‹ Loges d'artistes. Dessins de Félix FourneryChapitre 24 sur 32 · LOGE DE MADAME PIERSON · texte numérisé non relu

LOGE DE MADAME PIERSON

cette loge est un cabinet de toilette élégant, où rien de ce qui est nécessaire à la parure ne manque, mais où ne trouve place, le moindre objet profane.

Dans un cornet de vieux Chine, quelques fleurs rares achèvent de mourir, et c'est, entre elles et les parfums exquis rép^uidus dans la loge, un combat d'odeurs grisantes où elles ne peuvent avoir le dernier mot.

De même que toutes les artistes de la Maison de Molière, Madame Pierson reçoit peu chez elle, si ce n'est quelques intimes pour qui les portes s'ouvrent d'ellesmêmes.

C'est au foyer des artistes que se font les visites ; chacune de ces dames a son coin particulier où on la trouve sûrement, mais il arrive fort souvent que les visiteurs sont en trop grand nombre, alors on se répand dans les couloirs ; les banquettes tiennent lieu de fauteuils, quelquefois même, on est obligé de s'étendre jusqu'à l'administration, et de mettre à contribution le cabinet de M. Bodinier, celui de M. Jamaux, et les conversations se continuent sur le palier, le long de la rampe, sous les yeux farouches de la Racbel an parapluie, comme l'a spirituellement désignée une sociétaire de la Maison que je ne nommerai pas, afin qu'elle ne soit pas taxée d'irrévérence vis-à-vis d'une des gloires de la Comédie-Française.

Aussi n'est-ce point le soir pendant la représentation qu'il faut aller visiter la Comédie-Française si l'on veut se convaincre de la gravité de la solennelle Maison.

Dans la salle c'est parfoit, les spectateurs convaincus marchent sur la pointe des pieds, les portes des loges s'ouvrent discrètement; durant les entr'actes, on ose à peine parler à demi-voix, les trois coups sont frappés lentement, le rideau se lève avec majesté, tout est parfait, en tin.

Mais dans les coulisses, dans les couloirs, dans le foyer! Si vous croyez qu'on se gène pour rire! On aurait bien tort d'ailleurs. Cela serait trop désagréable pour les artistes, trop ennuyeux et trop lugubre. Les bustes et les portraits qui recouvrent les murs ont beau être solennels, ils ne peuvent empêcher les" plus spirituelles artistes du monde de dépenser leur esprit au profit des privilégiés qui ont la faveur de les approcher.

Et s'il fallait être sérieux pendant les entr'actes, c'est cela qui contrarierait Jeanne Samary, dont le rire éclatant monte à toute minute en fusées sonores, le long des étages de l'austère maison. Souvent même, ce rire trouble à tel point l'avertisseur, qu'il en suspend son incompréhensible mélopée.

Madame Pierson n'avait que quatorze ans, lorsqu'elle parut à l'Ambigu.

Landrol qui la connaissait depuis son enfance, étant l'ami de sa famille, demanda pour elle à M. Montigny une audition qu'elle passa dans les Premières amours.

Le directeur du Gymnase refusa d'engager la jeune fille et cela pour une cause qui paraîtra bien extraordinaire.

Il trouvait Blanche Pierson peu jolie ! Mais deux ou trois ans après, la jeune artiste se vengea sans s'en douter du mauvais compliment que lui adressait autrefois M. Montigny.

— Oh ! disait-il au foyer de son théâtre, le lendemain de la première de Dalila au Vaudeville, la petite femme qui joue la fille du musicien, quelle exquise créature !

■ — Tiens ! répliqua Landrol, vous avez donc changé d'avis? quand je vous l'ai présentée, vous n'en avez pas voulu sous prétexte qu'elle était laide !

— Moi ? ça n'est pas vrai ! ou alors, c'est qu'on l'a changée !

Un an après. Blanche Pierson débutait au Gymnase dans le Tattersal brûle. Elle y lit quelques créations, notamment Andréa, jusqu'au jour où elle remporta un triomphe dans la reprise de la Dame aux Camélias.

