde dans une confusion inexprimable ; on courait dans toutes les directions ; les visages paraissaient consternés.

— Qu'y a-t-il donc, Barnes ? demanda l'éclaireur à un Irlandais qui venait de passer rapidement près de lui.

— Ah!..; oh!... quoi?.... C'est vous Ralph?... oh ! je n'oserai jamais vous dire. .. .

— Voyons ! qu'est-ce qu'il y a? parlez.

— Miss Clara!... quel malheur! partie, enlevée, perdue, disparue cette nuit!... Que saisje?...

— Homme ! est-ce que vous plaisantez ?... ou bien avez-vous perdu l'esprit ? demanda Ralph avec inquiétude.

En même temps il le saisit convulsivement par les épaules.

— Aïe ! faites donc attention ! Il n'est pas indispensable de me déboîter une épaule pour nous comprendre ; non, vraiment, ce n'est pas

ri

indispensable. Lâchez-moi, mon jeune ami, je vous prie. Miss Clara n'est pas sur mon épaule.

— Qu' est-elle devenue ? répliqua Warren d'une voix tremblante.

— Yoyez-vous même : voyons, cherchons ensemble ; murmura l'Irlandais en se - frottant l'épaule avec une grimace de douleur.

Tous, trois se dirigèrent rapidement vers la tente de Clara, Le colonel y était déjà ; il secoua tristement la main de Ralph.

— Voilà une étrange aventure, Warren , dit-

Mais , au nom du ciel ! quand ? comment

cela est-il arrivé !

— Je ne sais. Le factionnaire qui a passé la

nuit à proximité affirme n'avoir rien vu. Sans en être certain, je le soupçonne d'avoir dormi.

OEÏL-DE-FEU fflf

Ce matin, il a donné l'alarme en s'apercevant que la jeune fille n'était plus chez elle.

Ralph entra dans la tente et promena partout un œil investigateur.

— A-t-on dérangé quelque chose de sa place ?

demanda-t-il.

— Non ! tout est dans l'état où je l'ai trouvé. Que conj ècturez-vous ?

— Je m'explique le rapport fait par votre facr tionnaire. Celui qui est entré dans la tente, cette nuit, — et quelqu'un y est entré *- a pénétré par ce trou que personne n'avait pu découvrir.

. En effet, Ralph montra une fente pratiquée d'un coup de couteau dans la paroi inférieure de de là toile.

— Clara, poursuivit Ralph, s'était sans doute jetée toute habillée sur sa couverture , et, vaincue par la fatigue, dormait* profondément. Elle a été enlevée avec tous ses vêtements, car il n'en reste aucun ici ; son ravisseur était seul ; c'était un Indien ; il s'est éloigné par cette clairière.

— A quoi reconnaissez-vous que, c'est un Indien ?

— Voyez cette empreinte près de la couver-

ture : en se penchant pour enlever la jeune fille,

le ravisseur a pesé de tout son poids sur ce pied là !

Ralph s'inclina pour mieux examiner l'empreinte ; au bout de quelques secondes, il s'écria avec rage :

— C'est Ire ton !

— Ce n'est pas croyable ! observa le colonel ; pouvez-vous lire tout cela dans une simple empreinte ?

— C'est Ireton, je vous le répète. Venez ici, chef, dites-nous votre pensée?

Ut-ta-wan s'approcha, s'agenouilla sur rem»

preinte et l'étudia sérieusement.

— IL est venu un seul homme, qui a pris la jeune squaw. Il a rampé comme un serpent, par là ! répondit-il en montrant la déchirure faite à la tente.

Ralph et lui, courbés presque jusqu'à terre, se mirent à suivre la piste au travers de la clairière. Elle les conduisit jusqu'au bord de l'eau où l'Onondaga reconnut la trace laissée par le bateau- Ire ton, croyant les deux éclair eurs absents ^ n'avait pris aucune précaution pour dissimuler sa trace : chacun de ses pieds avaient largement marqué son passage sur le sable.

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— Quelle tribu s chef? demanda Ralph.

— Mohawk !

Une minute après QEil-de-Feu ajouta :

— Ireton !

