‹ Loges d'artistes. Dessins de Félix FourneryChapitre 23 sur 32 · A MA FEMME · texte numérisé non relu

A MA FEMME

Quatorze mois, n'est rien : c'est beaucoup, au contraire ! Il s'agit d'affirmer combien on est heureux. Ta fille et ta maman répondront à la mère. C'est si bon de s'aimer et se le dire à deux !

Tout ceci respire un parfum de famille c]u'on ne se serait pas attendu, il y a vingt ans, à trouver au théâtre.

Parmi beaucoup de tournées cju'a faites la Mascotte, il en est une dont elle garde un inoubliable souvenir : celle de Russie.

Le père de M. Grisier avait été professeur d'escrime

à Saint-Pétersbourg, et il eut là-bas des aventures dont son ami Dumas a fait Lin roman.

Il y avait fondé, sur la Neva, l'Ecole française de natation.

Les Russes, galants comme on l'était en France au xviii'^ siècle pour toutes les femmes, et comme on ne l'est plus pour personne à Paris, avaient trouvé, pour souhaiter la bienvenue à la divette, cette attention d'une exquise délicatesse : ils tirent dorer à neuf les lettres de l'enseigne à l'École de natation, fondée par le père de son mari.

Au reste, elle reçut partout un accueil charmant.

Toute la cour et toute la ville coururent à ses représentations, où elle donnait en français la réplique à des acteurs du crû jouant en russe. 11 y avait deux souffleurs.

Elle travailla tant, elle fit si bien que le jour de la

représentation de gala, elle joua toute la pièce en Russe. Et

elle adressa, en outre, un compliment inédit à l'Empereur.

Cette fois, elle souleva un véritable enthousiasme.

Elle fut reçue dans la loge impériale, et comblée de

cadeaux.

Elle a renouvelé, depuis, ce tour de force à Paris, dans une soirée à laquelle assistait l'ambassadeur slave, M. de Morenheim.

Celui-ci a écouté l'actrice, en donnant les signes du plus complet ravissement, et quand elle a eu terminé, il s'est approché d'elle, et lui a dit en français :

— Ah ! Madame, comme vous venez de me faire plaisir !

Que dire encore?

On connaît les créations de Madame Montbazon — c'est-à-dire des succès — depuis la Mascotte jusqu'à sa dernière. M"' Crénom!

A quoi bon percer le mur de la vie privée, pour une femme qui vit entre son mari et sa fillette?

Chaque soir M. Grisier l'accompagne au théâtre, l'attend pendant la représentation et retourne ensuite avec elle à Bois-Colombes, où ils habitent l'ancienne villa de Paul Ferrier, qu'ils ont baptisée : Villa Gillette.

Et, saut une fois ou deux, où ils taillirent être attaqués par des rôdeurs en passant le pont de la Seine, ils se retrouvent toujours, heureux et tranquilles, dans cette délicieuse maison de campagne, toute pleine d'un japonisme parisien, — le meilleur des japonismes, au dire de Georges Grisier.

Mademoiselle Muller

A Comédie-Française est devenue, du côté de ses ingénues, une succursale de la Saxe : on n'y rencontre que figurines mignonnettes, qui semblent avoir été pétries en quelque fabrique de porcelaine , sur des modèles dessinés par Greuze.

Telle Reichemberg.

Telle aussi, sa seconde, la petite Muller.

Elle a Fair perdue, dans les longs couloirs de la maison de Molière, lorsqu'elle y passe, légère comme un tout petit oiseau, emmitouflée dans des costumes très simples, excessivement simples, d'une simplicité qui coûte plus cher que beaucoup de falbalas, et l'allure timide d'une petite pensionnaire.

Et, dame ! jeune venue dans la maison, elle a pour gagner sa loge, à gravir pas mal d'étages, et à traverser une enfilade de corridors, près desquels celui de la Tentation n'est qu'une toute petite étape. Tout le long de sa route, des figures graves ou souriantes, portraits des illustrations du théâtre, la regardent de leurs yeux d'objets d'art, et semblent lui dire :

— Tu arriveras !