Pendant nombre d'années, raconte d'elle Paul Mahalin, Blanche Pierson se contenta d'être une gentille artiste,

la femme la plus jolie et la plus à la mode de Paris.

Mais un jour, elle devint ambitieuse.

Elle voulut être une grande comédienne. Et le soir de la reprise de la Dame aux Camélias, quand le rideau se leva sur le cinquième acte, ce fut dans toute la salle une stupeur. Renversée sur sa chaise longue, immatérialisée, émaciée, gracilis; — pour me servir d'une expression latine, qui implique la ténuité sans exclure la grâce — la nouvelle Marguerite Gautier dégageait un charme souverain et douloureux, qui ravissait et navrait à la fois, jamais Ary Scheffer n'avait posé sur un oreiller de dentelles, une tête plus idéalement pâle, et laissant mieux transparaître l'âme. Les agonies savantes de M"" Doche étaient égalées, sinon dépassées.

MADAME BLANCHE PIERSON 27s

Car elle avait appris ce qu'il y a sans contredit de plus difficile au théâtre : Savoir mourir. Savoir mourir alors qu'on a sur le front la plus radieuse couronne de la jeunesse, alors que l'étude ardente, ou une révélation soudaine, vous dévoilent les procédés que l'expérience seule enseigne le plus souvent, — et que l'on n'est point exposé à entendre siftler à son oreille, la phrase venimeuse qui a piqué en plein triomphe, l'éminente créatrice du rôle :

— Elle meurt bien, elle meurt bien... Parbleu! c'est de son âge !

Sa création principale fut ensuite Sidonie Rissler, dans Froment jeune et Rissler aîné au Vaudeville.

Elle rendait avec un art parfait le cynisme de la perfide Sidonie ; on la détestait, on la maudissait, on plaignait de tout son cœur la pauvre petite Désirée que jouait M"'' Bartet, et, dans les couloirs pendant les entr'actes ce n'était qu'un cri :

— Étonnante Blanche Pierson ! est-elle assez dans la peau du personnage !

— Oh ! oui ! c'est désespérant cette perfection dans la noirceur. On a des envies de l'étrangler !

Un an après dans Dora, les rôles étaient intervertis : M"" Bartet courbait la tète coupable de la comtesse Zicka,

tandis que Blanche Pierson dans Dora soulTrait, pleurait, et finalement taisait triompher la vertu.

J'oubliais cette création de M'"' de Montaiglin, dans Monsieur Alphonse, l'œuvre géniale de Dumas fils, où Blanche Pierson se montra si touchante, si pathétique, si belle enfin !

C'est surtout à la scène de l'aveu qu'elle fut applaudie, quand désespérée, folle, à la pensée de perdre sa petite Adrienne, de l'abandonner à nouveau en des mains étrangères, elle laisse échapper, sans s'en apercevoir dans son exaltation, sa fougue, son délire, l'aveu de sa maternité. Elle avait un regard, un geste, une façon de tomber h genoux qui transportaient la salle. En 1878, on reprit, Monsieur Alphonse avec M'"" Fromentin ; la critique la trouva « trop languissante » et à ce propos fit des comparaisons tout à l'honneur de la créatrice du rôle.

Il y a quelques jours, la nouvelle reprise avec M"" Brindeau ne fit pas non plus oublier Blanche Pierson, la si touchante Raymonde de Montaiglin.

Au 'Vaudeville, Madame Pierson créa encore les Petites Mains, le Nabab, etc.

Ce fut en 1884 qu'elle débuta aux Français dans miss Clarkson, de l'Étrangère.

Ses débuts furent brillants, et bientôt reconnaissant

les services que pouvait rendre à la Maison cette artiste, le comité la nomma sociétaire en 1886, après l'épreuve classique obligatoire, que Madame Pierson subit victorieusement dans TElmire, de Tatiiiffe.

Clorinde, de VAventiiricre, est rendue par Blanche Pierson avec l'intelligence complète, la physionomie exacte, conçue par Emile Augier, et dont quelques artistes, même Sarali Bernhardt, s'étaient écartées.