— Mais, enfin ï comment devinez-vous tout cela ? demanda le colonel stupéfait.

— Lorsque vous aurez couru les bois aussi longtemps que nous, répondit Ralph , vous saurez reconnaître, à leur façon, les mocassins des diverses tribus. Maintenant voici mon opinion sur cette malheureuse affaire. Ireton a probablement éprouvé quelque disgrâce chez les Hurons, lorsqu'il est revenu à leur camp. Après avoir déployé tant d'ardeur pour me faire condamner au supplice du feu, il aura été fort malmené pour m'avoir conduit au dehors efc m'a voir laissé échapper. Très -probablement il aura rompu avec ses anciens amis, et, ne sachant que faire, il sera venu par ici, pour se venger, en faisant ce mauvais coup.

Ralph ne se trompait pas. Lorsque Ireton reparut seul au camp Indien, les Mohawks et les Hurons lui réclamèrent aigrement leur prisonnier : comme il lui fut impossible de leur donner satis-

faction, un grand conseil fût aussitôt assemblé.

Tous se tournèrent contre lui, même ses plus chauds partisans : " La Panthère, » lé « Borné » , lui jetèrent à La face les plus injurieuses accusations; sa popularité et son prestige s'étaient évanouis .

Aux reproches de ses compagnons l'orgueilleux Mohawk répondit par des récriminations insolentes : il n'en fallait pas tant pour pousser à bout l'assemblée ; d'une clameur unanime Ireton fut banni du camp ïïuron.

Mais un malheur n'arrive jamais seul. Au moment où venait d'être proclamée cette sentence ignominieuse pour Ireton, un coureur de sa tribu arrivait, porteur de dépêches : en apprenant le déshonneur causé, en la personne du chef, à tout ce qui portait le nom de Mohawk, le messager repartit à la hâte pour informer les siens de cet événement.

Les Mohawks, furieux d'une humiliation pareille, s'assemblèrent à leur tour, et, lorsque Iretonse présenta, un décret d'exil l'attendait,

Ce fut alors qu'il marcha sùr la piste des Anglais, comme un loup errant et affamé :* sa première proie avait été la, malheureuse Clara .

OEIL-DE-FISU 195

Revenons à Ralph et à OEil-de-Feu.

— Il nous faut marcher sur les traces d'Ireton, dit-il en se tournant vers le colonel. 11 a traversé la rivière ; actuellement il a pu prendre sur nous une avance considérable. Je suppose qu'il se sera dirigé vers les territoires Mohawks.

— Combien vous faut-il d'hommes, pour, cette

expédition? demanda le commandant.

— Pas un seul.

. —Mais, y songez-vous?...

— Je vous le répète ; pas un seul. Ils ne feraient que m'embarrasser : je n'en vois pas deux aux-

quels j'accorderais la moindre confiance dans les

ri

bois: ils marchent lourdement, cassent les

branches à tort et à travers, font autant de vacarme que des sangliers en horde : avant une heure, ils auraient attiré sur nous une nuée de Peaux-Rouges. Ils ont un don ■ particulier pour mettre eux et Les autres dans l'embarras. ■« Et

maintenant, sir, avant de vous quitter, permettezmoi de vous donner quelques bons avis qui vous seront utiles plus d'une fois durant votre, route. Marchez sans relâche vers le fort Edward ; ne vous arrêtez pas une minute pour m'attend re , je serai là-bas aussitôt mon expédition terminée:

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je délivrerai Clara, dussé-je poursuivre jusqu'à Québec ce chenapan de Moliawk. Dites bien au Fort Edward que les Français vont attaquer William Henry, et que, si les choses se passent là comme a Oswégo, cette forteresse "sera enlevée aussi. Adieu, colonel, veillez sur vos hommes : n'abordez pas un buisson sans l'avoir fait balayer par vos tirailleurs. Ces démons rouges se nichent partout en -embuscade, et vous perdrez

beaucoup de monde avec .eux si vous n'y prenez pas garde.

Après avoir serré la main de ses frères d'armes, Ralph, aidé d'GEil-de-Feu, lançadans la rivière un gros tronc d'arbrejcreux, en guise de canot : tous deux placèrent leurs fusils et leurs munitions sur cet esquif improvisé, et traversèrent l'eau à la nage.

