‹ Loges d'artistes. Dessins de Félix FourneryChapitre 12 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

Dernièrement, elle arriva dans sa loge riant à gorge déployée.

— Ah ! non ! ça par exemple, c'est trop drôle ! disait-elle en taisant hâtivement sa tête, car selon son habitude elle entrait au théâtre n'ayant que juste le temps de s'habiller.

Et comme ses amis insistaient pour savoir le« pourquoi» de cette hilarité :

— Non, dit-elle, je n'ai pas le temps, mais tout à l'heure à l'entr'acte, je vous raconterai ça.

C'est en pouflant qu'elle fit son entrée...

Le public ce soir-là dut trouver qu'elle avait plus que jamais le « diable au corps »,car elle enleva le premier acte de la Fille de Madame À ngot ?ivec un entrain!...

Dès que le rideau est baissé, vite, la diva court chez elle, où elle sait bien qu'on l'attend avec impatience.

— Voilà, commenca-t-elle , en s'installant sur son petit divan ; ce matin, en lisant le Figaro, je vois mon nom au Courrier des Théâtres; je regarde, et aussitôt je bondis. Que vois-je, ô ciel! Un entretïlet ainsi

conçu: «Pour la saison prochaine, il est question de monter à l'Eden-Théâtre, une opérette à grand spectacle, sur laquelle compte beaucoup la direction, et dont Jeanne Granier sera l'étoile, si sa position intéressante lui permet déjouer à cette époque. » Non, mais me voyez-vous dans une « situation intéressante? » Pour sûr, me dis-je,ils ont la berlue au Figaro. Je déjeune, je m'habille, j'y cours, il était trop tôt, je ne trouve personne. Entln, à mon retour du bois, je rencontre Prével lui-même, je me plante devant lui.

— Voyons, regardez-moi bien. Ai-je l'alku'e d'une femme dans une « position intéressante »?

11 en était vert-pomme et avait l'air si ahuri que je me tenais à quatre pas pour ne pas lui éclater de rire au nez.

Mais le plus drôle, c'est qu'il me toisait, m'examinait... scrupuleusement, je vous jure. Enfui il dit: Pourtant je ne me suis pas trompé, c'est bien vous que j'ai rencontrée hier, et vous n'aviez pas cette taille-là certainement. C'est de l'escamotage...

Je compris qu'il y avait quelque erreur là-dessous.

— Où m'avez-vous vue? lui demandai-je

— Aux Mirlitons, hier à trois heures de l'après-midi.

— Sûrement, ce n'était pas moi. Je suis restée chez moi toute la journée.

— ^^ Alors je n'y comprends plus rien.

— Moi non plus, mais ce qui est certain, par exemple, c'est que ma position n'est pas intéressante du tout.

Tout à coup une idée me vient.

— Attendez ! je crois avoir deviné l'énigme. C'est encore un tour de mon Sosie.

— Comment?

■ — J'ai dit mon Sosie. Figurez-vous que M'"" S... S... me ressemble trait pour trait, de plus elle a ma taille, mes gestes, mes allures, tout enfui, si bien qu'on m'a prise cent fois pour elle et réciproquement. Voulez- vous parier qu'elle s'est payé le luxe d'être « intéressante » à ma place.

On fut aux informations, et l'on apprit qu'en effet mon Sosie me faisait cette nouvelle firce.

J'en ris comme une folle depuis tantôt. Non, mais ce que les lecteurs du Figaro ont dû ajuster leurs lorgnettes pour mieux me reluquer ce soir!

Et les entendez-vous ? — Est-ce que ça se voit ? — Oui, un peu ! — Non, pas encore ! cela me donnait en scène, une furieuse envie de me tordre, et tenez, ça recommence.

Jeanne Granier mieux que personne a le rire contagieux; chacun faisait comme elle.

il paraît au reste que M'"*' S... S..., une de nos mondaines les plus en vue, subit le même sort que la diva.

A tout instant dans les comptes rendus de premières ou de fêtes mondaines, on la cite sous le nom de Jeanne Granier, tandis t]ue Granier, au dire des échotiers, va dans le monde sous le nom de M""' S... S...