Dans le répertoire, Madame Pierson a de nombreux rôles.

Denise, la comtesse de Séran, du Monde où l'on s'ennuie, la duchesse de Bouillon, (ÏAdrienne Lecoiivreiir, etc., etc.

Elle reprit, dans François le Champi, qui de l'Odéon passa dernièrement aux Français, le rôle de Madeleine Blanchet. dont la créatrice illustre est Marie Laurent. Toute la critique se mit d'accord pour trouver à la nouvelle Madeleine un charme discret, une résignation parfaitement en harmonie avec le caractère du rôle.

Dans Henri III et sa Cour, elle est fort majestueuse et

v-ft

fort belle sous la cape et le voile noir de la ténébreuse Catherine de Médicis.

La Comédie-Française, en s'attachant définitivement cette excellente artiste, a montré qu'elle savait faire preuve de bon goût et d'intelligence.

Le talent de Madame Blanche Pierson méritait bien cette consécration définitive.

Mademoiselle Suzanne Reichenberg

ES vieux abonnés, ceux qui, depuis vingt années, promènent, les soirs d'abonnement ou de première, leurs gilets en cœur au foyer de la Comédie- Française, persistent à l'appeler :

— La petite Reichenberg.

Et elle est si mignonne, si fluette, elle glisse sur les couloirs d'une allure si vive, passant comme une blonde apparition , que le qualificatif peut bien sembler exact un tant soit peu.

Mais il suffit de la voir un instant sur la scène, pour que toute cette mièvrerie physique disparaisse, et qu'on ne songe plus qu'à la grande artiste, à celle qui, à trente-cinq ans, occupe la première place dans la Maison, où d'autres, à cet àge-là, songent seulement à entrer.

28o LOGES D'ARTISTES

Il y a vingt ans aujourd'hui que Suzanne Reichenberg fait partie de la Comédie-Française.

Du premier coup, elle s'y fit remarquer. Et il ne lui a pas fallu longtemps pour prendre l'un des premiers rangs.

En vingt années, elle a conquis tous les lauriers qu'elle pouvait souhaiter. Et, dans la Maison sacrée où tout se fait hiérarchiquement, elle est arrivée désormais à habiter, après avoir séjourné à tous les étages supérieurs, descendant un escalier à chaque nouveau succès, une des plus belles, sinon la plus belle et la plus grande des loges de femmes.

Cette loge est située au premier étage au-dessus du foyer; c'est la première qu'on rencontre dans le couloir à gauche,

La porte s'ouvre sur une petite antichambre sombre, fermée par des draperies. On entre dans la loge par la droite. Et l'on se trouve alors dans une pièce vaste, carrée, augmentée à gauche d'un retrait formant cabinet de toilette, et, donnant, à droite, sur une autre pièce plus petite, servant de débarras et de garde-robe : un véritable appartement.

On frappe.

— Entrez! dit une voix douce qu'il suftlt d'avoir entendue une fois pour reconnaître.

On entre et... l'on ne voit rien, si ce n'est en f:ice de soi, devant la haute et large fenêtre drapée de soie rouge, un porte-manteau monté sur pied, qui supporte un costume tout frais, tout étincelant, et qui semble prêt à être endossé. Ce n'est pas lui pourtant, qui a parlé.

Heureusement, dans le miroir placé au-dessus de la cheminée, en face de la porte, on voit se refléter... un dos de femme ou plutôt de jeune tille. Et l'on devine que Mademoiselle Reichenberg est assise à sa toilette, dans cette partie de la loge qu'on n'aperçoit pas en entrant.

Peut-on approcher? — Grave question !

Mais l'actrice ne vous laisse pas longtemps dans l'embarras.

— Asseyez-vous donc et causons!

Et la conversation s'engage, tandis que Mademoiselle Reichenberg continue de se faire la tête, et qu'on peut saisir dans le haut miroir clair qui surmonte sa table de toilette, tous les jeux de sa figure mobile.

Quelle physionomie charmante et combien naturelle!

Très spirituelle et point du tout méchante, elle cause de tout et si bien.