Quelques minutes après ils étaient en pleine chasse : la piste du ravisseur était facile à suivre, au-delà de tout ce qu'ils auraient pu espérer. Ireton, convaincu que ses deux dangereux adversaires étaient absents, n'avait pris nul soin de dissimuler ses traces.

Après avoir passé le fleuve, il s'était enfoncé dans les bois par les sentiers les plus faciles ; il

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avait rendu à sa prisonnière la liberté cle ses mouvements et lui avait enlevé son bâillon:

mais la pauvre enfant, à demi- suffoquée par la violence dont elle venait d'être victime et à moitié morte de terreur, eut grand'peine à reprendre ses sens. Lorsqu'enfin elle ouvrit les yeux, elle comprit toute l'horreur de sa situation et se prit à trembler de tous ses membres.

— Pourquoi m'avez-vous emmenée ici ? s'écriat-elle enfin.

— Yous le saurez plus tard, mais pas tout de suite. Quant à présent marchez sans bruit ou bien je vous tuerai, répondit le Mohawk en caressant son couteau d'un air menaçant,

— Mais que voulez- vous faire de moi , Grand Dieu ! sanglotta la jeune fille.

— Vous viendrez chez Ireton, dans son wigwam grand et beau. Ireton est un grand chef.

Il veut avoir deux squaws maintenant. Son wigwam est assez spacieux pour loger deux femmes, et plus encore. Que la fille blanche marche donc!. l'autre squaw lui obéira, et si elle refuse, Ireton la tuera. La fille blanche deviendra alors la. seule squaw du grand chef.

A ce terrible discours, Clara se laissa tomber de désespoir et fondit en larmes.

— Ne faites pas de folies ! gronda le Mohawk , rugissant de colère : Ireton est puissant ; il s'est

distingué dans les combats ; son wigwam est rempli de chevelures. Il tuera tous ses ennemis ; il tuera les Anglais et les Français; il sera le

grand chef des Mohawks, et les Visages -Pâles disparaîtront comme les feuilles sèches.

— Je ne reux pas aller avec vous, cria la malheureuse captive en se débattant; laissez-moi retourner avec les miens. Vous ne voudrez pas certainement chez vous d'une femme qui vous déteste. Voyez, nos couleurs sont 'différentes, je suis blanche, vous êtes rouge ; nos usages ne sont pas les mêmes; tout nous sépare: nous ne pouvons vivre ensemble. Renvoyez-moi en liberté, je vous en supplie : vous serez enrichi généreusement par mon père ; il vous donnera de la poudre, des balles, tout ce que vous voudrez lui demander.

— Notre sang est le même ; il est rouge ! • interrompit le Mohawk avec une expression féroce ; il est rouge, alors même qu'il sort d'une peau blanche,

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— Mais je ne peux pas, je ne veux pas vous suivre ! je ne ferai plus un seul pas ; tuez-moi si vous voulez ; ceux de ma race savent mourir aussi ! s'écria la jeune fille avec l'égarement du désespoir.

L'Indien leva sa hache avec des yeux étincelants, et fut sur le point de frapper. Mais la courageuse enfant se dressa au devant du coup avec un calme et une résolution inébranlables. En réalité, la mort lui paraissait une chose heureuse et désirable ; elle y voyait la délivrance, le salut, et l'appelait de tous ses vœux. Au milieu de son désespoir suprême, elle se sentait joyeuse d'é chapper ainsi à l'horrible existence que l'avenir lui réservait.

Ireton lut probablement dans ses yeux les sentiments qui animaient sa captive, car son tomahawk retomba par terre :

— Folle ! folle squaw blanche ! hurla-t-il en grinçant des dents ; tu marcheras ! et si tu refuses, je te traînerai !

Il voulut alors la saisir dans ses bras ; mais plutôt que de subir le contact de ce monstre, Clara s'élança devant, et lux annonça qu'elle consentait & marcher,

Ireton lui enjoignit de le suivre, puis se mit ,eu route à travers bois.

