SALON DE MADEMOISELLE REJANE
rire, marcher ; cela donne la stupéfiante sensation d'une merveilleuse tlgurine qu'un coup de baguette féerique
animerait subitement, et qui serait la reine du monde adorable des bibelots.
Et c'est avec cela la femme la plus charmante, l'artiste moderne par excellence, la causeuse la plus spirituellement endiablée...
Hélas ! je m'arrête, ne trouvant plus dans ma pauvre cervelle, que des lieux communs, pour exprimer combien Réjane est aimée par un peuple de fervents.
le suis sûre que jamais la raffinée Henriette de Dccoré ne me le pardonnerait !
Mademoiselle Renée Richard
■^NE bonbonnière, une vraie bonbonnière! s'é- '^ criait le très radical député C, un soir où le général X. avait réussi à l'arracher aux séductions du foyer de la danse pour lui faire visiter la loge de Mademoiselle Richard.
Et le It'ûder bien connu avait trouvé l'expression vraie: Cette loge est exc]uise. Celle qui s'y habille a su la meubler et l'orner avec tant de goût, elle en fait les honneurs avec tant de charme que tous ceux qui ont accès dans les coulisses de l'Opéra souhaitent d'y être reçus. Les soirs où l'artiste chante, c'est, à sa porte, un véritable encombrement ; et la direction a déjà songé bien des fois à y faire transporter pour ces occasions les barrières à claires-voies qu'on place aux guichets pour maintenir l'ordre les jours où il y a trop de monde. On verrait, si ce rêve se réalisait, toute une foule de
LOCHS DARTISTES
célébrités politiques, mondaines, artistiques, faire la queue.
Lorsqu'on entre dans la loge de Mademoiselle Richard,
^ on éprouve comme un
^--~--^-^- éblouissement : la lumière
électrique, jaillissant toute blanche de deux globes opalisés, éclaire tout d'abord un véritable jardin de tleurs magnifiques, jetées partout, tribut ordinaire offert à l'artiste par ses admirateurs.
Parmi les fleurs et les plantes, comme dans une serre riche, apparaissent les objets d'art, les bibelots de prix, les colifichets brillants et coûteux, les meubles à l'invitante mollesse. . La lumière se joue sur les murs tendus d'andrinople rouge, sur le plafond où s'enroule une rosace pareille, et il n'est pas un point, pas un angle de cette loge, spacieuse comme toutes celles de rOpéra, où elle n'éclaire quelque jolie chose offerte à Lartiste en témoignage d'admiration , et disposée par elle
MADEMOISELLH RHNKE RICHARD 311
avec un bon goût parfait et sûr. Les globes électriques, placés à gauche de la porte d'entrée, de chaque côté de la grande glace qui surmonte la cheminée, font tomber tout d'abord leurs rayons sur une Jeanne d'Arc de bronze, dont le socle porte cette dédicace :
« Hommage an Talent »
La Jeanne d'Arc, peut-être emblématique, est d'un aspect sévère que deux mignonnes statuettes de saxe, qui se font pendant, corrigent heureusement de leur allure plus tendre, plus légère, tandis que devant la cheminée, un paravent chinois, brodé de tleurs invraisemblables et d'oiseaux fantastiques, jette au milieu de la symphonie en rouge, sa note brillante d'exotisme troublant.
Un canapé, placé sous la fenêtre, en face de la cheminée, offre aux visiteurs le velouté de sa peluche vieux rouge à ramages bleus; deux fauteuils sont, avec lui, réservés aux intimes.
Deux fort beaux portraits de Verdi et d'Ambroise Thomas ornent les deux côtés de la glace. Sous le second, en costume de Fernand, voici le très regretté Roger, le maître qui, avec Obin et Ismaël, a formé pour
ii2 LOGES D'ARTISTES
l'Opéra une de ses plus charmantes et plus fidèles artistes.
Tous les murs sont couverts de porcelaines de la Chine et du Japon, sûrement anciennes et authentiques ; et, à droite de la porte d'entrée, un ravissant petit meuble Henri 11, à galeries, portant tout un monde de mignonnes potiches, de tout petits vases, de bronzes minuscules, arrangés en un fouillis plein d'art, achève de donner à cette loge l'aspect d'un boudoir, capitonné, élégant, coquet, — d'une bonbonnière.
Le fond seul de la pièce est réservé par l'hospitalière artiste aux nécessités du métier ; c'est là qu'elle revêt les somptueux costumes de ses rôles, devant une immense glace qui occupe tout le panneau.
C'est là aussi que la loge a son caractère le plus intime, tandis que tout le reste ressemble quelque peu à un salon de réception.
Debout devant le miroir, Mademoiselle Richard, rapidement, fait ses changements, tandis que le canapé et les ûiuteuils rapprochés complètent comme un petit cercle pour les amis.
C'est là que l'on cause, que l'on rit, que l'on fait des mots, que l'on raconte les anecdotes piquantes que Paris laisse pénétrer dans les coulisses, ou que les coulisses servent en pàtLU'e à Paris.