MADEMOISELLE RENÉE RICHARD
comme greaf attraction , de porter Mademoiselle Richard au programme de leurs réceptions.
L'artiste, d'ailleurs, se prodigue dans les fêtes de bienfaisance. Elle est douée d'une santé très florissante et ne s'en cache pas, comme tant d'autres; si bien qu'on ne se rappelle pas qu'elle ait refusé son concours à une œuvre charitable ou pour soulager une misère quelconque.
Avant la catastrophe de l'Opéra-Comique qui a si fort affecté l'étoile, un statisticien compta que Mademoiselle Richard avait prêté l'attrait de sa voix à trente-neuf fêtes de charité. Avec la soirée de la duchesse d'Uzès et celle de M""' Floquet, cela fait quarante et un billets de mille francs qu'elle a donnés aux pauvres.
Ses réceptions ont lieu tous les jeudis de quatre à sept heures dans son appartement de la rue Condorcet. Et son salon, où, comme dans sa loge, se donne rendezvous le Tout-Paris artistique et mondain, est une merveille de bon goût.
Un grand piano à queue d'Erard, y tient naturellement la place d'honneur; il est recouvert d'une étoffe ancienne, velours rouge brodé d'or, comme seuls les Vénitiens et les Génois en surent tisser. Cette note rouge est la note même de l'ameublement, et se retrouve
autour des fenêtres drapées de satin rouge, et au centre du salon où un divan circulaire est surmonté du beau bronze de Delaplanche : la Musique.
Aux angles, les plantes rares fondent leurs verdures sombres dans le rouge foncé des tentures: et les œuvres d'art, les tableaux de prix, ressortent en clair sur les murs.
Un buste de terre cuite occupe l'une des encoignures ; c'est l'œuvre très remarquable d'une femme du monde qui, dit-on, l'a offerte 'à l'artiste en témoignage d'une admiration extrême doublée d'une très vive amitié. Mais le sculpteur a gardé l'anonyme et Mademoiselle Richard est la discrétion même.
Près du piano brille le portrait de la maîtresse de la maison, par Emile Lévy. qui fut au Salon de 1886. L'artiste y est représentée en toilette de bal vert mousse, les bras pendants, la tête un peu levée et souriante.
Puis, \çs Bacchantes, de Clodion, le Chanteur Florentin, de Paul Dubois, la Sapho, de Clésinger, V/irlequin, de Saint-Marceaux ; nombre d'autres.
Entre les fenêtres, un merveilleux meuble de Chine, une dentelle tout incrustée de nacre et d'ivoire, supporte, de sa fragilité, un monde de bibelots, tandis qu'en une chaise à porteurs s'entassent, comme des ex-
MADEMOISELLE RENEE RICHARD
voto, les hommages de l'admiration et de la reconnaissance : au premier rang, douillettement couchée dans son écrin de soie, une magnitlque couronne en or massif, composée de feuilles de chêne et de laurier, est le don de Cherbourg, la ville natale de Mademoiselle Richard. C'est dans ce salon, tout plein d'objets de prix si nombreux qu'il faudrait un catalogue pour les rappeler tous, que l'étoile reçoit ses amis.
La causerie est vive, animée, spirituelle.
Souvent, à ses jeudis, il y a des séances de musique : on entend des fragments d'œuvres nouvelles ; on écoute de jeunes chanteuses se destinant au théâtre et que l'artiste protège.
Son salon eut la primeur du Pêcheur de Perles, de M. Bemberg, qui obtint ensuite un vif succès à la soirée organisée par la duchesse d'Uzès au bénéfice des victimes de l'Opéra-Comique. Persévérance d'Amour, du marquis d'ivry, fut chanté pour la première fois chez elle. Et l'on parle en ce moment d'une future cantatrice destinée à révolutionner Paris et dont elle est la marraine artistique.
Mademoiselle Richard n'a pas pour charmer que son talent accompli et sa beauté opulente. Elle a, en outre, de l'esprit, beaucoup d'esprit, fin, agréable, frappé au bon coin, caustique à propos. Et ses plus piquantes épigrammes, elle les réserve aux amoureux. Pauvres amoureux !... Elle les éconduit avec tant de grcâce qu'ils deviennent tous ses meilleurs amis, — mais s'en consolent-ils ? s'en consoleront-ils jamais ?
Elle affirme ne pouvoir prendre une déclaration au sérieux.
C'est dommage !
Mademoiselle Richard, il est vrai, n'est pas que caustique, elle est surtout charmeuse.
Et elle a des traits de caractère d'une saveur tout originale.
C'est ainsi qu'elle ne peut souffrir les pendules. Et, ni chez elle, ni dans sa loge, on ne saurait trouver le moindre appareil servant à marquer l'heure.
Heureusement qu'en sa compagnie ses hôtes ne songent nullement à la marche du temps.
Madame Caroline Salla-Uhring
,EPUis une année à peu près, l'illustre créatrice de Françoise de Rimiid a c|uitté le théâtre. Mais cette éclipse d'une étoile du chant ne sera, ne peut être que passagère. Madame Salla est trop artiste, trop amoureuse de son art pour renoncer à continuer sa carrière.
Dernièrement même, il était question dans le Figaro de son engagement prochain à l'Opéra. Auguste Vitu s'étonnait avec raison qu'une des premières, parmi nos cantatrices françaises, ne soit point à l'Opéra, sa véritable, sa seule place.