Une fois, nous racontait la diva, j'ai vu M'"" S... S... jouerune opérette dans un salon, c'était moi à s'y méprendre et je me tàtais de temps en temps pour voir si je ne rêvais pas, si M""" S... S... n'était pas à ma place et moi à la sienne.

Au théâtre, quand je la vois dans une avant-scène cela me procure une sensation bizarre; à tout instant je me demande laquelle des deux est Jeanne Granier, même parfois en la regardant je me persuade que c'est moi qui m'écoute !!

Tout en donnant des tapes savantes sur la toilette virginale de la sémillante Clairette, la diva s'était levée, et, placée drôlement devant une glace, elle arrangeait avec des gestes mutins les boucles folles sur ses tempes.

Où apparaît la parfaite modestie de Jeanne Granier c'est quand, après chacune de ces invraisemblables histoires de confusions héroï-comiques, elle ajoute avec une parfaite sincérité :

— Ce qui me vexe, par exemple, c'est que M'"" S... S... est une Granier en beaucoup mieux!

Avouons que la diva se juge avec trop de partialité.

Jeanne Granier habite au 88 de l'avenue de Wagram une délicieuse bonbonnière, auprès de laquelle celle qui fit, jadis, la gloire de Caniargo, n'était sans doute que petite bière.

— A quelle heure peut-on vous voir, Mademoiselle?

— Toujours et jamais !

C'est un peu déconcertant.

— Mais au moins vous avez un jour?

Alors elle se campe en face de vous, se croise les bras et :

— Non, mais me voyez-vous, me voyez-vous ayant un jour? (Cette tournure de phrase lui est coutumière.) Un jour, moi ! Rester chez moi tel jour de la semaine, de telle heure à telle heure atln d"y attendre un tas de gens? Mais j'en deviendrais enragée et je sauterais d'un cinquième pour éviter ce supplice.

Il m'obséderait durant six jours mon jour ! ce serait ma terreur, mon cauchemar, brou! j'ai la chair de poule rien qu'en y pensant.

— Cependant, Mademoiselle, si on veut vous rencontrer. . .

— Oh ! je ne suis pas M"'' Benoîton, loin de là, et il suffit, pour être sûr de me voir, de me téléphoner le matin l'heure à laquelle on viendra. Quant à mes amis, ils savent

OÙ et quand me trouver, ici dans ma loge, où chez moi, c'est comme il leur plaît.

Mais ils ne me feront jamais, je vous assure, rester dans

ma maison à heure fixe pour les attendre et les recevoir! Mademoiselle Granier est très mondaine, je crois l'avoir déjà dit; elle se couche les trois quarts du temps, quand « l'aurore aux doigts de rose, etc., » aussi ne faut-il pas s'étonner si en arrivant chez elle, vers les deux heures, on est poliment prié d'attendre un peu.

— Madame n'est pas encore habillée! avoue la femme de chambre.

Cela donne tout le temps de visiter les deux salons en enfilade qui mènent jusqu'au minuscule jardin de l'hôtel. Des tapisseries superbes recouvrent entièrement les murs et se continuent en portières. Les rideaux de la grande baie éclairant les salons, sont de soie rouge foncé aux capricieuses arabesques de couleurs.

Tout d'abord, le demi-jour empêche de rien distinguer, on voit vaguement un salon coquet, artistiquement encombré, mais c'est tout.

Puis, l'œil s'accoutume, et aperçoit semées partout à profusion, des jardinières de toutes formes, pleines de fleurs, une des passions de l'artiste.

Deux petits canapés Louis XVI en soie pâle brochée de fleurs éteintes, sont placés de chaque côté de la cheminée sur laquelle est posé un marbre remarquable, une Femme couchée. Deux grandes lampes de Sèvres complètent ce côté de la pièce. Dans les angles, des tables volantes, supportent mille bibelots. Et des portraits ! j'en note quelques-uns, les plus marquants :

Celui du prince de Galles avec cette dédicace :

A Jeanne Granier, Londres iSSi.