Pourtant, il faut s'interrompre un instant.

Voilà le coiftéur : le silence est recommandé.

L'habilleuse, la bonne maman Bénard, prépare l'eau, les fers, tout ce qu'il faut pour disposer comme il convient les cheveux blonds de l'actrice.

— Oh ! maman Bénard, c'est trop chaud ! s'écrie-telle, tandis que s'approche de sa tète, un fer resté un peu trop longtemps au-dessus de la flamme.

Et elle a le ton si mutin, si naturellement petite fille, qu'on s'arrache un instant cà l'examen des oeuvres d'art, dont sa loge est remplie, pour saluer à nouveau sa toujours radieuse jeunesse.

Elle est charmante, sa loge, et révèle l'artiste qu'est, jusqu'aux bouts de ses ongles en amandes, Suzanne Reichenberg. Sa toilette est comme un petit temple.

Encadrée d'une sorte de corniche découpée dans la cloison, elle apparaît à l'observateur placé dans la loge, pareille à un tableau grandeur nature, et qui serait éblouissant de clartés.

La table de marbre blanc porte une garniture d'un goût parfait, très riche, très élégante.

L'artiste, assise sur une chaise assez haute, se mire dans une de ces glaces à trois pans mobiles, si commodes pour celles qui ont besoin de surveiller chaque mèche de leur chevelure, de peur qu'un rien vienne changer l'expression de la physionomie.

De petites lampes Edison jettent là-dedans leur lumière d'étoiles.

Et, dans des cadres d'or, des aquarelles accrochent aux murs, sur la tenture claire, de riantes couleurs : à droite les deux pendants bien connus : le Joueur de guitare et la Bohémienne au tambour de basque, les deux tableaux devenus classiques; à gauche r Indiscret de Rosi, les Femmes savantes, du même, un délicat souvenir de la pièce où l'actrice fit ses débuts et obtint ses premiers succès.

Le plafond est peint en ciel bleu avec des petits nuages d'argent. Et les pieds foulent un tapis d'Orient où le bleu, le blanc et le rouge, s'entremêlent en dessins originaux.

Suspendus par des nœuds de rubans rouges terminés en rosaces, plusieurs tableaux ornent les murs.-

Un grand pastel de Saintin représente en pied la maîtresse du logis dans YAmi Frit{. Très finement dessiné, très doux de coloris et d'un sentiment vrai, ce portrait est amicalement dédié à Mademoiselle Reichenberg.

.11 est placé à gauche de la fenêtre.

A droite, se trouve une fort belle gravure : le Baiser, de Carolus Duran.

286 LOGES DARTISTES

Un autre portrait de l'actrice, une eau-forte signée Abot, d'une touche parfaite, d'une ressemblance et d'un tini exquis, est accroché près de la porte d'entrée.

A côté de ces œuvres modernes, le dix-huitième siècle est représenté par une superbe toile de Largillière, le portrait de M"' Duclos de la Comédie-Française. L'artiste, qui porte sur ses joues le fard de son époque, ce fard emblème du jeu maniéré qui était à la mode alors, semble, dans son cadre ovale, sourire à celle qui lui a succédé avec tant d'éclat.

Peu de sièges meublent la loge, on voit qu'elle n'est ouverte qu'aux intimes : un canapé devant la fenêtre, quelques ûiuteuils crapaud, deux ou trois chaises et tabourets de styles et d'étoffes variés.

Ici, encore, la clarté est répandue à profusion par des petites lampes électriques appliquées de chaque côté d'une grande glace qui, du sol jusqu'au plafond, occupe le milieu de la cloison de droite.

Sur la cheminée, une terre cuite, le Baiser, de Saint- Marceaux, reposant sur un socle, est éclairée par des bougies roses placées dans des bougeoirs orientaux, émaux cloisonnés en forme d'ibis cabalistiques, et un petit paravent d'étoffe ancienne, tout mignon, et dont chaque feuille est garnie d'une épaisse glace à biseaux,

zigzague en un coin, seul bibelot futile dans cette loge pleine, mais non encombrée.