Quoiquelle eut perdu tout espoir d'être recherchée et secourue, miss Bowen fit tout son possible pour laisser des traces de son passage : partout où le sol était susceptible de recevoir une empreinte elle appuya fortement ses petits pieds,

elie cassa à droite et à gauche les branches qu'elle rencontrait à sa portée.

Ireton était si bien convaincu de n'être inquiété par personne pendant sa retraite qu'il ne prit même pas garde à ce que faisait sa prisonnière :

il se retournait seulement, parfois, pour s'assurer qu'elle le suivait.

Au bout d'un certain temps elle s'arrêta de nouveau :

— Je suis épuisée, lui dit-elle, laissez- moi me reposer : je ne puis supporter la marche comme une Indienne.

Son vrai but, toute lassitude à part, était de retarder autant que possible la marche de son persécuteur : même après avoir perdu tout motif d'espoir, elle espérait encore.

Ireton jeta sur elle un coup d'œil mécontent et dédaigneux, puis il examina le ciel : voyant que

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midi approchait, ilïit halte, ouvrit sa carnassière, eu Lira du pain et de la venaison rôtie qu'il oiï'rit à la jeune fille. Tourmentée par cet impérieux' appétit qui est le partage de la jeunesse, Clara mangea avec délices cette nourriture grossière. Vers la fin du repas, le Mohawk s'éloigna un instant et revint avec sa corne pleine d'eau.

— Buvez, dit-ilà sa prisonnière ; cela vous fera dubien.

Elle y trempa ses lèvres, mais aussitôt se recula avec un mouvement de surprise et de dégoût.

— C'est mauvais, fit-elle ; je ne l'aime pas.

— Grande médecine! je vous dis d'en hoire beaucoup ; ça vous rendra forte. C'est la médecine des Onondagas.

Malgré sa répugnance, Clara but, car elle était dévorée de soif. Peu d'istants après, elle se sentit réconfortée d'une manière surprenante, et éprouva un bien être qu'elle aurait cru incompatible avec ses souffrances physiques et morales.

Ireton venait de lui faire boire une eau minérale dont, plus tard, la source devait être fameuse et attirer autour d'elle d'innombrables baigneurs: l'importante ville de Syracuse est aujourd'hui

établie dans le voisinage.

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Après un repos d'une heure, ils se 'remirent en route. Ireton suivait la lisière du territoire Onondaga, qui était le plus court chemin pour se rendre au pays des Mohawks. En même temps il côtoyait la rivière de ce nom, sur les hords de laquelle il s'arrêta pour camper pendant la huit.

Croyant n'avoir rien à craindre d'OEil-de-Feuni du Grand-Élan, il n'appréhendait, en aucune façon les poursuites des Anglais : pan conséquent il ne se pressait point et voyageait sans défiance.

Clara était harassée ; après avoir mangé un peu elle se laissa tomber sur le gazon et s'endormit d'un profond sommeil : la pauvre enfant avait parcouru au moins trente milles dans la journée.

Ireton, lui, ne songea pas à dormir; la fatigue n'avait aucuue prise sur cette nature de fer. D'ailleurs, son instinct méfiant et sauvage le poussait à surveiller sa proie, pour empêcher toute tentative d'évasion. Il resta donc éveillé, assis contre un arbre, pendant cette longue nuit, occupé uniquement à guetter la jeune fille, tout en prêtant une oreille attentive aux moindres rumeurs des

forêts et du fleuve.

Le matin venu, il fit manger Clara et continua

son voyage. À la jonction du Creek Canada et du

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Mohawk, il fit un brusque détour qui le conduisait droit au territoire Mohawk et marcha toute la journée dans cette direction.

Pendant la nuit suivante, il campa aux chûtes aujourd'hui nommées Trenton Falls ; Clara dormit lourdement malgré le bruit assourdissant des cataractes ; elle était littéralement épuisée de fatigue.

Warren et QEil- de-Feu n'avaient pas perdu leur temps. En suivant avec ardeur lampiste des fugitifs, ils remarquèrent parfaitement les branches cassées par Clara, les empreintes de ses pieds mignons, celles des larges pieds du Mohawk. Ils reconnurent sans peine le détour qu'il avait pris pour aller puiser de l'eau à la source minérale.