Celui de l'empereur de Russie, de l:i Czarine, etc., etc.

Devant une des tables, se dresse un paravent de peluche rouge brodé d"or. A l'un des angles est suspendue une couronne enrubannée qui doit rappeler à l'artiste un de ses beaux triomphes, à en juger par le soin avec lec]uel elle conserve ce souvenir.

En face de la cheminée, une grande vitrine garnie de rayons en glaces contient des merveilles. Des Saxes anciens, des éventails précieux, des vieilles dentelles, une série de médailles antiques, cies bijoux, des colliers de diamants, des perles, des pierres précieuses, montés à la mode des siècles passés, et dont chacun rappelle à l'artiste une phase intéressante de sa vie.

Je citerai seulement parmi toutes ces reliques un autographe du prince impérial que Jeanne Granier a fait encadrer avec sa photographie. Je le copie textuellement:

Un misérable (sic) souvenir d'une excursion en Suisse.

Signé : Louis Napoléon.

Au sommet de la vitrine, est placé entre deux superbes vases de Chine un buste de Mademoiselle Granier (terre cuite); sur deux colonnettes en pendants, un Amour se croise les bras (marbre) ; puis un bronze : \' Arlequin, de

Saint-Marceaux, porte ces mots gravés sur le socle : Richelieu. Indiatta. V. K. A ma petite Jeanne.

Une aquarelle en belle place, sur un chevalet artistement drapé, est signée : Madeleine Lemaire. C'est le portrait d'André le « tout petit duc » avec cet envoi :

A sa mère, Madeleine Lemaire.

D'autre part, je vois un pastel très beau représentant la diva en Japonaise. La robe c]u'elle portait pour poser sert de cadre au tableau et M""" de la Rochefoucault-Bisaccia a écrit au bas :

Souvenir du gracieux concours de Jeanne Granier à la fête japonaise. 50 mai 188)

La salle à manger donne sur le jardin. Elle est du plus pur style Henri 11, c'est-à-dire meublée très sévèrement de dressoirs en poirier sculpté, de chaises en cuir de Cordoue aux initiales de la diva, et d'argenterie magnifique dont la sobre richesse met une lueur discrète sur ces' étagères un peu solennelles...

Un détail en passant: Jeanne Granier adore les fruits, aussi sa table en est-elle chargée quelle que soit la saison.

C'est même, je crois, sa nourriture presque exclusive.

Au premier étage se trouve hi chambre à coucher, vaste pièce tenciue cie soies claires brociées, ci'un aspect très gai. A côté un petit boudoir tout capitonné et tout fleuri comme de juste, puis la chambre du tout petit duc, et le cabinet de toilette agencé , machiné , compliqué, aux tablettes de marbre garnies de flacons pleins d'essences , de brosses en vermeil, et de tous les ustensiles nécessaires à la toilette de la diva qui pour être un « bon garçon » n'en est pas moins une jolie femme.

Le second étage est presque entièrement réservé à une vaste pièce qui vous transporte d'emblée aux temps de la chevalerie.

Armures, tapisseries, cheminée à y loger dix hommes, vieilles faïences, panoplies d'armes anciennes, tout y rappelle les manoirs crénelés, et les châtelaines voilées de blanc.

qui venaient le soir attendre leur époux au sommet de la haute tour du donjon.

D'ailleurs, au risque d'être taxée d'anachronisme, Granier, a mis là-dedans un superbe piano à queue, et s'en

fraiàî-Ka

excuse plaisamment en disant qu'il n'y avait pas non plus d'opérettes ni de divas en ce temps-là.

Savez-vous à quoi emploie ses loisirs le duc de Parthenay ?

// 'brode merveilleusement des satins et des peluches pour s'en taire des tentures.... J'ai vu le métier!

La biographie de Jeanne Granier a été faite si souvent

que je ne I:i recommencerai pas. Pourtant je dois dire c]uelc]ues mots de ses créations.

Son premier véritable début fut la Marjolaine de Lecocq, mais le rôle qui la tit étoile de première grandeur a été le Petit Duc, celui qu'elle préfère au reste.

