MADEMOISELLE DESCHAMPS
nus, humides, la même impression que tout à l'heure : quelque chose comme l'idée d'une impératrice vaguant dans les couloirs d'une prison.
Mademoiselle Deschamps habite aujourd'hui, S2, rue Lafayette, avec sa mère, un appartement tout intime. Je l'y ai trouvée un jour de cet été, la veille de son départ pour la Russie.
Ce n'était partout que malles à demi pleines, cartons éventrés, tiroirs ouverts et en désordre, mannequins habillés de somptueux costumes.
L'artiste achevait ses derniers préparatifs. Comme un capitaine à la manœuvre, elle dirigeait l'empaquetage de tout ce qu'il lui fallait emporter, elle mettait elle-même la main à la pâte, et elle trouvait encore le moyen de se fâcher contre sa couturière qui lui avait apporté une tunique faisant un pli à la taille : une véritable M"" César.
— 'Vous voyez, je pars, me dit-elle. Et non pour mon plaisir, je vous prie de le croire ! Quel métier je m'en vais faire! ce soir, je chante à Lille, demain, à Bruxelles. Et dans trois jours , à Saint-Pétersbourg !
LOGHS D'ARTISTES
Si je ne reviens pas aphone j'aurai de la cliance!...
Mademoiselle Deschamps n'est pas revenue aphone.
Au contraire. Elle a triomphé partout. A l'Arcadia, on lui
a fait des ovations perpétuelles. Les Saint-Pétersbourgeois
ne pouvaient se lasser d'écouter sa voix chaude et d'admirer sa beauté sculpturale.
Un mot encore : Croyez-vous au fatidisme des nombres?
Si oui, vous pourrez peut-être prédire la destinée de Mademoiselle Deschamps, d'après ce fait, t^u'ayant quitté le n" =^2 , de la rue Vivienne où elle habitait, elle est venue demeurer au n'^ 52 de la rue Lafayette.
Y a-t-il là un présage?
Moi, si j'étais bohémienne et devineresse, j'affirmerais sincèrement à la cantatrice vouée au '^2, que cela signifie pour elle : Nouveaux succès, nouveaux triomphes!
Madame Desclauzas
"est le rire, la gaieté, l'exubérance, et son nom sur une affiche
signifie : ici on s a-
niusera !
Elle a créé un genre d'une essence bizarre mais à coup sûr fort drôle, et les Desclauzas resteront au répertoire.
Mais si on l'imite, on ne parvient jamais à trouver ces mines, ces grimaces, ces haussements de sourcils et ces gestes inénarrables cjui font la joie d'une salle.
Aujourd'hui, Madame Desclauzas ne joue prescjne plus que la comédie. Elle a renoncé à l'opérette sauf pour certaines
reprises OÙ elle eut d'inoubliables créations: telle la Directrice dans le Petit Duc, et se consacre absolument aux pièces appelées comédies dramatiques.
Elle joue dans les pièces du répertoire des rôles convenant à son emploi; ainsi M"' Guichard dans Monsieur Alphonse, la dernière reprise du Gymnase, et Prudence de la Dame aux Camélias que l'on doit donner prochainement à ce théâtre. Ses créations au Gymnase sont demeurées typiques. On la voit encore arriver sur la scène, un cor de chasse en bandoulière, et surchargée d'engins de pèche à la ligne dans la Madame Hobbéma de Saplio. Et M""" de Lavardens de VÀbhé Constantin qui pendant cent cinquante soirées fit se pâmer les spectateurs, de l'orchestre au paradis ! Quel couple amusant avec l'excellent Noblet! Ils rivalisaient tous deux de drôlerie au point d'en devenir épiques. Elle avait une hçon d'appeler : Paul ! Paul ! d'un petit ton sec, la bouche arrondie et les yeux écarquillés, qui était la chose la plus amusante du monde.
Et la belle-mère des Femmes nerveuses!
La belle-mère bourgeoise jusqu'aux ongles, méchante, acariâtre, insupportable, bonne à gifler, la belle-mère modèle, ayant invétérée la haine du gendre. Combien en l'entendant se croyaient chez eux au plus fort d'une crise, en plein dans la scène de ménage.
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Car malgré sa fantaisie, son jeu en dehors et sa gaieté
débordante, Madame Desclauzas fait, de toutes ses créations,
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un type si naturel, si vécu, que c'en est d'une réalité criante.
