RUSES INDIENNES. TRISTES NOUVELLES
L'Onondaga courait plus vite que le daim poursuivi par les chasseurs. Parmi les adversaires qui le poursuivaient, il n'y avait pas. un seul guerrier capable de l'atteindre, si Vécl air eur n'eût été appesanti par les fatigues sans nombre qu'il avait eu récemment à supporter.
Néanmoins, suivant son audacieuse coutume, il avançait à son aise , regardant parfois derri ère son épaule pour voir où en était la meute hurlante, et pour se réjouir de la pantomime furieuse de ses ennemis.
Comme deux milles seulement le séparaient du fort, il y serait arrivé sans peine avant qu'on eût pu l'atteindre ; mais il tomba précisément sur
une bande cle Mohawks qui venaient de loin se joindre aux Français. Aussitôt qu'il entendit leurs clameurs, il bondit vers une plate-forme de rocher qui surplombait le lac, et d'où la vue dominait toute la côte.
Les Indiens l'entourèrent de tous côtés : Ireton et une demi-douzaine de ses hommes s'élancèrent sur le rocher. Un cri de joie s'échappa de sa poitrine, quoique le rifle de TOnondaga fût pointé sur lui .
— Que vient faire ici le renégat des Mohawks? dit Ut-ta-wan avec un sang froid hautain.
— Il vient, répliqua Ireton avec une joie farouche, pour demander à OEil- de-feu de se rendre prisonnier. Quel espoir reste- t-il à l'Aigle des Onondagas ? Qu'il jette ses yeux sur le soleil levant, il verra mes guerriers ; qu'il regarde au couchant, il y a aussi des guerriers ; qu'il regarde au nord, j'y suis, Moi !
OEil-de-feu mit son rifle au repos, croisa les bras sur sa large poitrine, et se mit à rire. On eût dit le roi du désert se réjouissant au milieu de sa cour : il aurait ri de même au poteau de mort.
— OEil-de-feu est joyeux ? bon 1 nous avons des tortures pour lui.
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— Il rit de vos tortures !
— Mes jeunes hommes sont prêts : il leur tarde d'allumer le bûcher, de brûler les yeux au prisonnier, d'entendre le cri de mort d'un grand chef.
— Les Mohawks sont comme des serpents qui rampent dans l'herbe. Ils ne sont que de la poussière aux yeux d'un guerrier. Cent fois je les ai rencontrés sur mon sentier de guerre, ma hache a toujours été trempée de leur sang. Pourquoi leur céderai s-je aujourd'hui ?
— Mon frère est-il un poisson ? qu'il fuie sous
les eaux, s'il le peut ! mes jeunes hommes ne sont pas sur sa route.
L'œil perçant d'Ut-ta-waa suivait les balancements d'un imperceptible canot qui se trouvait dans une petite anfractuosité de rocher, où venait dormir l'eau. Il poussa un nouvel éclat de
rire .
— . Si le renégat veut m'avoir, qu'il vienne me prendre ! cria-t-il.
A ces mots il éleva sa carabine. Les Sauvages qui l'en lourai eut se couchèrent par terre ou s'effacèrent derrière les rochers, pour échapper à la balle mortelle.
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Quand ils se relevèrent, l'Onondaga avait disparu. Gomment et par où s'était-il enfui ? c'est ce qu'il fut impossible aux Sauvages de découvrir. Il paraissait s'être enfoncé dans le roc ! Avec des cris de désappointement ils se répandirent sur la côte rocailleuse, espérant le trouver blotti sous quelque quartier de rocher. Ils ne trouvèrent que sa carabine déposée par terre
au lieu même où il se trouvait avant de disparaître.
Saisis d'un transport de rage, les Indiens se mirent à courir sur la plate-forme en poussant des
vociférations assourdissantes. Où pouvait avoir passé Tinvisible fugitif ? Tout autour du roc était une onde claire et transparente comme du cristal, et au travers de laquelle apparaissaient les moindres détails du fond. Pourtant les regards
aigus des Mohawks furent impuissants à voir |
sous l'eau le corps ou le cadavre de i'Onon-
daga.
Après avoir épuisé toutes les recherches, les Mohawks songèrent à se retirer, et s'éloignèrent convaincus que leur illustre ennemi était mort; mais bien désolés de n'avoir pas enlevé sa chevelure.
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Lorsqu'ils furent à quelque distance, l'un d'eux regarda en arrière et poussa une exclamation d'étormement : au même instant retentit le cri de guerre d'Ut-ta-wan qui venait de reparaître sur la plate-forme. Grande fut la suprise des Mohawks : ils revinrent au rocher comme des loups affamés et firent de nouvelles recherches : ce fut inutilement, le chef avait disparu de nou-
veau.