Ralph' avait, sur-le-champ, présagé quTreton se dirigeait vers le pays des Mohawks : dans cette pensée, il envoya Ut-ta-wan par les bords de l'Onéida de façon à couper les devants au ravisseur; il se réserva pour lui même la route de l'Oswégo c'est-à-dire, le soin de suivre la piste.

Comme Ireton, dans sa présomptueuse insouciance, avait négligé de suivrele cours del'Onéida, qui aurait été pourtant sa route la plus courte, OEil-de-Feu ne rencontra rien, et dût rejoindre

Ralph après avoir perdu un temps précieux en explorations inutiles .

Mais ce léger retard fut bientôt réparé : au moment où le Mokawk prenait du repos sur le Lord du Greek Canada, Ralph ne se trouvait plus qu'à

un mille en arrière, suivant la piste avec la ténacité et la sagacité infaillibles d'un limier.

Ut-ta-wan avait pris les devants ; bientôt Warren entendit son ami imitant le cri du Whip-poor~ Will ; Il se hâta de le rejoindre avec un empressement facile àcomprendre ; car, àchaque seconde, il s'attendait à une rencontre décisive.

— Les avez-vous.trouvés ? demanda-t-il.

— Ils sont là bas.

— Clara est avec lui ?

— Elle y est .

Ralph bondit comme un jagnar qui sent sa proie,

— Allons dit-il.

— Non ! répliqua l'Onondaga, en le retenant par le bras ; Ireton écoute ; en nous entendant il tuera la jeune fille. Attendons le jour ; nous le suivrons de près, nous l'atteindrons sans qu'il s'en doute ; alors tout ira bien.

Ralph reconnut, sur-le-champ, la sagesse de

cet avis, s'enveloppa clans sa couverture, et chercha à dormir en attendant l'aurore. Mais, naturellement, il ne put fermer l'œil, tout bouillonnant qu'il était d'exaltation et de vengeance. Plusieurs fois il se leva en sursaut, assiégé par des visions fiévreuses, et chercha à poursuivre la route qui le rapprochait de sa malheureuse fiancée. Alors Ufc-ta-wan le retenait d'un

signe, et l'attente silencieuse, inquiète, recommençait avec toutes ses anxiétés.

Aux premières lueurs de l'aube Ralph reprenait la piste.

Bientôt toute incertitude cessa ; à quelque distance les deux amis aperçurent la fumée du feu allumé par îreton.

Ce dernier, qui se trouvait alors sur le territoire Mohawk, se croyait hors de tout danger. Il avait campé sur le bord des eaux profondes du fleuve: un énorme rocher, qui surplombait le courant,

lui avait servi de gîte.

Le paysage était admirable : l'imposante nappe du fleuve coulait d'abord avec une lenteur majestueuse, un vaste murmure doux et profond : plus loin, ses flots soulevés par de petites roches aiguës semblaient s'irriter de ces légers

obstacles et les franchissaient d'une écume capricieuse ; ensuite arrivaient les cascades, inégales de hauteur, où les vagues tourbillonnaient, chatoyaient, rebondissaient en lames d'argent ou d'émeraude et mêlaient des notes stridentes à

lagrande harmonie bercée par les eaux paisibles. L'oreille y entendait un concert murmurant, fugitif, éolien, chanté par toute cette belle nature vierge ; l'œil y voyait des brouillards irisés d'azur, de pourpre, d'or, au gré des rayons joyeux qu'envoyait le soleil levant.

Joies des solitudes infinies; épanouissement des fleurs ; babil de l'oiseau avec le feuillage, de

l'insecte avec les herbes, de la forêt avec la plaine ; hymne enchanté s' élevant de la terre au ciel, à la résurrection du jour; tout disait: « Esopir ! bonheur ! paix î confiance!*» Seule, la pauvre Clara sentait son âme chanceler sous le fardeau de ses sombres pensées.

En se réveillant, elle monta au sommet du rocher pour contempler ce riant paysage qui absorba pendant quelques instants toute son attention. Ireton, mêlant la fumée- de son calumet à celle du foyer, suivait stoïquement de l'œil tous les mouvements de sa prisonnière.

