COURSE AUX SCALPS
Les cris du Loon (espèce d'oiseau aquatique) et du hibou avaient fréquemment retenti sur les deux rives, depuis quelques instants.
L'oreille sagace du chef ne s'était pas laissé tromper à cette imitation, parfaite cependant, du langage nocturne des oiseaux sauvages ; elle avait reconnu les appels échangés entre les sauvages composant la bande d'Irëton. Aussitôt TOnondaga avait éveillé son compagnon. -
Une circonstance mettait Ut-ta-wan un peu mal à Taise : plusieurs de ces cris venaient du côté inférieur de la rivière ; une partie de la troupe ennemie avait pris les devants, et allait leur couper la retraite.
Ralph, à son tour, examina les lieux et prêta l'oreille. Il avait une trop grande habitude des bois et de la guerre sauvage pour s'y tromper : il fut sur le champ du même avis que l'Onondaga, et reconnut que les onze milles restant à parcourir seraient hérissés de dangers.
— Ils sont échelonnés sur tout le cours de la rivière !... observa-t-il.
— Ugh ! grommela le chef.
— Il ne fera pas bon pour nous, suivre le fil de
l'eau .
— Non : que faire alors .
— Remontons jusqu'au lac Ne-ah-tah- wan-tah ; traversons l'Ontario deux milles au dessus : là nous trouverons notre canot. Ensuite il sera facile de gagner les forts.
— Bon ! dit l'Indien ; les paroles de mon frère sont sages. Partons/
Ne-ah4ah- wan-tah, qui aujourd'hui porte encore ce nom, est une jolie petite nappe d'eau qui a voisine LiUle Falls^ à quelque distance vers le nord. Après une demi-heure environ d'une marche rapide, nos deux aventuriers furent sur le bord.
Il leur était arrivé si souvent d'avoir à fuir ou
la
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à poursuivre sur la terre et sur l'eau, qu'ils a'vaient pris le parti d'avoir des canots un peu partout, sur les fleuves et les lacs navigables. Un arbre immense, un patriarche géant de la forêt, leur conservait dans ses flancs creux un canot, en écorce de bouleau, dont la façon grosière attestait la hâte avec laquelle il avait été construit. C'était un ouvrage fait au vol entre deux batailles.
— C'est vous qui avez fait cela? dit le chef avec un sourire peu flatteur. Quel mauvais canot ! une squaw en fabriquerait un meilleur.
— J'étais pressé, répondit l'autre en manière d'apologie, et je n'avais pas le temps de raffiner l'ouvrage; mais n'ayez pas peur, il fera bien notre affaire. ,
Le petit esquif fut poussé à l'eau ; les deux compagnons se courbant sur leurs rames le firent voler sur Je miroir calme et poli des ondes. La
matinée était splendide : sur les feuilles, les longs dards flottants des roseaux, les velours ondui leux des gazons bordant les rivages, s'étendal comme une poussière d'opales ou de perles la rosée nocturne, si abondante parles belles nuits d'été. Çà et là surgissait le cri répété du Whip-
ji
poor~ Will (sorte d'oiseau au chant plaintif) ou de l'oiseau-moqueur ; parfois un canard ou un cygne noir, se réveillant en sursaut, nattaient le flot
d'une aile précipitée et disparaissaient dans la brume matinale, pendant que de leur nid liquide rayonnaient des cercles tremblottants qui allaient expirer sur les bords. -
Le ciel, Peau, ce second azur de la création, la forêt avec ses hôtes mystérieux, saluaient avec grâce l'aube rougissante, et reprenaient leur vigueur et leur vie féconde aux rayons renaissants du jour.
Mais au milieu de cette fête quotidienne du réveil à laquelle sourit la paisible nature, l'homme, farouche tyran du désert, marchait sur le sentier de guerre ; il fallait fuir sans s'arrêter : Ireton et sa meute de Mohawks suivaient la piste...