Dirai-je qu'elle a la passion du théâtre? Quel artiste véritable et soucieux de son art ne brûle pas du feu sacré?
D'ailleurs, mieux que quiconque elle fut créée pour les planches. Ses parents, des artistes, jouaient en province; ils passaient à Paris une fois l'an afin d'y chercher l'engagement de la saison.
C'est pendant une de ces stations que la petite tille vint au monde. A peine relevée, sa mère partit emmenant l'enfant, dans ses voyages d'actrice nomade.
Quand Marie eut sept ans, sa famille songea à la mettre en pension. A vagabonder ainsi à la suite de ses parents, elle n'était guère en mesure d'apprendre autre chose que des couplets de vaudevilles et des fumisteries de coulisses.
Justement les hasards du théâtre avaient conduit la petite f^miille à Amiens.
On plaça l'enfant chez des religieuses. Marie Desclauzas y demeura jusqu'à treize ans ; sa nature très impressionnable s'était laissée frapper par la poésie intense de l'idée chrétienne, et un beau jour, elle avertit pompeusement sa famille qu'elle était décidée à se faire nonne.
Comme ils étaient loin d'avoir les mêmes intentions, les parents de la jeune fille eurent vite fait de la rappeler à eux.
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On la conduisit à Paris, et au bout de quelques mois elle entra au Conservatoire, où, du reste, elle demeura fort peu de temps.
Ses débuts eurent lieu dans le vaudeville oublié aujourd'hui : Ob ! le meilleur des pères ! qu'on monta exprès pour elle au théâtre de Reims.
La petite ingénue eut un véritable succès de beauté, et le bruit que tirent ses débuts eut assez de retentissement pour que M. Hostein, alors directeur du Cirque, tint à l'aller entendre. L'épreuve le satisfit sans doute, car il se hâta d'engager la jolie et précoce fillette qu'il fit débuter sérieusement cette fois dans Hélo'ise et Abêlard. Ce fut le point de départ de sa réputation.
La petite Desclauzas, comme on l'appelait, avait une voix fraîche et assez étendue, et son rêve était de jouer un rôle dans lequel elle pourrait chanter. Clarisse Miroy, une amie de sa mère, s'entremit auprès de M. Hostein pour qu'il réalisât le désir passionné de sa petite amie, mais elle se heurta à une opposition obstinée de M. d'Ennery, le fournisseur en titre du théâtre.
Ce refus était d'autant plus inexplicable que jamais M. d'Ennery n'avait consenti à entendre la débutante.
On répétait à ce moment la féerie si souvent reprise depuis: La Poule aux œufs d'or. M. d'Ennery n'était pas
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content, un eies rôles de chant avait pour titulaire une artiste médiocre, et ça marchait d'une façon pitoyable.
Un jour Hostein, voulant encourager la jeune artiste, tenta une épreuve en sa faveur.
Elle n'était pas de la pièce, mais, naturellement, elle ne manquait aucune répétition, et savait le rôle qui donnait tant de souci à l'auteur. Comme Marie Desclauzas rôdait dans les coulisses, Hostein s'en vint la prendre par le bras, et la poussa jusqu'au foyer dont il laissa les portes entr'ouvertes.
— Allons, dit-il, chante!
— Chanter! tlt-elle interloquée, chanter quoi ?
— Pardi ! le rôle que d'Ennery ne veut pas te donner... Allons, vas-y, pour voir!
Desclauzas comprit. L'auteur ne devait pas être loin, et on voulait lui donner une audition forcée.
Elle réussit comme de juste. D'Ennery fut très surpris et pour cause ; il poussa un ^//yvA'j. 'formidable, ne tlt qu'un bond jusqu'au foyer, et fut bien un peu confus en reconnaissant, dans la jeune artiste, la postulante que depuis si longtemps il s'obstinait à ne pas vouloir entendre. Mais il se remit vite, adressa à Desclauzas un de ces compliments
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dont il a le secret et... le lendemain soir, dès la première de la Poule aux œufs d'or, la débutante se transformait en étoile.
Ses créations depuis ce jour ne se peuvent plus compter. Tour à tour elle paraît en travesti, en jupe courte, en tunique grecque, et chaque fois le succès va en augmentant.
Aux triomphes de l'artiste se joignent les triomphes de la jolie femme. Elle est acclamée, fêtée, adulée...
L'Amérique l'attire un beau jour, elle va y recueillir sa moisson de dollars; à son retour elle continue sa tournée par toutes les villes de France, et c'est une vraie marche triomphale.
