‹ Logique (volume 2)Chapitre 21 sur 46 · I. Il · texte numérisé non relu

I. Il

sophistes , qui sont les mêmes dans tous les temps.

Voici donc ce que dit Aristote au sujet du principe d'identité, ou du principe de contradiction qui nous occupe ici, principe dont Ilégel affirme (pTil n'est plus soutenu que par la scolastique , laquelle, par cela même, a perdu tout crédit, soit aux yeux du sens commun, soit aux yeux du penseur.

« Le principe certain par excellence, dit Aris- « tote*, est celui au sujet duquel toute erreur est « impossible (TTîot y,v ^LCi^zvaBrrjcii àoCvxzoy). En effet, « le principe certain par excellence doit être le plus « connu des princijies, et un principe qui n'ait rien « d'hypothétique, car le principe dont la posses- « sion est nécessaire pour comprendre quoi que ce « soit ne peut être une supposition. Enfui, le prin- « cipe qu'il ûuit nécessairement connaître pom- « connaître quoi que ce soit , il faut aussi le pos- « séder nécessairement , pour aborder toute espèce « d'étude. Mais ce principe, quel est-il ? le voici : « // est impossible que le même attribut appartienne ce et n appartienne pas au même sujet, dans le « même temps, sous le même rapport. (Tô yàp «ùri « yjxy. 'jTiy.rjytiv y.yl ^iri] iir.xoyzvj , xOwx'oy tm auTw y.y.zx

* Met. III [iv], 3. Nous suivons ici, et souvonf ailleurs, la savanfo traduction de MM. Pierron et Zévort.

« rô â'j-6,) ]N'oul)lioi)s ici, afin de nous prénuiiiir « contre les subtilités logiques , aucune des con- « ditions essentielles que nous avons déterminées « ailleurs. »

« Ce principe est , disons-nous , le plus certain « des principes. C'est celui-là qui satisfait aux court ditions requises pour qu'un principe soit le prin- « cipe certain par excellence. Il n'est pas possible, « en effet , que personne conçoive jamais que la « même chose existe et n'existe pas (À^ûvaroy yàp « oyttvoûv zxvxo vr.oly.iJ.^àviLV thxi, y.xi ij.yi ehxi). Héra- « dite dit le contraire, selon quelques-uns: mais « tout ce qu'on dit ainsi, le pense~t-on? Que si, « d'ailleurs, il est impossible que le même être ad- « mette en même temps les contraires ( et il faut « ajouter à cette proposition toutes les circon- « stances qui la déterminent habituellement); et si « enfin deux pensées contraires ne sont pas autre « chose qu'une affirmation qui se nie elle-même, il (c est évidemment impossible que le même homme « conçoive en même temps que la même chose est « et n'est pas. Il mentirait donc celui cpii affirmea rait qu'il a cette conception simultanée ; puisque, « pour l'avoir, il faudrait cju'il eut simultanément « les deux pensées contraires. C'est donc au prince cipe que nous avons posé , que se ramènent en

« définitive toutes les démonstrations : il est, de sa « nature, le principe de tous les autres axiomes. »

Certes, ceci ne laisse rien à désirer. Aristote, on le voit, affirme, delà manière la plus catégorique, précisément le contraire de tout ce que ditllégel. Mais on va voir de plus ce qu'il pense de ceux qui n'admettent pas le principe en question, c'est-à-dire « de certains philosophes qui prétendent que la ce même chose peut être et n'être pas , et qu'on « peut concevoir simultanément les contraires. ' »

Celui qui soutient de telles choses, dit Aristote, « est un homme qui détruit la possibilité de la pâte rôle, et qui persiste néanmoins à parler '. j>

Voilà qui est de main de maitre ! Il est impossible de rien dire de plus profond , de plus complet sur Hegel. Aristote développe ainsi sa pensée : (c Quant à nous^, nous croyons qu'il est impossible « d'être et de ne pas être en même temps ; et c'est à '( cause de cette impossibilité que nous avons dé- « claré que notre principe est le principe certain « par excellence ^ . »

fj.ri EÎvat, xa! vTzo'ka^^â-Jtt'J oyrco-. (Met. m [iv], i.) ** Avaipwv yàp }.ôyov, i>TzoavJzt ).iyo-J. { ll)i(l.)

« Il est aussi quelques philosophes qui , \r,\r igno- « rjuice, veulent démontrer ce principe; car c'est « de l'ignorance de ne pas savoir distinguer ce qui « a besoin de démonstration de ce qui n'en a pas « besoin. Il est absolument impossible de tout dé- « montrer : il faudrait pour cela aller à l'infini; de « sorte qu'il n'v aurait même pas de démonstra- « tion. Or, s il y a des vérités dont il ne faut pas « chercher la démonstration , qu'on nous dise quel c( principe, plus que le principe en question, se « trouve dans ce cas.