Pourtant Ralph Warren était un enfant de la solitude, il aimait cette belle nature comme une seconde mère ; depuis qu'il était orphelin, la forêt avaitété safamille et sa demeure. Combien d'heures heureuses il avait passées à errer dans les longues broussailles qui forment le tapis des bois, sur les bords des cours d'eau solitaires ! Là, il guettait le daim qui venait se désaltérer aux sources ; l'ours
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noir, occupé à déjeûner de baies sauvages *, la panthère rampant sous le fourré : ou bien il suivait de l'œil le fou, le goéland, le canard au plumage métallique, l'oie au long cou recourbé.
Ralph, aimait les bois ; eux et lui étaient frères ^ suivant l'expression du poète.
La traversée fut courte ; on aborda, on poussa vivement le canot dans les buissons du rivage, et on s'enfonça dans la forêt.
Mais bientôt les deux amis s'aperçurent que leur plan était éventé : l'ennemi ne s'était pas laissé prendre à leur ruse. Des cris d'appel échanges avec précaution, et un bruit de pas leur- indiquèrent rapproche des Mohawks.
En effet, Ireton, en vieux guerrier rusé qu'il
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était, avait pressenti la contre-marche qu'allaien t faire les fugitifs : il avait, en conséquence, dépêché de chaque côté du lac, deux de ses plus braves guerriers. Ceux-ci avaient pris la piste, et tout en la suivant avec diligence, poussaient des cris d'appel pour attirer à eux leurs compagnons.
— Il faut pourtant fermer la bouche à ces braillards ! grommela Ralph entre ses dents.
L'Indien le comprit à demi-mot ; son tomahawk
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brilla dans sa main droite, et ses yeux se tournèrent en arrière pour épier rapproche de ceux qui les poursuivaient. En même temps les deux amis ralentirent le pas, prêtèrent l'oreille ; puis se jetant brusquement de chaque côté du sentier, dans un buisson épais, ils se tinrent immobiles.
Au bout de quelques secondes, les Mohawks arrivèrent en pleine course, et passèrent à quelque distance : une lueur , un éclair , jaillirent du buisson, le premier Mohawk entraîné par son élan alla rouler par terre ; le tomahawk d'Ut-ta-wan lancé par un bras d'acier l'avait foudroyé.
Le second sauvage s'arrêta un instant avec irrésolution : puis, entendant les clameurs de ses amis venant à son aide, il se redressa et lança sa hache.. Voyant son coup manqué il tira son couteau.
L'Onondaga arracha la hache de l'arbre où elle s'était enfoncée à côté de lui, visa son ennemi au front et lança son arme au moment où l'autre marchait en avant, le couteau levé.
LeMohâwk étendit les bras, se renversa et tomba lourdement : il avait la tête fendue. Ut-tawan ramassa le couteau qui s'était échappé c(e
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ses mains mourantes, scalpa les deux chevelures, remit son tomahawk à sa ceinture avec ces de-
pouilles sanglantes, et rejoignit Warren après avoir poussé son redoutable cri de guerre.
Lorsqu'ils eurent parcouru l'espace d'environ un mille, au milieu du plus profond silence, ils entendirent les sauvages pousser "d'effroyables clameurs à l'endroit où ils venaient de trouver les cadavres de leurs compagnons. En même temps le soleil se leva et répandit dans toute la plaine des torrents de lumière ; les fugitifs se seraient bien passés de cette clarté inopportune qui ren-
'dait leurs traces plus facilement visibles.
Néanmoins il y avait de bonnes chances pour eux : ils avaient distancé l'ennemi d'un grand mille ; leur piste n'était pas commode à suivre car ils l'avaient dissimulée avec tout l'art possible ; parfois, ils avaient rencontré des tiges sarmenteuses de vignes- vierges traversant le sentier ; ils s'y étaient suspendus des deux mains, et imprimant à cet appui mobile un vigoureux mouvement d'oscillation, ils s'étaient élancés dans l'espace par un bond prodigieux qui les transportait à une grande distance^ sans toucher terre.
En d'autres endroits ils couraient sur les troncs d'arbres renversés, faisaient de grands sauts en diverses directions, exécutaient de fausses marches dans des sentiers qu'ils abandonnaient ensuite en exécutant une gymnastique aérienne au travers des arbres.