J'oubliais une merveilleuse cassette placée sur une console, sous l'eau-forte d'Abot, et dont les ornementations et les ciselures sont de toute beauté.

Pendant que j'admirais tout cela, la coiffure s'est achevée. Et juste au moment où j'allais jeter un indiscret coup d'œil dans la petite pièce voisine, l'actrice pousse un Ouf! de satisfaction, et rejette le large peignoir qui emprisonnait ses bras. Le coiffeur se retire et on peut se remettre à causer.

Hélas! dans le couloir retentit un pas cadencé, l'avertisseur

annonce le lever du rideau, et l'artiste, ayant achevé de s'habiller en un tour de main, se sauve, vous jetant de sa voix douce :

— Pardon, pardon!... Mais je ne voudrais pas être en retard.

On regrette encore son départ, que déjà les échos des couloirs apportent un fracas pareil à celui du ton-

nerre : ce sont les applaudissements qui saluent son entrée en scène.

Ces applaudissements-là, l'actrice les entend chaque fois qu'elle joue depuis vingt ans. Et ce n'est que justice! . 11 n'y a guère d'exemple, en effet, au théâtre, d'une si complète réunion de qualités et de talent.

Et Mademoiselle Reichenberg a la grâce, le charme, le naturel, un je ne sais quoi qui f:rit qu'on lui applique chaque jour les épithètes les plus louangeuses, sans craindre jamais d'aller trop loin, d'outrepasser la vérité.

11 est vrai qu'elle a été à excellente école, et de bonne heure !

Dès l'âge de quatre ans, Suzanne Brohan, sa marraine, la prit sous sa protection, s'acquérant un nouveau titre à l'admiration des fanatiques du théâtre : elle leur avait déjà donné ses deux filles, Augustine et Madeleine, deux étoiles; elle allait leur en préparer une troisième.

La petite Suzette avait des aptitudes merveilleuses, qui se développèrent rapidement.

En 1866, à douze ans et demi, elle entrait au Conservatoire, dans la classe de Régnier : elle savait et jouait déjà trente-six rôles.

Son excellent professeur lui donna tous ses soins.

L'année suivante — elle n'avait pas quatorze ans — elle obtenait un second prix de Comédie.

Et un an après, elle sortait du Conservatoire avec un premier prix décroché dans Lady Tartuffe.

Le 14 décembre 1868 — un lundi — elle fit son premier début dans Agnès, des Femmes Savantes.

Ce fut un succès éclatant. La presse, qui, d'habitude, est assez froide avec les débutantes, fut unanime à constater que celle-ci sortait absolument de l'ordinaire. On lui adressa de telles louanges, on lui trouva de telles qualités — l'ingénuité sans rien de maniéré, la grâce, la finesse, l'esprit, le naturel — que la direction se garda bien d'agir envers elle comme elle se comporte envers les lauréats du Conservatoire entrés à la Comédie sans stage préalable : au lieu de la reléguer dans les « pannes » du répertoire classique et du lever de rideau, on lui permit d'aborder la rampe aux grandes soirées, on lui confia tout de suite des créations. Et, à dix-sept ans et demi, elle fut nommée sociétaire, ce qui, sans doute, ne s'était jamais vu.

Aujourd'hui, elle a trente-cinq ans, et on l'appelle « la petite doyenne ».

Que de rôles elle a joués dans ces vingt ans, que de triomphes elle a remportés!

Si j'en voulais faire l'énumération, je n'en finirais plus.

Depuis sa création des Faux Ménages, jusqu'à celle de Francilloiiy pour m'arréter à une pièce du Maître,

elle a été de toutes les œuvres comportant une ingénue : elle a joué tous ces rôles avec une qualité spéciale, bien rare, et pourtant bien caractéristique de l'ingénue : le sentiment chaste. D'autres, ses devancières ou celles qui aspirent à lui succéder, sont espiègles, rieuses, douces ou légèrement coquettes, timides ou hardies, mais elles n'ont pas, comme Reichenberg, la chasteté innée qui laisse à chaque moment éclater le sentiment et Téniotion, tout en leur conservant .bien leur caractère de naïveté, qui est la marque même de l'ingénuité. Reichenberg a, quand il le faut, toutes ces qualités-là; elle a en plus celle qui lui est propre, et qui constitue son éternelle supériorité.