Mais elle ne prend pas garde à ce que ces paroles pourraient avoir d'ironique, et elle va son chemin d'un petit pas léger, sûre, en somme, de finir par le faire.

11 y a cinq ans maintenant qu'elle est sortie de la classe de Delaunay avec son prix bien gagné : elle a joué les fontaisies de Musset avec un charme qui a été tout de suite remarqué; et, sans qu'on lui ait encore demandé l'effort d'une grande création, sans, non plus, que ^ ses camarades plus anciennes se soient un tant soit peu effacées pour lui permettre de se faire une petite place, — elle est déjà sociétaire, grâce à ses seules qualités personnelles.

Elle est si jolie : toute petite, fraîche, mignarde, et d'une ingénuité qui, à la ville, semble presque de la timidité, mais, au théâtre, devient un véritable charme. Rien qu'à voir ses grands yeux limpides et purs, on lui don-

lierait le bon Dieu sans confession ; comment, dès lors, lui refuser les applaudissements?

Les soirs où elle joue, ce n'est pas petit embarras à l'entrée des artistes.

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Un coupé de maitre, d'une élégance parfaite, la dépose près des galeries du théâtre ; et, tandis c"iue les chevaux piaflént et s'ébrouent, elle disparaît sous le

LOGES DARTISTES

portail mystérieux, et gravit bien vite le large escalier qui mène au vestibule directorial. Voltaire, dans son fauteuil de marbre, la salue de son hideux sourire; les grands hommes, dont les bustes à perruque émergent à chaque marche de gaines solennelles, n'ont pour elle que

de doux regards ; et Rachel, ellemême, tout en haut, dans le cadre où Vernet lui a — sans penser à mal sans doute, — fait une ressemblance frappante avec un grand parapluie rouge à tète sculptée, semble un peu dérider ses sourcils, à la vue de cet oiseau qui apporte la jeunesse et l'amour, dans la maison qu'elle a remplie de ses cris de fureur et de ses imprécations.

Elle pousse la porte vitrée qu'elle rencontre en arrivant au palier, prend à gauche un couloir où elle peut assister chaque fois à l'agonie de M. Rotrou, homme d'un dévouement surhumain et père littéraire de Corneille et de Venceslas, passe une nouvelle porte, et commence de gravir les trois étages qui la mèneront avec un peu d'essoufflement à la loge où elle va s'habiller.

Encore des bustes sur des gaines, et des tableaux anciens dans des cadres brunis, et des lampes à huile, et des grenades ignifuges accrochées deux par deux dans les couloirs, pareilles à de petits flacons de curaçao sec, et elle est arrivée.

Ouf! c'est haut !

Haut perché comme un nid, mais capitonné en conséquence.

La loge est entièrement tendue de cretonne à fond crème, avec palmes rouges et bordures à dessins hindous, palmes multicolores sur fond rouge. Le plafond est tapissé d'étoffes pareilles, et le sol couvert d'un tapis également rouge et palmé.

L'ensemble de l'ameublement est plutôt simple.

Deux ûuiteuils aux deux extrémités postérieures de la pièce, un pouf à l'entrée et, près de la fenêtre, un meuble chinois à tiroirs d'une délicatesse exquise, avec des dessins ajourés et des incrustations d'un goût parfait.

Mais, — voyez comme Mademoiselle Muller se connaît bien — ce qui donne un certain caractère personnel à tout cela, c'est, étalés sur les sièges, couvrant le fond crème et les bordures rouges, de très délicats petits carrés de soie à sujets copiés sur des Greuze, qui semblent autant de décors assortis à la beauté de la maîtresse du lieu.

Ce sont les seuls colifichets qu'on trouve dans la loge. Les bibelots que la mignardise de Mademoiselle Muller semblerait appeler, ne brillent que par leur absence. Et ce qui achève àe donner à tout cela un air de componction, de sérieux artistique, c'est, au milieu de la cheminée, un très beau buste de Molière, souriant de son sourire d'Alceste, la moustache relevée et les cheveux au vent.

