LOGE DE MADEMOISELLE RICHARD
MADEMOISELLE RENEE RICFMRD
L'artiste, qui a très bon caractère et ne se fâche que contre les habilleuses maladroites et les épingles malapprises, n'est jamais de mauvaise humeur, si bien que dans ce petit cercle on s'amuse presque toujours. On s'y amuse même souvent avec tant de complaisance qu'on en oublie les entrées et que l'avertisseur est obligé de redoubler son carillon pour que l'artiste arrive à temps pour sa réplique.
Elle raconte si bien des histoires si drôles!...
Chaque soir de représentation amène son anecdote, toujours piquante, quelquefois aiguë. Et les camarades de l'artiste entendant qu'on rit chez elle, se foufilent mystérieusement dans la loge, si bien qu'on est tout surpris •de se trouver douze, alors qu'on se croyait quatre.
Mais on ne se jalouse pas à l'Académie nationale de musique et de danse, et les partenaires de Mademoiselle Richard sont toujours les bienvenus chez elle.
A chaque entr'acte, on fraternise. Amnéris, dans sa parure de reine, va tendre la main à sa rivale, l'esclave A'ida ,■ et Rhadamès, l'ennemi déclaré de la souveraine, vient lui faire mille compliments...
Tout à coup, une roulade savante monte à travers les couloirs des loges, égrenant des perles sonores à chaque étage. C'est Mademoiselle Richard qui se « fait » la voix.
L'avertisseur crie « En scène ! » et la conversation joyeuse continue derrière la toile, dans le labyrinthe des décors et des accessoires.
Renée Richard fit ses débuts sous Halanzier — rôle de la Favorite (octobre 1877).
Née le 12 mars i8s8, à Cherbourg, elle était entrée en 1874 au Conservatoire. Trois ans plus tard, elle avait obtenu les premiers prix de chant et d'opéra, et, tout de suite, le prédécesseur de Vaucorbeil, séduit par son talent déjà accompli, sa voix sonore, son extérieur très scénique, l'avait engagée.
Toute la criticiue assista à son début au thécàtre.
Sarcey, charmé sans doute par la grâce et la beauté de la jeune artiste autant que par sa voix merveilleuse, déclara sans restrictions, dans son feuilleton du Temps, qu'Halanzier avait enfui fiiit un heureux choix, et qu'une deuxième Stolz nous était née. Auguste Vitu s'écria émerveillé :
« L'artiste possède une voix chaude, vibrante, d'un
MADEMOISELLE RENEE RICHARD
« charme exquis dans les notes tendres, et si puissante « dans les notes graves, qu'elle vous transporte, vous « grise, vous émeut, et vous fait frissonner tout à la fois. »
Lapommeraye protesta que jamais, depuis qu'il entendait la Favorite, il ne l'avait écoutée avec un plus grand plaisir. Mademoiselle Richard chantait et jouait à ravir le rôle si touchant de Léonor. Et Georges Boyer, l'heureux mortel, eut la bonne fortune de porter la traîne de la robe rose de la Favorite, tout en tâchant de lui donner un peu de courage, car la débutante avait un trac énorme!
Cela ne surprendra personne, pour un soir de début. Mais, et c'est là un de ses traits caractéristiques, l'artiste est restée traqueuse dans l'àme, et aujourd'hui encore après dix ans de scène, elle a des émotions épouvantables. Le public, heureusement, ne peut s 'en apercevoir.
,i8 LOGES D'ARTISTES
— Ainsi, disait-elle l'autre jour, j'ai chanté dernièrement la Favorite avec un ténor qui débutait ; il ne plaisait pas, je sentais cela à la froideur avec laquelle on l'écoutait, aux applaudissements clairsemés, à la mine ennuyée des spectateurs, à tout enfin !... La soirée n"a été pour moi qu'une longue angoisse ; j'attendais le coup de sifflet ! je le sentais m'entrer dans les oreilles comme une vrille, il allait éclater, et la peur me rendait verte... si bien qu'avant le quatrième acte, quand mes amis vinrent me serrer la main, un d'eux s'écria: « Mais qu'avez-vous donc? vous êtes glacée! » je l'avoue, jamais je ne suis tombée au pied de la croix avec plus de naturel ; et j'ai dit le tameux : « j'ai froid ! » pour de bon, car je claquais des dents ! Pourtant le duo de la tin se passa sans encombre, mais comme il me parut long! et quand je fus revenue dans ma loge, j'eus à peine la force de me traîner sur un divan pour m'évanouir tout à mon aise. Je ne craignais pas pour moi, pourtant ; j'ai chanté Léonor plus de cent cinquante fois ! mais, l'angoisse que me causent les débuts d'un camarade doit vous faire pressentir ma terreur, quand j'aborde un rôle nouveau.