On le voit bien quand elle reprend des rôles du répertoire où d'autres ont brillé : il semble qu'on y découvre de nouvelles beautés lorsqu'elle les joue. Et ce n'est pas une illusion : ces beautés qui étaient dans le rôle, d'autres les avaient laissées dans l'ombre ; Reichenberg seule a su les faire briller.

Qui donc a jamais interprété comme elle, les fantaisies de Musset?...

Disons bien vite que Reichenberg ne s'endort pas sur ses lauriers. Au contraire.

Car c'est une rude travailleuse, jamais en repos,

toujours songeant à un rôle ancien ou à une création. Chez elle, dans son délicieux petit hôtel de la villa Saïd, au Bois de Boulogne, tout rempli d'œuvres d'art et de bibelots de prix, capitonné et défendu contre les bruits du dehors par de hautes tentures d'un rouge

sévère, elle étudie constamment, s'inquiétant du moindre détail, observant et faisant des recherches savantes pour arriver à la vérité la plus parfaite.

Au théâtre, dans sa loge même, ou au petit foyer des changements, elle travaille encore, soit seule, soit avec des camarades qui lui donnent la réplique. Même, je ne suis pas bien sûr qu'elle ne pense pas encore à ses rôles en dormant , et dans son coupé, quand elle se rend au théâtre, ou quand elle en revient.

Avec cela, elle joue fort souvent : elle est toujours en répétitions : et elle trouve encore moyen de donner des leçons aux femmes du monde qui se préparent à la comédie de paravent, et de recevoir, chez elle, tous les soirs de cinq à sept.

Quel est celui de nos ministres qui travaille autant?

On ne s'étonnera donc pas, si j'ajoute que Mademoiselle Reichenberg a quelquefois des distractions, des oublis, quand il s'agit de choses ne concernant pas son théâtre.

Ainsi, l'autre jour, elle racontait, le plus gaîment du monde, qu'en un mois elle venait de perdre pour plus de cinq mille francs de bijoux, pour une épingle mal plantée, ou un fermoir agrafé de travers.

Mais elle semblait s'en soucier beaucoup moins que de la phrase qu'elle allait prononcer tout à l'heure, en entrant en scène.

D'habitude, Suzanne Reichenberg est rieuse comme la petite sous-préfète du Monde

où l'on s'ennuie, ou la jeune tille qui donne la recette de la salade japonaise. Mais elle n"en a pas moins un cœur exquis, très tendre, et qui ne peut voir une souffrance sans la soulager ou en prendre sa part.

Je me rappelle l'avoir vue pleurer presque, un soir où, tandis qu'elle se préparait à entrer en scène, on venait de l'avertir que son frère, un militaire, venait de tomber malade et d'entrer au Val-de-Gràce.

Conçoit-on quel doit être le supplice des comédiens, lorsqu'ils se voient obligés de jouer des rôles gais avec de telles pensées dans l'âme?

Un joli mot inspiré, à un spectateur par la jeunesse toujours exquise de Mademoiselle Reichenberg :

— On devrait l'appeler M"' Delaunay !

Mademoiselle Gabrielle Réjane

r'j^m^ I jamais, chez une artiste, la vocation théâtrale H;%«iM^V . fut sincère et précoce, ^&^''^^'^' c'est assurément à Made-

" moiselle Réjane c]ue la

palme doit être décernée.

Toute enfant, la petite Gabrielle faisait déjà les délices du foyer des artistes du théâtre de l'Ambigu, •dont son père était contrôleur en chef.

Pendant les entr'actes c'étaient, chez les pensionnaires de ce théâtre, des accès de fou rire, devant la bambine qui imitait tour à tour chacun des artistes, avec une perfection, qu'on attribuait jusqu'alors au seul singe de Maître Nicolet.