Depuis le Petit Duc. Jeanne Granier a créé la Petite Mariée, Giroflé-Girojla, la Petite Mademoiselle, Belle Lurette, Madame le Diable et tant d'autres.

Enfui viennent l'inoubliable création de Thérèse dans la Cigale et la Fourmi à la Gaîté, les Saturnales, la reprise de la Fille Àngot avec Judic pour partenaire et dernièrement une brillante série de représentations du Petit Duc.

A ce propos. Judic lui disait un jour:

— Mais, ma chère, tu t'abîmes! Cette salle de l'Eden n'est pas faite pour le chant, la voix se perd, tu le sais, et quand même tu t'égosilles !

— Parbleu! reprit Jeanne alors, si je ne chante pas de toutes mes forces, il y aura là-bas au balcon des gens qui ne m'entendront pas!

Cette réplique donne une idée de l'ardeur et de la conscience que met l'étoile dans chacune de ses créations. En vraie comédienne qu'elle est, elle nourrit pour le théâtre une véritable passion.

— C'est, dit-elle, mon bonheur, ma joie: le public, je

l'adore, et quand il m'applaudit, j'ai encore le même émoi qu'à l'époque de mes débuts.

Elle affectionne les exercices violents, elle ne connaît pas la fatigue.

L'an passé au Monténégro, où elle voyageait, Jeanne Granier passa vingt et un jours à cheval, elle descendait seulement aux heures des repas et encore ! il ûillait presque la forcer pour la décider à se reposer un peu.

Elle rêve actuellement un rôle où elle pourrait tirer des coups de fusil, faire de l'escrime, monter à cheval, sonner du clairon, jouer de la harpe, escalader une échelle de corde en soie, enfin un rôle dans lequel elle pourrait donner libre cours à son goût pour les exercices qui sont d'ordinaire l'apanage des hommes.

Qu'on se le dise !

Mademoiselle Isaac

A popularité des artistes est aussi fugace, aussi

jj ^ changeante, et souvent aussi inexplicable que celle

^ des hommes politiques.

Tel na d'autre mérite que de n'avoir point commis de crime et de s'en être vanté; c'est une outre gonflée d'on ne sait quels gaz; c'est un clown qui s'élève on ne sait comme sur son trapéze,et s'y maintient de si irrationnelle façon qu'on croirait aune illusion d'optique; il n'est rien, n'a rien fait, ne paraît capable de rien; il n'a donné de gages à personne; et voilà, un beau jour, que la foule s'en-

goLie de lui. le porte au pinacle, lui offre son dos en guise de pavois, et sa langue pour cirer ses bottes, lui découvre mille qualités, lui attribue cent victoires, le tait dieu quand

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il ne serait pas bon à être cuvette, le proclame enfin panacée universelle, pierre philosophale, or potable, sauveur, et souverain maître.

On le dit beau, parce qu'il est bien habillé.

On Taffirme honnête, parce qu'il appelle les autres voleurs.

lien est de même des artistes, veine, ils voient tout à coup monter 'encens : cela dure ce que

cela peut; quelquefois un jour, quelquefois une saison, rarement une année.

Mais combien d'entre eux, s'ils étaient sincères, seraient obligés d'avouer que leur gloire, n'eùt-elle duré qu'une heure, a duré trop encore pour leur talent!

Au contraire, d'autres ne rencontrent jamais ce filon de bonheur inespéré.

Ils ont tout pour eux ; ils savent, ils travaillent, ils ne s'endorment sur aucun laurier.

Mais on ne sait quel injuste acharnement du sort fait que le succès d'un jour ne leur profite plus le lendemain, que le terrain conquis est aussitôt reperdu, que leur vie est une mystérieuse toile de Pénélope qu'ils filent sans cesse, et qu'un destin aveugle détruit à mesure, et fait disparaître en entier s'ils s'arrêtent un seul instant dans leur tcâche improductive...

Ces réflexions amères me venaient en songeant à Mademoiselle Isaac.