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Tout-à-coup elle revint vers le feu, le visage pâle, les yeux ardents et "pleins d'une expression étrange : elle les fixa rapidement sur son ravis-

seur.

— Que le chef écoute mes paroles, dit- elle en empruntant la phraséologie indienne : je ne suis qu'une faible femme, il est un homme ; mais il doit prêter attention à ce que je vais lui dire.

— Les oreilles du chef sont ouvertes, répliqua impassiblement Ireton , il peut entendre.

-r- Le chef m'a faite captive. Il est sûr, pourtant, que jamais je ne voudrai entrer dans sa cabane. Une femme blanche aime mieux mourir que de vivre avec un Indien. Pourquoi le chef ne me rendrait-il pas la liberté ? Il serait enrichi de tout ce qu'un guerrier peut désirer; il rentrerait dans sa tribu avec beaucoup de fusils, de poudre, de balles et de couvertures. Qu'il laisse la fille blanche en liberté !

— Je n'en ferai rien. Il faut venir dans le

wigwam de l'Indien .

— Ah ! monstre impitoyable! je brave toutes

vos cruautés!

A ces mots la jeune fille bondit vers l'abîme et disparut.

Ireton s'élança après elle: les broussailles qui tapissaient le roc lui dérobaient la vue de Veau et d'un étroit sentier qui circulait sur le flanc abrupte du rocher. La jeune fille devait avoir fait une chute de dix à douze pieds.

Le Mohawk sauta dans l'espace au risque de

se briser contre le roc.

Ii retomba sur le sable du rivage après avoir traversé, comme un boulet, les ronces, les lianes, les vignes sauvages étroitement entrelacées. Un

moment étourdi, il se remit bien vite et jeta d'avides regards autour de lui; rien n'apparaissait ; ii prêta l'oreille ; aucun bruit de pas, aucun mouvement ne se faisait entendre : il parcourut la plage en tous sens; nulle empreinte de pas n'existait sur le sable humide et tendre.

Dans la pensée qu'elle était tombée dans l'eau, il revint sur ses pas.

Mais il lit une rencontre à laquelle il ne s*attendait nullement.

Ut-ta-wan se trouvait en face de lui.

Les deux irréconciliables adversaires s'enveloppèrent mutuellement d'un regard mortel, se préparant à une lutte suprême. Ireton n'avait d'autre arme que sa hache et son couteau, car il

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avait laissé son fusil près du foyer. Le brave et loyal Onondaga, pour égaliser les chances, eut la générosité de déposer sa carabine, et s'avança vers le Mohawk avec des armes semblables aux siennes.

Lorsqu'ils furent à trois pas de distance, les deux ennemis s'arrêtèrent, se mesurant de TœiL

— Que vient faire ici l'aigle des Onondagas?

demanda Ireton. Est-il fatigué de vivre ? qu'il se prépare, sa fin est proche.

— GEil-de-Feu est ici pour mettre à mort le tueur de femmes. Avant de rendre le dernier souffle, qu'il dise où est la jeune fille blanche.

— Elle sera retrouvée si la rivière noire rend les âmes des naufragés : mais elle n'a jamais rejeté ses morts.

OEil-de-Feu serra les dents et marcha sur son

adversaire.

Le théâtre de la lutte était périlleux à l'extrême : au-dessus, la voûte sombre et verdâtre des rochers ; au-dessous, les eaux sinistres du fleuve ; autour d'eux, une arène large à peine de trois pieds.

Ireton tira son tomahawk de sa ceinture,

l'éleva au-dessus de sa tête et se prépara à le ' lancer. Mais l'Onondaga bondit; d'un revers irrésistible fit voler l'arme au loin dans le fleuve.

Sur-le-champ, les couteaux furent tirés, les bras des antagonistes enlacés comme des ser" pents, leurs pieds s'arcboutèrent pointe à pointe, des efforts convulsifs ébranlèrent tous leurs membres.