Ils arrivèrent entin à un creek (ruisseau) dont le lit était rocailleux ; là ils firent balte un instant pour tenir conseil.
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— Chef, dit Rolph en lui prenant la main, nous avons été ensemble dans bien des combats, nous sommes sûrs l'un de l'autre. Nous voilà dans une passe périlleuse ; et pourtant il nous reste à accomplir une mission de laquelle dépend le sort de l'armée. Divisons nous ici, et cherchons, chacun de notre côté, à gagner le Fort: Les Mohawks se trouveront embarrassés pour suivre deux pistes ; Pun de nous deux échappera peut-être ; notre devoir sera rempli : le survivant vengera l'autre. Lequel de nous deux...? Dieu le sait. Maintenant, voulez- vous remonter ou d escendre le creek ?
Le chef lui serra la main sans rien dire, sauta dans le ruisseau, et se mit à en remonter le cours. Ralph, l'œil humide, suivit du regard pendant
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tr.
quelques instants, ce brave et généreux camarade qui prenait la route la plus périlleuse. Mais"" ce n'était pas le moment de rêver ni de s'attendrir ; il resserra son ceinturon, entra à son tour dans le ruisseau,' et se mit à descendre le courant.
Ainsi quel'avait fait son ami Onondaga, il s'arrangea de manière à ce que l'eau effaçât sa trace
au fur et à mesure qu'il avançait. Néanmoins il marcha avec la plus grande rapidité . possible, pensant bien que les Mohawks ne manqueraient pas de suivre le fil du ruisseau, et faisant tous ses efforts pour arriver avant eux.
Les deux fugitifs avaient eu le temps de faire environ un demi mille lorsque les Mohawks
arrivèrent sur le bord du creek : là ils furent sérieusement déconcertés.
Ils connaissaient assez les ruses des bois pour deviner que les batteurs d'estrade avaient tiré parti de ce cours d'eau, mais de quelle façon..? aucune trace n'indiquait la route qu'ils avaient suivie, les cailloux du ruisseau gardaient impé-
nétrablement leur secret.
La bande hurlante et furieuse eut beau passer et repasser l'eau, battre les bords, fouiller les
moindres buissons; tout était infructueux, leur proie avait disparu comme une ombre. Las de chercher, les Mohawks se réunirent en conseil et délibérèrent.
Ireton était furieux : il l'aurait été bien davantage s'il avait pensé à la faute grave qu'il venait de commettre. Il avait retiré tous ses hommes de la rive orientale de la rivière ; cette manœuvre livrait un passage ouvert aux messagers du/général Abercrombie.
Le temps que perdirent les sauvages en délibérations suffit à Ralph pour atteindre l'embouchure par laquelle le creek se jetait dans l'Osvvego. Il courut bien vite à une cachette bien connue de lui, d'où il tira un petit canot et des avirons. Le mettre à l'eau, y sauter, ranger soigneusement son bon fusil le long du bordage, et se mettre en route avec une joyeuse précipitation, tout cela fut pour Ralph l'affaire d'un instant.
Ne sachant pas en quel lieu ni en quel nombre les sauvages pouvaient être sur les deux rives, il gagna le milieu du courant ; à peine avait-il
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parcouru l'espace d'un quart de mille qu'il eut à se féliciter de cette précaution, car les Mohawks,
toujours vigilants, lui envoyèrent de la rive occidentale' une grêle de balle. Mais les. projectiles ricochèrent sur l'eau sans l'atteindre : Warren leur répondit par une clameur méprisante de défi. Il savait ces gens là mal armés, pourvus de fusils de pacotille ; en ontre , ils étaient de pauvres tireurs, car Ireton ne les avait pas jugés dignes de faire, partie de sa bande.