« On peut toutefois établir par voie de réfutation « cette impossibilité des contraires. Il suffit que « celui qui conteste ce principe attache un sens à « ses paroles. S'il n'y attache aucun sens, il serait (( l'idiculede cherchei' à répondre à un homme qui « ne raisonne pas , et qui est privé de raison : ce « n'est plus lui honune, c'est une plante '. »

Celui qui accorde que les paroles ont un sens.

(Met. itiriv], i. )

P. 07. ÉffTt <î «TTO'îeT^as È/.îyxTf/w? za"; -TTEp't toutou ot£ à'îuva— Tov, àv p.ôvov t; fzyri ^ àfxcptffpr/TÔjv* àv Oî fjYiQi-j^ yiÀoTov ro Jlr,r:7v /oyov, Trp'o; TOV fji-/;9:vo; ïy-yjra Xoyov, r/ fx'/iQcva tyti Âoyov. Oaoîor ■yàp îpuTÛi ô Toto-JToj r/ toîoùto;. ^ Ibid. )

celui-là, dit Aristote, accorde ce principe : qu'il est impossible d'être et de n'être pas en même temps. Pourquoi ? « Parce qu'il est hors de doute que le « nom seul d'une chose signifie que telle chose est « ou qu'elle n'est pas ; de sorte que rien absolu- « ment ne saurait être et n'être pas de telle ma-

« nière de là l'impossibilité des contraires.

« Tout mot doit signifier un objet un. En effet, ne « pas signifier un objet un , c'est ne rien signifier. « Si la pensée ne porte sur un objet un, toute pensée « est impossible * .

Ailleurs , Aristote revient sur ce sujet : « Il y a « un principe, dit-il, relativement auquel on ne peut « être dans le faux. Voici ce principe : Il n'est pas « possible que la même chose soit et ne soit pas en « même temps , et de même pour toutes les autres « oppositions absolues. Il n'y a pas de démonstra- « tion réelle de ce principe, parce qu'il n'y a pas « de principe plus certain que celui-là^.

c< Quant à celui qui dit que telle chose est et « n'est pas , il nie ce qu'il affirme, et par consé- « quent il affirme que le mot ne signifie pas ce « qu'il signifie •\ »

' Met. m [iv], i. — 2 Met. x [xi], 5.

Donc, précisément , comme nous l'avons fait, Aristote montre que Hegel, par son principe fondamental de l'identité des contraires , cesse d'attacher un sens aux mots, et détruit absolument la possibilité de la parole et de la pensée.

(c Évidemment, dit Aristote, l'opinion de ces « hoiiuues ne mérite pas un examen sérieux. Car « défait, ils ne disent rien. Ils ne disent pas que « les choses sont ainsi ou qu'elles ne sont pas ainsi, « mais qu'elles sont et ne sont pas .ùnsi en même « temps. Puis après, vient encore la négation de ces a deux assertions, et ils disent qu'il n'en est ni « ainsi ni pas ainsi, mais qu'il en est ainsi et j)as « ainsi ' . »

Il semble vraiment qu'Aristote ait lu Ilégel et qu'il ait en vue ce passage, cité plus haut, où Jlégel dit qu'il n'y a pas seulement plus A ou moins A , c'est-à-dire que les choses sont ainsi on pas ainsi, mais qu'il y a encore A qui est à la ïoïs plas A et

(Met. X [xi], 0. )

Apa 0£ yavîpov ot! Trrp; g-joîvo; £7tj irpoç to-jtov r, r:v.i-ii'.^.

Tî zat fj-jy ouTwj. Ka'i ira/'.v y: ravira àîro!^x7!v aw-^w, ort o-jQ ourwg, our: o-j^ o'jtw; ).£yr!, à/). o'Jrwîrî /.y.! o-j^ c'Jrwî. (Met. m N, 4.)

moins A ; c'est-à-dire que les choses sont et ne sont pas ainsi en niénie temps : mais que , de plus , ce même A n'est encore ni plus A ni moins A; c'està-dire qu'il n'en est ni ainsi ni pas ainsi, mais qu'il en est ainsi et pas ainsi. On le voit, Aristote avait traduit Hegel.