Mais la guerre éclate, Marie Desclauzas passe l'année 1871 au Caire dont elle est l'idole.
Revenue à Paris et pour toujours cette fois, l'artiste crée le rôle culminant de sa carrière : M"" Lange de La fille de M"" Angot.
Et la série des créations heureuses continue, jusqu'au jour où elle est atteinte d'une grave maladie qui la tient éloignée de la scène pendant trois ans.
Qu'ils parurent longs à la pauvre femme, et quel réveil douloureux quand elle dut se convaincre qu'elle avait en grande partie perdu sa voix!
Mais le courage n'est pas la moindre qualité de la
vaillante Desclauzas, elle ne peut presque plus chanter, elle jouera la comédie, voilà !
Et c'est ainsi qu'elle débute dans ce nouveau genre aux côtés de Sarah Bernhardt à la Porte-Saint-Martin. Elle faisait Prudence de la T>ame aux Camélias, qu'elle doit prochainement reprendre au Gymnase.
Puis, se sentant plus sûre de sa voix, elle crée successivement M""" de Tréville des Teiiis Mousquetaires, Catarina de ïcÂmourmoui/lé, etc., etc.
Enfin elle entre au Gymnase et j'ai dit en commençant quels furent ses principaux rôles.
On le voit, l'existence de la sympathique artiste ne fut pas précisément d'un sybaritisme outré.
Peu de carrières sont aussi bien remplies , et entre toutes ses créations et reprises, elle trouva encore le temps d'épouser M. O. de Lagoanère, aujourd'hui chef d'orchestre du théâtre des Menus-Plaisirs, mais dont elle a dû se séparer depuis pour des raisons d'un ordre tout à fait privé.
Tout ce que je puis dire c'est que la gaieté de ses rôles ne fut pas toujours naturelle, mais bien souvent de l'art merveilleusement réaliste, car, au sortir de scène, il lui arriva cent fois de tlnir un éclat de rire par des sanglots.
La part de douleurs que le sort réserva à Marie Desclauzas fut bien lourde à porter.
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Aujourd'hui je pense qu'elle est résignée et revenue toute au théâtre, sa consolation.
Elle ne sort presque pas, sauf pourtant quelquefois une promenade en voiture pour prendre l'air.
Chez elle, quelques amis éprouvés ont libre accès ; pour les importuns, porte close.
L'artiste vit au milieu de ses souvenirs, dans son joli salon de velours bleu dont les fenêtres donnent en plein boulevard Poissonnière, et qui est plein de bibelots précieux et de reliques.
Quand on veut passer une heure agréable on va la voir. Elle cause à ravir, fait des mots charmants sans même s'en douter, dépense un esprit endiablé, si bien qu'on est sous le charme, que le temps passe, passe et qu'on ne songe plus à partir. Ainsi, il m'est arrivé maintes fois d'entrer chez Madame Desclauzas simplement pour quelques minutes, et d'y rester trois ou quatre heures. Elle raconte si bien, sait tant de choses, a dans ses souvenirs des histoires si amusantes !
On passe, tour à tour, des sujets tristes aux sujets moroses, on rit, on pleure, on s'attendrit, tant elle a une voix charmeuse, suggestive, et le plus drôle c'est qu'elle fait comme vous, se laisse émouvoir également, et s'en
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aperçoit tout étonnée, alors seulement que son récit est terminé.
L'étoile encensée, la jolie femme rayonnante, s'est transformée en une créature exquise toute de douceur et de bonté, passant dans la vie sans tapage, bien loin du tourbillon de la vie parisienne ; elle n'aime plus qu'un seul bruit désormais : celui des applaudissements.
Je crois n'être pas mauvais prophète en lui prédisant qu'elle est condamnée à l'entendre bien longtemps encore.
Mademoiselle Jeanne Granier
LLo!... Allô!... Mademoiselle Jeanne Granier est-elle chez elle?
— Je suis là!... A qui ai-je l'honneur de parler?
— La conitesse de X....
— En quoi puis-je vous être utile, Madame?
— Je donne la semaine prochaine une grande soirée. Je veux que l'on soit gai chez moi. Je ne puis donc / m'adresser qu'à vous, Mademoiselle, pour amener la joie sur le visage - de tous mes invités. Puis-je vous mettre en tête de mon programme?...