Le panneau situé à droite en entrant est presque entièrement occupé par une immense glace de pied, éclairée de chaque côté par deux superbes lampes.

Quant à la toilette, elle est disposée de la même façon que chez M"" Reichemberg.

La garniture en est, ainsi que tous les accessoires de la loge, riche et simple.

L'avertisseur, un fonctionnaire très correct, portant l'uniforme bleu à boutons d'argent, des garçons de bureau des grandes Administrations publiques, a commencé sa

tournée.

D'étage eh étage et de couloir en couloir, il lance son

cri bizarrement articulé, si bizarrement, que personne n'a

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jamais compris au juste ce que ce cri signifie, pas même celui qui le pousse.

Cela ressemble à :

— Deuxième acte, on commence !

Mais avec une prononciation, un rythme impossibles à rendre.

La première syllabe commencée à l'entresol est traînée jusqu'au premier étage.

La seconde et la troisième syllabe suffisent à tout le parcours des couloirs et de l'escalier menant au second étage.

Enfui, les deux derniers mots, répercutés par les échos, hurlés sur une

mélopée plaintive et grave, ramènent l'avertisseur à son point de départ, après l'avoir accompagné dans toute la fm de sa course.

Heureusement, les artistes connaissent le cri et n'ont

pas besoin d'explication pour savoir que ce hurlement annonce le lever prochain du rideau.

Mademoiselle Muller, elle, est rarement en retard. Toujours habillée avec une coquetterie charmante et discrète, en excellente élève imbue des traditions les plus correctes de la Maison, elle arrive au foyer un peu avant le moment de son entrée en scène.

Elle a tout le temps de se reposer de la longue course qu'il lui a f:illu faire.

Et, toute fraîche, rose, émue un peu, de cette pointe d'émotion qui convient à sa tendre jeunesse, elle va débiter son rôle -dans une pièce de répertoire ou dans un bijou de Musset, avec cette mutinerie de bon ton, cette délicatesse genre Delaunay, qui l'ont ûiit nommer, par un des vieux habitués du foyer : « La petite reine de Nuremberg. »

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Madame Blanche Pierson

/]^-^--^ A loge de Madame Pierson est assurément une K W u des plus originales qu'il m'ait été donné de voir

durant mes visites chez

les étoiles parisiennes.

» Ce n'est plus ici la tenture

d'Andrinople, de cretonne, de Perse, voire même de satin broché, mais une extraordinaire toile de l'Inde rouge brique, toute parsemée de figures bizarres peintes en noir :

fakirs, bayadères, palmes, oiseaux chimériques, minarets, s'étagent, se groupent drôlement, et forment la plus originale tapisserie qu'il soit possible de rêver.

Le plafond est semblable, les meubles sont drapés de la même étoffe rapportée de l'Inde à l'artiste par un de ses amis

Madame Pierson est bien un peu à l'étroit dans sa loge, une des moins grandes du Théâtre-Français, mais elle a su en faire un nid charmant, plein de moiteur et d'odeurs exquises, où elle se plaît et où surtout, ceux qui la viennent voir se plaisent beaucoup.

En face de la porte, une glace surmontant une petite toilette toute fanfreluchée reflète tout d'abord votre image, puis, vous distinguez le long du mur. devant cette toilette, une chaise-longue sur laquelle Clorinde aime s'étendre, après un acte fatigant.

A gauche, une grande armoire d'ébène à deux panneaux de glace tient toute la cloison; une autre lui fait face; c'est la toilette spéciale des artistes, celle où l'on passe une demi-heure à faire sa tête, à manier les poudres, les fards, les blancs gras ou maigres. Sa voisine de droite, avec ses draperies de satin , ses voiles de dentelles et ses ustensiles élégants, n'est qu'une coquette, placée là pour que, dans son miroir, l'artiste, au moment de descendre en scène, puisse jeter le sourire tlnal et le regard suprême, qui enveloppe en une seconde toute la personne.

Sur le tapis plus moelleux qu'une toison, des sièges légers sont placés çà et là. Aucun tableau ne s'accroche aux murs, aucun bibelot ne s'étale sur les meubles;

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