Les Indiens sont très-portés à la superstition. La douhle disparition de l'Qnondaga, tout à fait inexplicable pour eux, leur parut l'œuvre surnaturelle d'un esprit. Dans la troupe stupéfaite des poursuivants, le bruit courut aussitôt que le chef était un « Grande-Médecine, » et qu'il arriverait malheur à ceux qui le recherchaient.
Ireton seul, qui était un esprit fort, se moqua de leurs craintes superstitieuses, et leur déclara qu'OEil-de- feu n'étant pas loin, ils ne pouvaient manquer de le trouver dans quelque trou.
On recommença les recherches ; ceux qui avaient amené le petit canot se mirent à rôder sur les bas-fonds, et ne laissèrent pas une cavité sans la fouiller. Pour être plus sûrs du résultat, ils sautèrent ensuite à terre, et joi-
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gnirent leurs investigations à celles de leurs compagnons restés sur les rochers.
Mais leur surprise fut grande, lorsqu'après un quart d'heure de perquisitions, ils revinrent au canot et le trouvèrent aussi disparu.
Cette fois, leur fureur arriva jusqu'au délire ; ils s'éparpillèrent sur les rochers, criant, gesticulant, vociférant les plus affreuses injures contre le fugitif, pour l'exciter à se montrer et à se trahir ainsi lui*même.
Tout resta superflu, et les Indiens demeurèrent fermement convaincus qu'ils avaient affaire à une puissance de l'air. Saisis d'une terreur invincible, ils abandonnèrent la poursuite pour regagner le camp de Montcalm.
A peine étaient-ils hors de vue qu'un spectacle étrange se manifesta, précisément au pied de la plate-forme où s'étaient accomplies les péripéties qu'on vient de dérouler sous les yeux des lecteurs. Par un mouvement lent mais inexplicable, la proue d'un canot sortait du fond des eaux et s'élevait progressivement à la surface. Quand l'esquif fut entièrement à flot, une tête rouge, puis des épaules, enfin la personne entière d'Ut-tawan le suivit et se montra au grand jour.
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Le visage bronzé du chef respirait l'animation d'un j oyeux triomphe : et, quoi qu'en eût pu penser l'imagination superstitieuse de ses adversaires, il n'avait en aucune façon l'air d'un revenant ni d'un esprit. En deux bonds il se hissa sur le roc, où il s'assit orgueilleusement après avoir déposé entre ses jambes un beau rifLe neuf.
Ce phénomène demande explication.
Le secret de l'Onondaga était simple et infaillible comme tout ce qui est bon, ingénieux, bien combiné. L'ensemble de la plate-forme et des rochers qui la soutenaient s'appelait alors comme aujourd'hui « le Jib. » Sous cette charpente rocailleuse s'étageaient des cavernes de formes bizarres auxquelles on ne pouvait arriver que par une issue submergée sous les eaux du lac.
Un jour, "Warren toujours fureteur, se baignant dans le lac, alla donner tête baissée, dans cet édifice sous-marin, et voulut voir jusqu'où il conduisait. Ses explorations le conduisirent dans une grotte magnifique, spacieuse, de forme ronde, représentant un palais souterrain.
Il trouva parfait d'en faire une forteresse d'autant plus inexpugnable que personne n'arriverait jamais à la découvrir. Pour l'assainir et la rendre
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habitable au besoin, il y organisa une ventilation
très suffisante, au moyen de soupiraux percés çà et là dans les parois supérieures : par ce moyen, l'air et la lumière pénétraient largement dans la caverne et dans ses dépendances.
Avec l'aide d'Ut-ta-wan il en fit un arsenal aussi. Des armes de rechange, des vivres, des munitions y furent amassés ; toutes sortes de provisions y furent [réunies pour rendre ce refuge utile et même agréable : enfin plusieurs petits canots en complétaient l'ameublement universel.
Au moment où il se trouvait serré de si près par Ireton et sa bande, le chef Onondaga, on le comprend, se laissa couler dans l'eau avec son agilité merveilleuse ; il rencontra l'orifice de la caverne au-dessus duquel il avait eu soin de se placer : là, sa vie était sauve, l'ennemi était dérouté.
Longtemps le rusé fugitif écouta avec ravissement, les allées et venues de ses adversaires désespérés. Lorsqu'il les entendit s'éloigner, il remonta sur la plate-forme; mais cette imprudence l'exposa aux regards d'un Mohawk resté en arrière, il fallut replonger sous l'eau.
Ce fut pendant les nouvelles recherches faites
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