LOGE DE MADAME JUDIC
de kl pièce et les sièges se dispersent partout, invitants et moelleux.
Les murs disparaissent sous un fouillis de japonaiseries, disposées avec un goût exc^uis, de façon que les couleurs vives des éventails et des écrans, les figurines bizarres, les personnages qui peuplent les lés des parasols ouverts ou fermés, s'harmonisent en un ensemble des plus réjouissants, faisant sur la muraille comme un peuplement d'êtres exotiques et de monstres nés du rêve.
Des glaces s'accrochent un peu partout, avec des aquarelles, des photographies vivement éclairées par la lumière électrique que distribuent de petites lampes Edison.
A gauche, un immense paravent coupe la pièce.
Derrière cette cloison, toute de satin noir fantastiquement brodée de monstres ailés, dragons et chimères en tll d'or, se dérobe le cabinet de toilette.
C'est là que Madame Judic s'habille et fait ses changements.
La table est placée dans le coin le plus éloigné, au fond, à gauche, et occupe tout le mur compris entre le paravent et la cloison.
La garniture est de simple porcelaine, mais les ustensiles sont montés en argent, grave et marque au chiffre de la diva, A. j. entrelacés.
Une immense glace s'étend sur toute la droite de la loge et, au fond, des chaises et des porte-manteaux reçoivent les costumes et les toilettes de l'artiste.
Le meuble principal de cette partie de la loge est le coffre-fort à bijoux, vaste, immense, avec des ferrures héraldiques et un enchevêtrement de serrures à croire que le moyen âge a passé par là.
Quand Madame Judic ouvre ce coffre c'est un éblouissement.
Les diamants, les saphirs, les émeraudes les rubis, s'y étalent à foison, jetés à même, en tas, comme le trésor de quelque princesse des Mille et une Nuits.
Et, pour achever sa toilette, la diva y puise à pleines mains, enfonçant ses bras blancs dans ce rayonnement, comme une lavandière plonge les mains dans l'eau claire.
Au hasard, elle pique des aigrettes dans ses cheveux, jette des rivières sur sa poitrine, pose ici et là, sur sa robe, des agrafes, des épingles, et se montre enfin pareille à une apparition.
Pendant tout le temps qu'a duré sa parure, elle n'a cessé de causer avec ses visiteurs, laissés de l'autre côté du paravent, en compagnie des enfants de l'actrice c]u'elle amène fort souvent au théâtre, et d'une vieille dame chargée de les recevoir.
Puis, avant d'entrer en scène, elle va dans la première pièce, au mur du fond, ouvre un petit judas dissimulé dans la tapisserie, et jette un coup d'œil chez sa voisine Granier :
— Es-tu prête?
— Oui, oui, de suite: et toi?
— Moi aussi.
— Eh bien, alors, à tout à l'heure.
Et peu d'instants après, sur le théâtre, les deux divettes se donnent la réplic]ue au milieu des applaudissements qui ont salué leur entrée.
Aux Variétés, Madame Judic n'avait qu'une loge microscopique où elle avait à peine la place nécessaire pour se retourner.
Qiiand il fallait faire des changements rapides et fré-
quents, comme dans Z./7/, c'était pour elle un vrai supplice.
Elle avait, à la longue, gagné à ce métier des migraines continuelles qui la taisaient beaucoup souffrir.
Les médecins lui affirmaient qu'il fallait chercher la cause du mal dans l'atmosphère du théâtre, brûlée par le gaz, chargée d'émanations anti-hygiéniques, en tous points contraire à sa santé.
Et c'est sur leur conseil que l'artiste s'était décidée à louer aux environs du théâtre, dans la maison où est installée aujourd'hui une entreprise de couveuses artificielles, passage des Panoramas, une assez vaste chambre, qu'elle avait ûiit meubler et capitonner à son goût, de satin bleu clair. C'est là qu'à chaque entr'acte, elle venait respirer l'air pur et se reposer.
Madame Judic qui a fait la fortune de tant d'opérettes ne semblait pas cependant destinée à monter jamais sur une scène musicale.
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Née à Semur, en 1850, le 18 juillet, elle était venue à Paris toute jeune.
Son père, nommé Damiens, était contrôleur au Gymnase, alors dirigé par Montigny, son oncle.
La petite Anna fut d'abord placée par sa mère chez une lingère du boulevard des Italiens. Mais Montigny ayant remarqué chez elle des dispositions dramatiques, la tlt entrer au Conservatoire, dans la classe de Régnier, et lui tlt apprendre en même temps le piano et la musique.
Mais à dix-sept ans, avant l'achèvement de ses études, elle quitte le Conservatoire pour épouser M. judic, le 2S avril 18(17, et deux mois après, elle débute au Gymnase, dans des rôles secondaires.
Son oncle, pourtant fort perspicace en bien des cas, ne croyait pas à son avenir et se refusait obstinément à lui confier des rôles susceptibles de la mettre en lumière.