29b LOGES D'ARTISTHS

Mademoiselle Réjane excusera cette comparaison, mais j'en eusse difluilement trouvé une autre, puisque jusqu'à présent, les véritables modèles d'imitation ont été les enfants et les singes.

"Non seulement la petite fille s'ingéniait à bien imiter, mais encore elle voulait « faire de l'effet » dans les jeux de scène...

« C'est ainsi qu'au milieu d'une tirade, elle s'interrompait pour demander à sa mère un mouchoir pour pleurer, ou s'inquiétait avec une conviction parfaite, si le soulèvement de sa petite poitrine indiquait suffisamment l'émotion qu'elle était censée ressentir, et qu'exprimait sur la scène l'artiste qu'elle était en train de copier. »

« Devant une vocation artistique aussi nettement caractérisée » les parents de la fillette n'avaient qu'un seul parti à prendre : celui de fourrer au plus vite Mademoiselle Réjane au Conservatoire.

C'est ce qu'ils firent.

Elle en sortit en 1874 avec un second prix de comédie et fut immédiatement engagée au Vaudeville.

La jeune artiste créa successivement plusieurs rôles, entre autres celui d'Angèle, des Dominos Roses, où l'on s'étonnait de voir la piquante ingénue en mariée.

MADEMOISELLE GABRIELLE REJANE 297

— Déjà ! disait particulièrement à ce sujet le pauvre Arnold Mortier, Réjane joue une toute jeune mariée, c'est vrai ; mais dorénavant quand elle paraîtra en robe blanche avec une ceinture bleue, je ne pourrai plus la prendre au sérieux.

La même année. Mademoiselle Réjane se faisait remarquer dans la reprise de Nos Alliés, où elle tenait le rôle créé par M™' Fargueil.

Mais elle demeura bien un peu dans la coulisse malgré son talent, jusqu'au jour où l'éclatant succès qu'elle remporta dans le Club, la mit d'emblée au rang d'étoile.

Alors un revirement s'opéra ; on ne lui confiait plus de rôles dans une pièce quelconque pour l'utiliser, tout au contraire, les auteurs faisaient spécialement des pièces pour elle.

Le charme bizarre, la grâce originale, la gaminerie gouailleuse de la jeune artiste, triomphaient enfui; elle était devenue ce que toute sa vie elle rêva d'être : Mademoiselle Réjane, et non M"" X... qui joue les Y..., les Z., les ingénues et les coquettes.

Sa principale, sa plus belle création, est de s'être elle-même créée pour ainsi dire, et d'avoir résumé dans sa petite personne tout ce que la Parisienne peut avoir de piquant, de troublant, d'exquis.

Fleur d'essence bizarre, certainement, mais fleur unique, comme il n'en est point de pareille au monde; qu'on adore, qu'on encense, partout où elle se transporte, et que l'univers entier tient à voir dans son cadre, sur le terrain où elle tleurit, dans ce Paris redoutable et charmant dont rêvent tous ceux qui en sont éloignés.

Quand j'aurai cité : Ma Camarade, Décoré, Germinie Lacerteux, Marquise! c'est à peine si j'aurai nommé le cinquième des pièces que créa Réjane.

C'est elle qui contribua pour la grosse part à la vogue de Décoré, il fallait Réjane et rien qu'elle, pour rendre, comme il l'avait rêvée, l'Henriette de la fme comédie d'Halévy.

Pour Germinie Lacerteux, c'est dans un autre sens la même chose. On déclara la pièce mortellement ennuyeuse, mais on ajouta :

— Il faut voir Réjane, qui est une merveille, qui est unique, qui, à elle seule, fera de cette pièce un succès de curiosité.

Et Marquise!

— Sardou s'est trompé, déclara toute la presse, l'auteur de Patrie, de la Haine, a fait là une tentative avortée. Malgré cela. Marquise! ne quittera pas l'affiche de sitôt. Car on ira voir Réjane, Réjane qui est étonnante tout bonnement dans ce rôle de Lydie Garousse,

MADEMOISELLE GABRIELLE REJANE

la tille parvenue. Elle est naturellement cynique à vous en donner la chair de poule.