Et c'est tous les jours ainsi. A chaque instant de la
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journée, la toute gracieuse artiste, qui s'est allée loger au grand air, tout là-bas, au bout de l'avenue deWagram, et n'a de communication avec Paris que par le téléphone, entend retentir la sonnerie électrique. (C'est une de nos mondaines qui lui demande quelques couplets pour une fête artistique.)
Et l'étoile a beau être modeste, elle doit bien s'avouer qu'on est toujours disposé à lui f:iire un pont d'or pour l'amener dans les salons les plus aristocratiques de la rive gauche.
Ces soirs-là, il lui taut, sitôt le dernier acte fini, quelquefois en costume de théâtre, quitter sa loge de l'Eden et courir recueillir de nouveaux applaudissements. Quoi d'étonnant si, elle qui se donne toute lorsqu'elle chante même une bluette, se f^itigue parfois à ce métier où chacun voudrait qu'elle ne prit nul repos?
Heureusement, dans la Fille de M'"' Àitgot, son dernier succès, le premier entr'acte était assez long, et elle pouvait se délasser, pendant la soirée, dans sa loge — je devrais dire son salon — dont l'aspect seul égaie et repose.
Rien de simple sans banalité, rien d'un goût si délicat que cette loge!
Située au rez-de-chaussée, presc"iu'à la porte du théâtre, elle a été aménagée spécialement sur l'emplacement anciennement occupé par l'un des petits foyers. C'est là, qu'au temps où l'Eden était entièrement consacré à la danse, les habits noirs papillonnaient parmi les petites Italiennes au zézaiement plein de rires, aux jupes de gaze, aux jambes à l'éloquence agaçante.
Aujourd'hui, le corps de ballet est relégué aux étages supérieurs.
Les tutus, les pantalons de batiste et les bas noirs se livrent à des courses folles du haut en bas des escaliers, pour gagner les loges-omnibus où les attend le café tenu au chaud sur les lampes à esprit-de-vin.
Le rez-de-chaussée est réservé aux deux étoiles, judic et Granier.
La porte de celle-ci donne slu' le premier couloir, en face même de l'entrée de la scène.
Deux battants, chacun percé d'un guichet, et sur l'un une petite afhche de papier blanc avec le nom de l'actrice en noir.
On entre, et l'on se trouve tout de suite au milieu d'une blancheur, un éblouissement.
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Imaginez une grande pièce longue, toute tendue d'une cretonne pompadour à fleurs claires sur fond crème. Lcà-dedans des meubles de bambou, les sièges aux housses pareilles à la tenture, et, éclairant le tout, des lampes à gaz aux abat-jour fanfreluches de dentelles, des appliques, dont la flamme se reflète dix fois, en tous sens, dans les glaces dressées un peu partout. C'est là ce qu'on voit tout d'abord.
. En regardant de plus près, on s'aperçoit que le moindre détail est en parfaite harmonie avec l'ensemble, choisi avec le même goût raffiné.
La loge est divisée en deux parties, qu'un double rideau mobile semblable à la tenture, peut isoler l'une de l'autre.
La première, plus petite, forme salon, la seconde est la loge véritable, le cabinet de toilette où l'artiste fait ses changements. Pendant qu'elle se livre aux mains de ses habilleuses, le rideau est tiré, mais elle continue au travers, la conversation commencée avec les visiteurs laissés dans la première pièce.
Ce qui augmente encore la séparation pour l'œil, c'est que le plafond lui-même est divisé en deux parties. La corniche, vieux chêne, se prolonge au milieu en une bande de même couleur, soulignée d'un feston de cretonne.
Des filets de bambous forment de chaque côté deux rectangles, celui du cabinet de toilette plus allongé. Et le plafond est de la même étoffe pompadour, tendue à plat, soutenue entre les filets, par deux baguettes fixées en croix de Malte.
Le cabinet de toilette : — Deux fenêtres percent le mur le plus éloigné de la porte à droite ; les carreaux en sont de glace, pouvant au besoin aider l'artiste à examiner toutes les parties de son costume. Mais les rideaux sont presque toujours tirés.
Entre les fenêtres, une toilette Louis XV supporte un petit miroir à cadre d'ivoire, portant en écusson les initiales J. G. et des ustensiles de toilette, les uns en cristal incolore, les autres en écaille foncée, à monture d'or.
La table de toilette, sérieuse celle-là, est placée dans l'angle extrême de la loge, petite et simple, cachée par un paravent à feuillets noirs, avec broderies d'or.
