LE SALON CHEZ MADAME SALLA
MADAME CAROLINE SALLA-UHRING
sur les divans ; de très anciennes lampes de bronze de Chine, aux ciselures fantastiques, sont placées sur d'énormes colonnes, à droite et à gauche de la haute cheminée
enveloppée de satins, de peluches, et sur laeiuelle une pendule Louis XV, rarissime, occupe la place d'honneur. Un grand tableau, haut de trois mètres, tient tout un panneau du petit salon. C'est le portrait de la maîtresse du logis, par Collas ; il a été au Salon de 1881.
Mais la merveille des merveilles est certainement la chambre à coucher. C'est une reproduction étonnante de la chambre Louis XV.
Les meubles sont authentiques, seules les tentures sont modernes.
Le lit, debout avec ses cuivres superbement ornés, s'avance dans la pièce, majestueusement enveloppé de satin vieux bleu et vieux rose, qui tombe du haut du plafond.
Devant le lit deux fauteuils.
A droite, la commode surmontée, entre autres choses, d'un immense cadre en peluche formant paravent, sur lequel sont appliquées de nombreuses photographies. En face de la commode, une vaste armoire au ventre rebondi, aux cuivres brillants, à l'allure débonnaire. Entre les deux fenêtres, le secrétaire avec ses candélabres ornés de cires parfumées. Et, sur la cheminée toute de peluche vieux rose, un marbre de Canova : les trois Grâces.
Je puis bien dire quels sont les principaux meubles qui garnissent cette chambre, mais ce qui m'est impos-
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sible, c'est de rendre la majesté somptueuse de cette chambre, que plus d'une duchesse envierait.
Derrière le cabinet de toilette, Madame Salla a fait installer un grand cabinet boudoir, à la mode russe.
Les murs sont tendus de toile grise avec bordures de broderies russes. Les armoires sont russes, les sièges russes, tout est couleur locale, jusqu'à Licone d'or, accroché dans l'angle de la pièce, jusqu'à la nappe qui recouvre la table sur laquelle sont alignés les innombrables ustensiles d'écaillé et d'argent, nécessaires à toute femme élégante pour faire sa toilette.
Madame Salla est gracieuse au possible, elle reçoit d'une façon charmante, et c'est un plaisir que de causer avec elle en téte-à-téte.
Ses réceptions sont très courues, le faubourg Saint- Germain y coudoie sans façon le monde artistique.
Le jour de Madame Salla est le mercredi.
Pendant l'hiver elle donne des soirées qui sont char-
mantes. Mais elle préfère à l'apparat auquel son rang dans le monde l'oblige, les réceptions privées, auxquelles sont conviés quelques amis seulement.
Dans cette intimité c'est charmant de causer de tout et de tous, de s'entretenir des choses du jour, ou d'entamer quelque bonne discussion artistique.
Car, chez elle, toutes les branches de l'art sont accueillies à bras ouverts dans la personne de leurs notabilités. Madame Salla s'intéresse aux lettres, à la peinture, à la sculpture, et elle n'est pas moins entendue, son goût n'est pas moins sûr pour ces choses que pour la musique, sa passion.
Elle adore Ambroise Thomas, mais elle aime beaucoup Saint-Saëns, et trouve du génie à Massenet.
Je ne puis dire que ce que j'ai entendu. Madame Salla est très fine et je n'ai jamais pu lui faire avouer ses préférences pour tel ou tel compositeur.
Par exemple, ce dont je suis sûr, c'est des acclamations qui salueront sa rentrée à l'Opéra.
Madame Jeanne Samary
E rire de Samary! .. Voilà une chose qui est devenue véritablement lé-
gendaire. Qiie ce rire éclate, un soir de première, au milieu d'un acte froidement accueilli , et le public, si prévenu soitil par l'ennui déjà éprouvé, ne peut y tenir. 11 faut quil se mette à l'unisson. La glace est rompue.
La pièce est écoutée avec plus de sympathie ; la mauvaise impression première est détruite, et l'auteur n'a plus, en galant homme digne du dix-huitième siècle,
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qu'à déposer à hi fin de la soirée, un reconnaissant baiser sur la blanche main de Madame Samary.
Le rire de Samary!... Un rire cristallin, perlé, communicatif qui, joint à beaucoup de talent, a suffi, non seulement à lui tailler en quelques années une jolie place à la Comédie-Française, où elle ne fait regretter aucune de ses devancières, même des plus illustres, mais encore à faire connaître et apprécier, grâce à elle, toute une famille, sœurs et frère, également vouée au théâtre.
C'est là un bel exemple de solidarité qui, je dois le dire, est assez fréquent dans le monde dramatique.
Madame Samary a, d'ailleurs, le sentiment de la famille poussé à un degré tout à fait particulier, et je me demande vraiment pourquoi on a persisté à lui donner son nom de jeune tille, au lieu de l'appeler seulement Madame Lagarde, tant, depuis son mariage, elle a su se faire, dans ce milieu théâtral sur lequel le public a des préjugés si faux et si calomniateurs, une réputation de bon aloi, que personne n'essaie de ternir.
Oh ! sans rien perdre de sa gaîté, de ses allures vives, gracieuses et charmantes, ni de son babil spirituel et intarissable.
Mais elle a un mari, elle a des enfants. Et, hors de son théâtre, elle ne songe qu'à eux.