Pas à pas, Œil- de-Feu força le Mohawk à reculer jusqu'au bord de l'abîme ; ne pouvant agir avec son. couteau qu'Ireton retenait désespérément, il le frappa au visage ,, de l'autre main, et la ramena à la parade assez vivement pour retenir au vol le couteau du Mohawk.

Ge dernier, furieux, voulut exécuter la même manœuvre, mais il ne réussit qu'à recevoir un coup de poignard dans l'épaule.

Au bout d'une-seconde, Ireton renversé par un Vigoureux croc-en-jambes, tomba lourdement ; avant qu'il eût touché terre, les deux pieds de on adversaire lui foulaient la poitrine et doublaient la gravité de sa chute. Du même bond l'Onondaga se rejetait hors de portée et retombait en garde. Cette manœuvre habile lui avait été enseignée par Ralph lui-même.

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Ireton, tout ensanglanté, , l'haleine sifïlante,

meurtri, au paroxisme de la rage, se releva suc ses genoux et saisit son ennemi dans une étreinte

furieuse.

Mais il n'avait pas la vigueur indomptable d'OEil-de-Feu. Ge dernier se dégagea, le frappa de nouveau des deux pieds dans la poitrine et bondit en arrière.

Insensiblement, les deux adversaires s'étaient

rapprochés de l'extrême bord du rocher.

A ce moment Ralph apparut, courant au secours de son ami.

En l'apercevant, Ireton comprit que ses jours étaient comptés : le couteau d'Ut-ta-wan s'abattit sur lui et s'enfonça jusqu'à la garde dans sa poi-

trine. Sans chercher à parer ce coup, le Mohawk enfonça ses doigts crispés dans la ceinture de l'Onondaga et se rejeta en arrière avec un rire infernal.

— Le chien des Onondagas va remplir son gosier de la boue qui roule au fond du fleuve , s'é-

cria le Mohawk d'une voix rauque ; il va mourir comme un reptile immonde roulé par les eaux ; les poissons mangeront sa chevelure, et l'âme d'Ireton rira de lui !

Tout en parlant, il tirait à lui OEil-de-Feu par secousses violentes : tout-à-coup le sol se déroba sous lui, il tomba, entraînant son adversaire.

Heureusement, Ralph avait eu le temps de saisir Ut-ta-wan d'une main, et, de l'autre, il se cramponnait à une forte liane.

Ce groupe haletant resta pendant quelques secondes suspendu dans l'espace, entre la vie et la mort. Ralph commença à sentir ses muscles palpiter sous le double fardeau contre lequel ils se raidissaient; son cœur eut des pulsations monstrueuses ; un voile s'étendit devant ses yeux ; des gouttes de sueur glacée roulèrent sur ses tempes ; le moment approchait où ses doigts allaient fléchir et lâcher priae.

Ireton avait épuisé ses forces dans le dernier effort ; sa tête se renversa peu à peu en arrière ; un flot de sang afflua à sa bouche ; son corps s'allongea inerte et sans vie. Mais un de ses doigts restait accroché dans la boucle de la ceinture, et

retenait le cadavre suspendu aux deux survivants.

— Ah ! la liane cède ! ma main glisse ! hurla Ralph.

Ut-ta-wan, par un effort suprême, se replia

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sur lui-même comme un serpent, ses dents blan* ches et aiguës parvinrent à saisir le doigt du Mo -

hawk et tranchèrent ce lien funèbre. Le cà-

davre tomba dans le gouffre qui l'absorba au milieu d'un tourbillon... Le renégat Mohawk n'était plus qu'un souvenir.

Il était temps ! Ralph était à bout de forces.

En un clind'œil, l'agile Onondaga eut regagné la plate forme : Ralph se redressa et jeta tout autour de lui un regard anxieux.

— Où est-elle, chef?

— Je ne sais pas : il a dit qu'elle était là. . . répondit Ut-ta-wan, en montrant le fleuve. Peutêtre il ment, peut-être il ne ment pas. J'ai vu la jeune fille s'élancer, mais je n'ai pu apercevoir l'endroit de sa chute. Suivez le fil de l'eau, je vais remonter le courant.

Ralph explora le rivage sur l'espace de plus d'un mille sans découvrir aucun vestige de sa bien aimée. Vainement il fit retentir les échos de son nom, ses appels inquiets ne reçurent aucune

réponse.