Mademoiselle Richard a chanté la Reine de Cljypre, la Reine, d'Hamlef, Fidès, du Prophète, que l'Opéra reprit cet
MADEMOISELLE RENEE RICHARD 319
été, avec un grand succès, Amnéris, d'Àïdci, où elle est parfaite, surtout dans le fameux duo :
Dis-moi quelle tristesse ..
Ses créations sont nombreuses ; chacune, on peut le dire sans exagération, a été un triomphe pour elle. Après Ascanio, de Françoise âeRimini, ce fut Anne de Boleyn, dans Henri yill, où, tour à tour passionnée, impérieuse, tendre, séduisante, elle se montra inimitable. Viennent ensuite, la belle courtisane Glycère, de Sapbo, Madeleine, de Rigoleffo, et Uta, la farouche sorcière de Sigiird.
L'étoile possède une voix de contralto splendide qui lui permet de chanter les soprani.
On se souvient de son succès dans XÀfrieaine avec Gayarré.
Mademoiselle Richard est une des rares artistes dont la carrière soit, en peu d'années, aussi remplie de grands succès.
Au théâtre, aux concerts du Conservatoire où elle a interprété les œuvres des anciens maîtres, dans les soirées du monde, qui se la dispute, partout, elle a conquis la critique et le public par son talent.
En Mademoiselle Richard, les qualités de la femme
sont aussi exquises que celles de hi cantatrice sont brillantes. Elle a de la constance, de la bonté, de la reconnaissance. Elle a voué à l'Opéra, qui vit ses premiers succès, un véritable attachement, bien résolue qu'elle
est à ne jamais le quitter et à y prendre sa retraite comme elle y a débuté.
Mademoiselle Richard a l'adoration et le respect de cette scène où, malgré son trac invincible, elle a goûté ses plus heureuses émotions; et jamais, à moins qu'il ne s'agisse de quelque œuvre charitable, elle n'a consenti à affronter le feu d'une autre rampe.
Au lieu de doubler ses appointements, en consacrant ses deux mois de congé annuel à des tournées plus fatigantes et aléatoires que fructueuses, elle préfère en profiter, d'abord pour chercher le repos au bord de la mer, puis pour goûter tout à son aise les plaisirs de la famille et de la campagne auprès de ses parents et de ses neveux, qui habitent toute l'année sa charmante propriété de Vaucresson.
'^éi
MADEMOISELLE RENEE RICHARD
Wê "^ il
On se souvient du bruit que fit, il y a quelques années, l'internement de son frère dans une maison de sanlé.
Aussitôt qu'elle apprit la triste nouvelle, l'étoile fit tant de pas, tant de démarches, se donna tant de mal, enfin, qu'elle parvint à rendre son frère à la liberté. Elle l'installa à Vaucresson, l'entoura de soins, d'affection, de dévouement, et c'est à sa sœur ci.ue le pauvre Raoul Didier doit d'avoir eu une mort tranquille.
Depuis, Mademoiselle Richard a pris auprès d'elle ses petits neveux, qu'elle élève avec des soins maternels, et qu'elle adore et gâte à souhait.
Son grand bonheur, à Vaucresson, est de jouer à la fermière.
En robe courte, ses beaux bras nus. un tablier plein de graines noué à la ceinture, elle passe des heures dans la basse-cour, cà donner à manger aux poules, poulets, canards, pigeons, pintades, etc., qui la peuplent.
Et il faut voir comme la gent ailée accourt !
Les appointements de l'artiste sont actuellement de 55.000 francs.
Quand MM. Ritt et Gailhard prirent la direction de l'Académie Nationale de musique, ils réduisirent d'un tiers, comme l'on sait, le traitement des artistes.
Sous Vaucorbeil, Mademoiselle Richard avait 70.000 fr. Elle accepta cette diminution malgré les offres brillantes qui lui furent faites de tous côtés, bien résolue qu'elle était de demeurer tldèle à l'Opéra.
Elle en fut récompensée par la sympathie de ses camarades, de ses directeurs, et le redoublement de bravos enthousiastes des abonnés de l'Opéra. Et certes, c'est justice, car les directeurs n'ont point, parmi leur personnel, d'artiste plus consciencieuse, plus docile, plus exacte, que Mademoiselle Richard.
L'hiver, Mademoiselle Richard reçoit et va dans le monde.
Pas de belle soirée sans son concours. Et elle retrouve là les applaudissements du théâtre.
La duchesse d'Uzès, la baronne Alphonse de Rotschild, la duchesse de La Rochefoucauld ne manquent jamais.