Puis elle vous porte ses robes avec un chic, qui doit faire éclater de jalousie toutes les « belle madame ».

Mademoiselle Réjane a conquis haut la main sa place parmi les étoiles fixes les plus brillantes du firmament artistique.

Y a-t-il dans une soirée mondaine une partie théâtrale? vite on s'empare de Réjane; une fête de charité? encore Réjane, pour tenir le comptoir le plus important; c'est elle, à coup sur, qui fera la plus grosse recette.

Un cercle donne-t-il une revue?

C'est Réjane toujours.

« Hors Réjane, point de succès ! » affirme un auteur, parodiant à sa façon la sentence de l'Église.

La Comédie-Française a eu, a encore le désir de s'attacher l'artiste. Quand on l'interroge sur ce qu'elle ferait le cas échéant. Mademoiselle Réjane répond en termes assez vagues; pourtant il m'a semblé que d'après ce qu'elle pense ou laisse voir, son intention est de demeurer libre.

A rOdéon, au Vaudeville, elle est adorée; son nom en vedette est synonyme de succès: de plus, quand il lui plaît d'accepter un engagement splendide, pour une

tournée de la pièce en vogue, comme T)ccoré, par exemple, elle est sûre que de ville en ville, ce ne seront qu'ovations, cadeaux princiers, fleurs et bravos.

Pourquoi, dans ce cas, irait-elle troquer cette liberté, cette existence charmante contre une place de pensionnaire aux Français, et la perspective de devenir sociétaire au bout de deux ou trois ans?

La troupe de la Maison de Molière est une des plus complètes et des mieux composées qui soient. Les sociétaires, comme de juste, tiennent à faire le plus de créations possibles, et les pensionnaires n'ont que de rares occasions de se montrer. Elles jouent dans les levers de rideau, doublent une camarade indisposée, reprennent des rôles après que la

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créatrice en est fotiguée, et ne voient souvent leur nom sur raffiche que pendant l'été.

Ainsi, par exemple M"' Legault, qui, depuis son entrée aux Français, n'a eu qu'une création : celle d'Agnès Sorel dans Alain Chartier, et encore elle ne doit cette bonne fortune qu'aux refus successifs de M""" Barretta-Worms et Brandès, à qui on avait offert d'abord le rôle.

Je ne sais pas ce que pense de sa situation nouvelle M"' Maria Legault, mais je suis presque persuadé qu'elle doit regretter quelquefois l'époque brillante de Tête de Linotte et de Clara Soleil.

Ce sont probablement des pensées analogues qui empêcheront, pour le moment du moins, Mademoiselle Réjane de songer à la Comédie-Française.

Un peu plus tard, qui sait! si elle est sure d'y trouver la place à laquelle son talent lui donne le droit de prétendre...

Mais elle n'est pas pressée, et je ne saurais que l'en féliciter, puisque c'est cà cela que l'on devra de l'applaudir plus souvent.

Mademoiselle Réjane, à cause de ses déménagements successifs de l'Odéon au Vaudeville, aux Variétés et vice versa, n'a pas de loge à proprement parler.

Mais comme elle tient à être partout où elle se trouve

dans une loge pas banale, l'artiste a eu une idée qui, certes, devait surtout germer dans son cerveau.

Elle s'est fait faire une tenture japonaise appliquée

sur des montants de bois, de sorte qu'on la place et la déplace à volonté.

Sur cette tenture, des écrans, des masques, des éventails, tous les innombrables bibelots inventés par les fils du Soleil sont accrochés, cloués, collés.

De la sorte, quand Mademoiselle Réjane se déplace, on a seulement quelques clous à arracher, on plie cette sorte de tente dans une malle spéciale, et la loge de l'artiste voyage partout avec elle.

J'oubliais de mentionner quelques sièges bizarres, et une chaise longue en paille de couleur, qui se plient également, l'élégant nécessaire de toilette en vermeil et en écaille blonde, et enfui, les nappes ourlées de fuies guipures, qui recouvrent la table de bois, et composent

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