Se faisant face, deux meubles à miroirs occupent les deux autres cloisons. L'un est une armoire en bambou à trois pans de glace, celui du milieu en avancé, les deux autres à angles aigus avec la muraille. L'autre comprend un grand miroir à biseaux touchant le sol, s'accotant à deux petits chiffonniers à tiroirs, le tout en bambou et pitchpin. Les chiffonniers ont une tablette de marbre. Et, au-dessous
deux petits rayons forment étagère, et portent une collection de toutes mignonnes poupées, vêtues des costumes de la pièce en cours : autant de petites merveilles d'habileté féminine. De cliac]ue côté de la glace, deux passe-partout contiennent des ac]uarelles d'Adrien Marie : les costumes de Granier dans Madame le "Diable. Des appliques à trois branches éclairent ces délicates peintures du maître illustrateur.
Par terre, règne un tapis de peluche rouge unie, sur lec^uel à droite passe un chemin de toile, à dessin géométrique en grisaille; à gauche, un petit tapis d'Orient est placé devant l'armoire.
Le sol du salon est couvert d'un tapis oriental. Des sièges y sont disposés pour la causerie intime. En face de la porte, un petit divan où Granier prend place sitôt son changement fait. Au-dessus, un panache de magnifiques plumes blanches forme pour ainsi dire une aLuéole, d'où émerge en un cadre très simple, une très remarquable aquarelle d'Adrien Marie: le portrait de l'actrice au troisième acte de la F/lie de M'"" iAiigot.
A droite et à gauche de ce divan, deux guéridons supportent de hautes lampes à gaz, cà pied de cuivre, en forme de colonnes à cannelures : des abat-jour évasés, en plissés roses couverts d'une dentelle blanche laissent liltrer une lumière très douce.
Devant le divan, deux fauteuils, deux chaises, un pouf bas, couverts de housses pompadour sont destinés aux habitués de la loge.
Le long du mur à gauche de la porte, au-dessous d'une glace longue surmontée d'un immense éventail japonais, un autre divan reçoit, chaque soir, les guirlandes de fleurs naturelles qui ornent le costume de l'artiste. Et il y a encore des fleurs partout, comme en une serre , non seulement en bouquets, en corbeilles, en gerbes, mais même en pots, croissant et s'épanouissant dans la loge. Ici, un grand chevalet en bambou orné d'une touffe de rubans roses, reçoit une véritable plate-bande parfumée; là, un panier Watteau lui fait une odorante concurrence; et des vases contiennent les bouquets apportés chaque soir, laissant à peine quelques coins sur les meubles, pour deux ou trois cadres de velours contenant des portraits de Jeanne Granier dans les Saturnales, une mignonne chaise à porteurs blanche à filets bleus, une très belle photographie de Romain {-/luge Titoii) avec amicale dédicace manuscrite.
Des amis, déjà, ont exprimé la crainte de trouver un soir l'étoile, morte, asphyxiée par les fleurs; et ce serait un véritable danger, si on ne pouvait, le jour, reléguer toutes ces coquettes aux parfums si pernicieux, sur l'appui des fenêtres où, par un étroit tuyau, elles envoient leurs émanations aux
loges moins favorisées des danseuses, placées aux étages supérieurs... Cette description, si longue soit-elle, ne peut donner qu'une faible idée de cette loge, où ce qui charme surtout, c'est l'atmosphère d" vv habité » qu'on y respire. Un parfum d'intimité y règne, d'intimité spirituelle et gaie.
Jeanne Granier est assise sur le petit divan qu'elle préfère; elle a quelques amis près d'elle; et adossée, la tête contre l'aigrette de plumes blanches, les bras étendus, la main jouant parfois avec un livre, un roman de Bourget, elle rit de ses dents si blanches, elle cause avec un abandon charmant.
Elle raconte, babille, saute d'un sujet à l'autre, dépense de l'esprit sans compter, émaillant de temps en temps l'entretien de cette exclamation :
— Moi, vous savez, je suis très singe!
Elle a un rire clair qui éclate en fusées, ses gestes fous sont tout un poème de grâce et de gaminerie, et l'on s'amuse tant chez elle, elle s'amuse tant elle-même de la gaieté qu'elle donne, que l'avertisseur doit la prévenir trois et quatre fois avant qu'elle se décide ci entrer en scène.
11 lui arrive les choses les plus invraisemblables, les aventures les plus cocasses dont elle s'amuse la première comme une folle.