Et je crois pouvoir assurer que le souhait de l'éminent critique se réalisera avant peu.
En France, les belles voix de femmes sont rares; à
l'heure actuelle, quelles sont les cantatrices célèbres françaises?
Madame Salla, M'"^ Caron. M Isaac, M""' Richard,
M""' Deschamps.
Sur les cinq, une est à l'Opéra, M"^ Richard ; M"^ Deschamps à l'Opéra-Comique.
Pour M"" Caron , elle chante à Bruxelles, puisqu'on l'a laissée partir. M™' Salla et Isaac se reposent. 11 me semble que les choses ne devraient pas être ainsi, et que notre Académie "Nationale de musique devrait s'attacher sans tarder les artistes capables de maintenir sa réputation de premier théâtre du monde, et aussi de théâtre national : Noblesse oblige 1 C'est en i88i que Madame Salla ht cette belle création de Françoise de Rimiiii. Ce fut un beau tapage le lendemain dans la presse. Une soirée avait suffi pour porter à des sommets vertigineux la jeune artiste, du jour au lendemain étoile de première grandeur.
MADAME CAROLINE SALLA-UHRING
Mais elle se maria presque tout de suite, et, trente jours juste après son mariage, quitta l'Opéra.
Après une disparition de plusieurs mois, Madame Salla tlt une superbe rentrée à l'Opéra-Comique; cette fois, elle créa Maître j^mbrose. Puis vinrent Troserpine , la Traviafa, qu'on reprit pour elle, et tant d'autres.
Pendant ses congés. Madame Salla allait chanter en Russie, ou bien à Milan.
Avant son apparition à l'Opéra, elle avait fait les beaux jours de la Scala de Milan, et du Théâtre-Italien à Saint-Pétersbourg. Les Milanais l'adoraient, les Russes l'eussent portée en triomphe. Et toutes les fois qu'apparaît de nouveau l'enfant prodigue, ce sont des ovations, des accès d'enthousiasme à n'en plus finir.
Madame Salla a fait presque toute sa carrière en italien, elle a chanté tous les rôles du répertoire dans cette langue, qu'elle adore.
Elle demeura à l'Opéra-Comique jusqu'cà l'incendie, et chanta ensuite, près d'un an, place du Châtelet. Elle regrette beaucoup la salle Favart et la direction Carvalho.
M. Carvalho était, paraît-il, le plus charmant des directeurs, et s"il était resté à TOpéra-Comique, jamais Madame Salla n'eût quitté ce théâtre.
Longtemps la cantatrice a hésité; il y avait deux camps autour d'elle : celui de son mari et. le sien.
Le sien, qui lui conseille hautement de se tenir au théâtre auquel elle se doit.
Celui de son mari, qui souhaiterait la voir ne pas quitter la vie privée.
Or, Madame Salla adore son mari, et c'est une raison grave pour la rendre perplexe.
Maintenant la lutte est finie.
Décidément la cantatrice chantera de nouveau. On a fait comprendre au ménage quelle différence existe entre le grand art, l'art vrai, l'art sincère, et cette variété frelatée qu'on appelle le cabotinage.
Madame Salla-Uhring pourra se faire acclamer le soir à l'Opéra, transporter une salle par la magie de sa voix
MADAME CAROLINE SALLA-UHRING
charmeresse, et le jour, être la parfaite femme du monde que l'on connaît. •
Les aristocratiques mains qui l'applaudiront, seront fières, à ses five o'clock te a, de serrer celles de la grande artiste.
Sait-on que le nom de Salla, adopté par la cantatrice, n'est qu'un pseudonyme qui cache M"' de Septavaux, la petite-tllle de cet héroïque comte de Bourbonne, colonel de gendarmerie sous Louis XVI, qui périt sur l'échafluid avec sa femme et sa belle-sœur?
Elle a dans les veines du sang d'Alfred de Musset.
Ce sang, qui semble dormir en elle, a parfois des révoltes et monte au cerveau.
Son allure prend alors je ne sais quoi de noble et de magistral, qu'on prend pour de la raideur, et qui n'est que l'explosion de la race.
Madame Salla est toute jeune, trente ans à peine, elle a une beauté fuie de blonde, des yeux superbes et des cheveux dorés, retenus simplement à la nuque par un peigne d'écaillé.
Elle a beaucoup minci depuis un an, et ce serait bien aujourd'hui l'idéale Marguerite de Faust, physiquement et vocalement.
C'est le mercredi que Madame Salla reçoit dans son appartement de la rue La Boétie.
L'été elle habite sa jolie villa de Maisons-Laffitte, et le dessin ci-joint est celui de son salon à la campagne.
Celui de Paris est une merveille, et pour foire comme il conviendrait la description de son appartement, il faudrait la plume étincelante du maître Banville: les ors, les perles, les diamants et les pierreries, dont est foit son style enchanté.
Les portières de velours de Gênes, les tentures chatoyantes, drapent majestueusement portes et fenêtres, le décor vert des palmiers gigantesques abrite des bronzes rares, des marbres veinés de rose comme la chair neigeuse des nymphes.
Les sièges de satin rose pâle broché sont moelleux et profonds, des coussins aux broderies féeriques s'empilent