Non pas que je veuille dire qu'elle n'a pas eu ses soirs, ses mois et même ses trimestres de triomphe.

Mais parce que je cherche vainement quels souvenirs lui donnent aujourd'hui ceux-là même qui, autrefois, l'applaudissaient davantage.

Elle a, plusieurs années durant, tenu une fort belle place à l'Académie Nationale de musique. Elle y a créé des rôles importants; elle y a remporté des succès à une époque où, plus que maintenant, les étoiles y brillaient et d'un autre éclat.

A rOpéra-Comique, avant l'incendie et après l'incendie, elle a, un moment, paru en vedette sur l'aftlche :

M. Carvalho puis M. Paravey ne demandaient qu'à la retenir.

Et voilà qu'aujourd'hui, elle a disparu des scènes parisiennes; il me faut ne point décrire sa loge, parce qu'elle n'en a pas; et je serais tenté de crier à M. Paravey et aux échos du Chàtelet:

— Paravey, qu'as-tu tait de Mademoiselle Isaac ?

Vous rappelez-vous, dans \es Contes d'Hoffmann, le rôle de la « Poupée mécanique » que Maeiemoiselie Isaac avait créé? N'était-ce pas ûrntastique d'imitation? Ce fut un de ses plus grands succès.

Des gens nerveux croyaient l'entendre dire « Papa » et « Maman >>.

Ce qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de lancer, par instants, ses roulades, ses couplets, ses trilles d'une voix qui n'avait rien d'artificiel.

Hélas! on ne joue plus les Contes d'Hoffmann et Coppelia. la poupée si bien élevée, si charmante, si vivante, nous a été enlevée et repose ou joue, dans quelque villa isolée, dans quelque tiroir de commode !

Madame Anna Judic

im$

'É^^^'^i A rue Nouvelle, qui est située presqu'au haut de la rue de Clichy, a été construite tout réceni- ^--^W" ment. Elle se termine * en cul-de-sac, ■ par un grand mur, orné d'une fontaine.

C'est au fond de cette petite rue, dans un coin tranquille, où ne retentit aucun bruit, qu'est situé l'hôtel qu'habite aujourd'hui Madame Judic.

A l'extérieur, cet hôtel est

d'aspect sévère, avec sa haute

porte aux ais vernis, et le grand

vitrail qui occupe entièrement l'un des pans de mur.

La porte ouverte, on se trouve dans une maison où

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tout respire le luxe et la fortune. Sous la voûte, on aperçoit la cour, bien sablée.

A droite, une porte vitrée ouvre sur le grand escalier de l'hôtel.

Un domesticiue tout de noir vêtu, en culotte courte, et d'un excellent style, introduit les visiteurs, et, par un escalier garni de tapis laineux où s'enfoncent les pieds, où s'assourdit le bruit des pas, le conduit au salon où Madame Judic reçoit.

Les tentures lourdes cachent tous les murs. Les fleurs, les plantes d'intérieur ornent tous les coins.

Pas une petite place libre, qui n'ait son objet d'art. Et, dans le silence, derrière les tapisseries, on pressent l'enfilade des appartements intimes — luxueux et vastes.

Suivant le style moderne, l'hôtel comporte, comme pièce principale, un immense « hall », éclairé par des vitraux de couleur, qui est un véritable musée d'art et de luxe.

Je n'en Unirais pas si j'avais à décrire , pièce à pièce, les richesses entassées là.

Les plantes tropicales, aux quatre coins, dessinent des arcs verts, font comme une voûte," sous laquelle

les sièges s'espacent, nombreux et divers, de tous styles, de toutes nuances, de tous temps et de tous pays.

Les murs disparaissent sous les tableaux.

Des statues, des bustes s'érigent sur des socles.

Et ce qu'il y a de charmant, c'est qu'on peut jeter sur cet artistique fouillis un coup-d'œil d'ensemble : le hall, occupant toute la hauteur de l'hôtel, fait une trouée dans les étages, si bien que certaines pièces sont disposées de manière cà former un balcon, d'où, les jours où Madame judic donne une fête, elle peut contempler le grouillement de ses invités et invitées.