De son côté, l'Indien avait poussé jusqu'aux

grandes cataractes ses recherches infructueuses.

Cependant, comme il revenait sur ses pas, son

œil perçant découvrit dans les broussailles un objet provenant de ia jeune fille: c'était la médaille que Ralph avait fait porter à Glara lorsqu'il était aux mains des Français. Il en conclut que la fugitive n'était pas tombée sur le bord ,

mais qu'elle avait remonté le courant. Aussitôt il appela Ralph et lui fit part de sa décou-

verte.

— Gourons ! dit ce dernier, elle aura été entraînée par un tourbillon contre le ûl de l'eau ; cherchons vite ! peut-être se débat-elle encore à là surface ; peut-être est-il temps encore de la sauver ! oh! mon Dieu !....

; — Ralph ! appela une voix douce, tout près d'eux ; cher Ralph î .

. Warren prêta l'oreille, et se courba pour plonger ; le cri paraissait sortir du milieu des flots.

Tout-à- coup il se lança dans la rivière en s'é criant :

— • Elle s'est souvenue du bas fonds qui mène -à la cataracte ; moi seul je le connais, je lui en avais parlé : elle a eu la présence d'esprit d'en iprofiter. Je la vois, là bas, cachée derrière la nappe d'eau, comme une naïade.

. Ufc-ta-wan s'était élancé en même temps gue

lui ; mais en ce moment Ralph semblait avoir des ailes, le vent seul aurait pu le devancer.

Une seconde après l'heureux fiancé déposait Clara sur le rivage, et dans un seul regard trouvait la récompense et l'oubli de toutes ses

angoisses.

Quelques moments auparavant la jeune fille avait aperçu Œil- de-Feu en quête sur le rivage; mais n'ayant pas pu le reconnaître avec certitude, elle avait gardé le silence, craignant toujours lés poursuites d'Ireton . La voix de Ralph avait pu, seule, la rassurer.

— Comme vous êtes pâle et épuisée de fatigue pauvre Clara, murmura Warren.

— Oh ! oui, mon ami, je suis à bout de forces; mes pieds meurtris ne peuvent plus me soutenir, répondit-elle en laissant tomber sa tête sur son épaule, comme une fleur abattue par l'orage.

— Vous allez vous reposer, pendant que nous fabriquerons un canot. Aurez-vous le courage de naviguer ainsi sur le fleuve ?

— Je n'aurai peur de rien, tant que vous serez avec moi, Ralph! dit la jeune fllle avec un angér

Uque sourire.

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— Merci ! en effet, rien ne me sera impossible pour vous protéger.

Ce charmant bavardage aurait duré longtemps encore, si les yeux de Clara, en se fermant, n'eussent indiqué qu'elle succombait a la lassitude.

On lui fit un lit de mousses et de fougères qu'abritaient deux couvertures, en forme de tente ;

elle s'endormit d'un bienfaisant sommeil. .

Pendant ce temps ses deux amis se mirent a l'oeuvre et firent rapidement leur canot: un beau cèdre sans nœuds leur fournit son écorce ; les longs et tenaces filaments de la vigne sauvage leur servirent de liens ; la résine des sapins fut employée à calfater les joints: dans la soirée le léger esquif fut terminé à la satisfaction d'Ut-tawan, qui déclara n'en avoir jamais eu de meilleur.

Alors Clara fut éveillée ; pendant qu'un feu clair et joyeux réchauffait ses membres engourdis, l'Onondaga alla faire un tour de chasse. Au bout d'une demi-heure il revint avec deux faisandeaux pris au sortir du nid.

Ce mets, rare etprincier, fut rôti à l'indienne ; on s'en régala, on fut gai, Ut-ta-wan rit aux

éclats, chose inouïe pour un guerrier Indien! Avec la joie, force, santé, espérance étaient re* venues : tous les chagrins étaient oubliés.

Ensuite Clara se coucha et dormit de nouveau tout d'un trait jusqu'au matin. Ralph et QEilde-Feu veillèrent: bien fort et bien rusé eut été celui qui les aurait surpris !

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