Après avoir joué Les Grandes Demoiselles et Les Malheurs d'un amant heureux, désolée de ne pas percer aussi vite qu'elle l'aurait voulu, elle abandonna tout à coup le théâtre pour entrer au concert, et débuta à l'Eldorado.
Ce fut une révélation.
jamais on n'avait vu sur une scène pareille, autant de grâce, de charme et un tel art de bien dire. Judic avait dès alors cet art des nuances, cette délicatesse dans les gros
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sous-entendus, et ces yeux effarouchés, pudiques et irritants qui ont fait depuis son succès.
Du jour au lendemain, elle passa étoile, et sa fortune fut aussi rapide que celle de Thérésa.
Montigny n'en revenait pas, s'arrachait les cheveux de désespoir, et se jurait, mais un peu tard, qu'une autre fois il serait plus perspicace.
Mais, malgré les offres qu'il lui tlt, judic ne voulut pas abandonner sa nouvelle carrière, et resta à l'Eldorado, jusqu'au 4 septembre 1870, y créant une série de chansons légères que tout Paris fredonnait après elle.
Pendant la guerre et la Commune, elle parcourut la Belgique et tout Bruxelles se souvient encore des ovations qui lui furent faites alors.
A son retour en 1872, Offenbach qui se connaissait en étoiles et couvait depuis longtemps le jeune astre de l'Eldorado, l'engagea à la Gaîté où elle créa la princesse Cunégonde dans le Roi Carotte de désopilante mémoire.
Puis elle passa aux Bouffes, où Roviac lui fit jouer, avec des conditions superbes, la Timbale d'argent . Elle y obtint un succès énorme. La pièce eut deux cents représentations, et il flillait que judic s'y montrât bien Une et bien gracieuse, car, l'an dernier, lorsque M"" Ugalde voulut reprendre cette opérette avec une troupe médiocre, la pièce parut même
MADAME ANNA lUDIC
aux spectateurs de 1887, fortement entachée ci'obscénité.
Dès lors, elle était devenue l'artiste indispensable, faisant le succès de pièces qui, sans elle, n'eussent pas dépassé la cinquième représentation.
Madame l'Archiduc, (\\\\ passa en 1874 et qui est la seule des pièces qu'elle créa alors dont on ait gardé le souvenir, fut son second triomphe. .
Enfm, en i87(-i, elle passa aux Variétés où elle devait arriver à l'apogée de sa réputation.
Qui ne se rappelle aujourd'hui la série d'opérettes charmantes qui furent alors données au théâtre de M. Bertrand et dont les auteurs ordinaires furent MM. Philippe Gilles, Albert Millaud, Hennequin, etc.
Quand vint l'année de l'Exposition, tous les étrangers voulurent entendre Anna Judic dans les Charbonniers, Ni niche, la Femme à Papa.
Puis vinrent Lili et cette exquise Mam'selle Nilouche qui, parmi toutes les pièces faites pour elle, me paraît être celle qui convient le mieux au talent de la diva.
Et ce nom même, Mam' selle Nitoiiche, n'est-il pas comme le qualificatif parfait de sa manière d'être au théâtre, ingénue qui sait tout, folle, légère, disant tout,
et faisant tout entendre, mais avec une grâce si naïve, une innocence si complète qu'elle sauve même les situations et les couplets les plus scabreux.
Avant sa grande tournée, quand, dans une même semaine, pour faire ses adieux à Paris, elle passa en revue le répertoire de ses grands succès, n'est-ce pas Mam'selle Nitoucbe qui lui valut ses ovations les plus chaudes, et pour sa représentation d'adieu n'at-elle pas choisi comme clou, le second acte de cette pièce charmante?
Pour ma part, je me rappelle qu'à huit heures du soir, le jour de cette ultime représentation, il n'y avait plus moyen de trouver au contrôle le moindre strapontin.
Aujourd'hui — soit pénurie d'œuvres nouvelles, soit retour aux anciennes formules — on refait défiler sous nos yeux les anciens succès de l'empire, les pièces écrites poiu' Hortense Schneider.
Et les anciens de la critique et du théâtre de vanter les charmes de l'antique étoile , de nous assommer de leurs comparaisons malveillantes, de déclarer que Judic , c'est très bien , mais que Schneider, c'était autre chose et c'était mieux, etc., etc.
Pour moi, je suis heureux de ne pas avoir vu les divas d'antan : je craindrais trop d'avoir acquis cette manie des vieux de toujours considérer le passé comme supérieur au présent, tout simplement parce qu'ils sont restés stationnaires tandis que le monde marchait, et qu'à force de vivre de souvenirs, ils en sont arrivés à une totale aberration des sens.
Pour judic, dans la Grande-T)i/chesse , comme pour Granier, dans Barbe-Bleue, ils ont chanté leur éternelle antienne.
Et ils ont souri dédaigneusement quand, nous autres,
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