Warren remarqua aussi, avec un notable soulagement, que la rive orientale restait muette et solitaire ; preuve que les Indiens n'avaient pas songé à s'y poster pour l'attendre. En quelques coups de rames il se rangea de ce côté sous l'a- I; bri des hauts rivages ; ensuite, le courant aidant,
il fila avec une rapidité prodigieuse. Bientôt les cris et les coups de feu s'éteignirent dans l'éloignement; Ralph était hors d'affaire.
En arrivant au premier Rapide, il aperçut les ondes bouillonnantes qui se brisaient sur les rocs, et lançaient dans les airs une neige d'écume. Son canot commença à danser sur les ilôts, et se
précipita avec la rapidité d'une flèche : le hardi navigateur ne s'émut pas du danger ; il serra les avirons dans ses poignets musculeux, tint les
yeux fixés sur une ligne noirâtre qui se dessinait dans le courant, et formait la partie profonde de la cataracte.
A voir jaillir les ondes impétueuses se déchirant- contre les pointes aiguës des rochers, tourbillonnant avec fureur dans leurs étroits passages, se précipitant dans l'abîme avec des mugissements redoutables ; on n'aurait pu croire une créature humaine et un canot d'écorce capables de franchir ce passage dangereux. Le frêle esquif, guidé par une main sûre et un œil infaillible, bondit en frémissant sur l'écume, comme un poisson agile, suivit l'étroit chenal, et se retrouva sain et sauf dans la nappe paisible ox\ se mirait la chute.
De là, le fort était en vue : on apercevait sur les rochers de l'autre rive la gigantesque silhouette de ses hautes murailles se dessinant dans le ciel.
Le canot fut tiré soigneusement à terre et caché sous les épais buissons qui bordaient le fleuve. Ensuite "Warren, le fusil sur l'épaule, s'avança gaillardement vers les fortifications.
La sentinelle en faction sur les glacis l'arrêta un instant, mais ayant reconnu le vaillant bat-
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teur d'estrade le laissa panser aussitôt. Ralph! s'achemina à petits pas vers la^ poterne qui précédait la citadelle : c'était la partie la mieux fortifiée; il y avait une enceinte hastionnêe et crénelée avec des talus extrêmement solides.
A droite en entrant se trouvait le poste des officiers de service]; c'était une grande pièce en pierre de taille toute nue.
Warren passa, échangeant des saluts et des poignées de main avec les nombreux amis qui se pressaient sur sa route ; ils auraient bien voulu le retenir pour avoir des nouvelles de la capitale et pour faire au brave éclaireur une cordiale réception, mais il ne voulut pas perdre une seconde, et se dirigea en droite ligne vers le logement du général.
Un planton . sommeillait dans l'antichambre.
Ralph s'approcha de lui.
— Barnes, dit-il, voulez-vous faire connaître mon arrivée au colonel ?
— Par Jupiter! Ralph, c'est vous? s'écria le soldat : quelles nouvelles ? approchez ici, mon garçon ! dites-moi vite les nouvelles : nous mourons d'envie d'en avoir, des nouvelles !!
— Impossible de m'arrêter, ami Barnes ; j'ai affaire chez le commandant.
— Je vais l'avertir. Ah ! mon fils, il a regardé de votre côté avec tous les yeux de sa tête, ma parole ! H commençait à croire que les Indiens vous avaient escamoté.
— Ils n'en ont pas été loin.
— En vérité !!
Le brave Barnes se sentit subitement troublé dans sa quiétude. A vrai dire il nourrissait un profond dédain pour la généralité des Sauvages,
cependant ce mépris n'était pas exempt d'une certaine dose de crainte.
Ses camarades savaient tous qu'il n'était pas poltron... ! Ah ! mais oui. Néanmoins il fallait bien reconnaître que cette guerre sauvage était dénuée de tout agrément : lui, Barnes ! n'avait jamais hésité à se mettre en ligne de bataille devant tel ennemi que ce fut ; il n'avait jamais reculé devant une occasion de moissonner de la gloire ou des blessures ; mais il éprouvait de sérieux scrupules à risquer de recevoir une balle partant de derrière un arbre, ou de se trou-
ver scalpé sans avoir le temps de dire « merci. »
— Ils m'ont serré de près ! répéta Warren.