11 y a, à mi-hauteur des murs de ce hall, sur un des côtés, des balustrades de vieux chêne, placées devant de larges baies, par où prennent jour certaines pièces.

Ainsi, la salle à manger, une merveille Henri 11, avec des buffets ouvrés comme des dentelles, des sièges de châtelaines, des crédences où s'étale, comme au bon vieux temps, la vaisselle plate, et des fleurs, beaucoup de fleurs.

On parvient à cette salle par un petit salon, au meuble de satin noir, à larges bandes de broderies jaunes, d'un effet exquis. Ici, ce n'est plus une collection d'objets d'art : c'est un entassement.

Les murs disparaissent sous les cadres, contenant des aquarelles, des pastels, des croquis signés de noms anciens ou modernes, tous célèbres. Et les petits meubles à étagères ont peine à supporter tous les bibelots de prix qui s'y trouvent placés. Malheureusement, les tentures sombres, les vitraux de couleur, interceptent une grande partie de la lumière, et, dans le jour, on ne jouit de toutes ces richesses que par à peu près.

Des reporters indiscrets ont, au moment où Madame judic s'est installée rue Nouvelle, publié sur son hôtel des détails précis comme des devis d'architecte ou de tapissier.

Ceux de mes lecteurs, qui voudraient avoir sur l'habitation de la diva des renseignements qui sortent de mon cadre, pourront donc se reporter aux articles parus naguère dans le Figaro ou le Gaulois.

Pour moi, respectueux avant tout du mur de la vie privée, je n'entrerai pas dans les appartements particuliers, étant persuadé que si l'artiste avait voulu initier le public à tous

les détails de son intérieur, elle se serait fait construire une maison de verre.

Je me suis pourtant arrêté à l'hôtel de Madame Judic, avant de passer à sa loge, parce que, pour cette dernière, un petit embarras se présente :

Jadis, l'artiste était l'étoile tldèle des Variétés dont elle faisait le succès. Mais ces ciernières années, elle fit plusieurs

tournées en Amé- A son retour, ajouté à sa precelle de l'Eden, et de son étoile aussi que pour son grand laquelle de ses

Celle des Variéou celle de l'Eden,

Je me décide

rique et en Europe.

M. Bertrand avait mière direction il se sert désormais bien pour son petit théâtre. Dès lors, loges décrire?

tés, plus ancienne, plus vaste?

pour cette der-

nière, où l'espace plus large a permis à l'artiste de donner libre carrière à tout son bon goût.

La loge que Madame Judic occupait pendant les représentations de la Fille de M"" Angot est située au rez-dechaussée, de plain-pied avec la cour, à côté de celle de Mademoiselle Granier. Comme cette dernière, elle a été aménagée dans un des anciens petits foyers.

On entre par une porte à deux battants, sur laquelle une étiquette porte en gros caractères d'atïiche :

Madame JUDIC

Et l'on se trouve dans une pièce luxueuse et gaie, où régnent en tous temps d'agréables parfums de tleurs : des roses, des lilas, des œillets en corbeilles, en bouquets, en couronnes, s'étalent sur tous les meubles, hommage quotidien à l'artiste de ses nombreux admirateurs.

Près d'une petite table. Madame Judic est assise, dans le costume du rôle qu'elle va jouer, si mignonne, si charmante, qu'on s'incline devant elle, tout étonné de la trouver telle après l'avoir vue d'une beauté plutôt opulente sur la scène.

De plus près, l'étonnement passé, l'erreur se dissipe: la Madame Judic assise là est un énorme bébé, grandeur demi-nature, que des mains de fée ont vêtu d'un costume scrupuleusement pareil à celui de l'artiste, et à qui un metteur en scène habile a donné une attitude quasi vivante.

Attention exquise: même quand Madame Judic est en scène, ses amis admis dans sa loge peuvent croire encore, avec un peu de bonne volonté, qu'elle est ù côté d'eux.

A droite de la porte, un canapé est placé dans le coin

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