Partout il affirme avec insistance que ceux qui nient le principe de contradiction ne peuvent ce ni « articuler un son ; ni discourir, car en même temps « ils disent une chose et ne la disent pas. Or s'ils « n'ont conception de rien , s'ils pensent et ne pence sent pas tout à la fois , en quoi diffèrent-ils des ce plantes? '.

ce Telle est la doctrine des philosophes qui se ce disent de l'école d'Heraclite (dont Hegel admet ce toutes les propositions sans exception). Telle est ce celle de Cratyle, qui allait jusqu'à penser qu'il ce ne faut rien dire : il se contentait de remuer le ce doigt ^. »

fQiyyzcQcm, outî tinta TÔi toio'jtm èctiv. Apa yàp Taurâ rt xat où Taùrà Ityti. E( «îs [tri^vj xi-KoKa^^û-ni , àXX ôjjiotwç oc'crat xat oùx ot'ETat, Tt av ùia-fz^i-JTbi- t'^oc Twv v:zw\)-aÔtu>-j , (Met. III [iv]. o.)

Ex yàp Taûxr/ç t"^ç Û7ro/,-/iJ/£wç £!;-/iv3'y>(7cv -o àxpoTcxTvj (îô^a Twv ei^r/piîvcoVj -'n twv t^ot^xôvTcvv ri^T.-Àtti'c'iCta , /.ai oi'av KpxTÛ/cç

Mais, dira-t-oii peut-être, ce malentendu entre Hegel et Aristote vient de ce qu'Aristote ne connaissait pas le principe du troisième survenant , inventé par Hegel. Qu'on se détrompe. Aristote connaissait parfaitement ce principe. On va le voir.

Le grand législateur de la Logique pose d'abord, en ces termes, le principe vrai (pjincipium exdiisi tej'tii), ce principe qui, d'après Hegel, est un principe contradictoire en lui-même : « Il n'est pas a possible, dit-il qu'il y ait un terme moyen entre « deux propositions contraires. Il faut nécessairece ment affirmer ou nier une chose d'une autre. Cela « deviendra évident si nous définissons ce que c'est « que le vrai ou le faux. Dire que l'être n'est pas ou « que le non être est, voilà le faux. Dire que l'être cf est et que le non être n'est pas , c'est le vrai ; de a sorte qu'on est nécessairement ou dans le vrai ou « dans le faux, selon qu'on dit de l'un ou de l'autre « quil est ou qu il n'est pas. Mais il est clair qu'on « ne peut dire de l'être qu'il est ou n'est pas : ni du « non être qu'il est ou n'est pas ' » Et ailleurs :

ci^rv, o; to TcXsuratov oû9èv weto iî;~v Àe'yctv, à/.Àà rôv oâxTu/.ov Èxt'vn piôvov. (Met, m [iv], 5.)

' ÂXXà p.Yiv oùôî jH£Ta:;ù àvrc^âcico; i7.oîyfzo.'. îiva: o-jÔev' à/.K

« Les opposés par contradiction n'ont point cl'in- « termédiaires. La contradiction est en effet l'op- « position de deux propositions, entre lesquelles il « n'y a pas de milieu (lib. x, cap. 7).

cf Tout ce qui est intelligible ou pensé, la pence sée l'affirme ou le nie; et cela, elle le doit évi- « demment , d après la définition même du vrai « et du faux. Quand elle ])rononce tel jugement « affiirmatifou négatif, elle est donc dans le vrai. « Quand elle prononce le jugement contraire, elle (c est dans le faux ' . »

Si on admet « ce troisième survenant (efvat' rt p- « roc^v tHç àvT£(pa'7£ooç), on devra dire que cet intermé- (f diaire existe également entre toutes les proposi- « lions contraires, à moins qu'on ne parle pour « parler. Alors on ne dirait ni vrai ni non vrai. Il « y aurait un intermédiaire entre l'être et le non

lih c.p!ffp£V0!;, Tî' To àlxiQ}; -/.yÀ -^vô^o-. To j/sv yy.^j )iyivj To ov p/, etvat, Y/ ToviTO tivat, iLrijoo;' to or to ov z:-jy.i, v.yj. rb p-/; ov p-}) v'jtxi otAv/Oî?. Sl<:rt 7.y'. h /.£-^cov Eivat ri p/j slvai, à).r/3'£-ji7£i, r, \li£yc:Taf. AXX out£» tÔ bv '/iytrai ur, zî-^y., ri zTjol: outj to pr, ov. ( Met. III [IV], 7.)

Eti -Tuav TÔ otavoryTov xx; vor/TÔv r, Oîâvstx // -/.yri-fri^n r, à.T:ô~ (f>r,'jt' TOTJTO 0 £- bpiTfJioO o-^/ov oTxv à)r/3'îy£( 7/ ilsvozry.i. OTav p£v toO! «jUvJ'À, cpa^x r, c/.irowaG'x àXr/Q^uî!* oto;v Sî ô)^'.. xLîûoîTott. (Ibid.)

•« être... Il y aurait même un intermédiaire clans « le cas où la négation implique son contraire. Ainsi « il y aurait un nombre qui ne serait ni pair ni im- « pair ; or cela est impossible. » On le voit, Aristote a connu le principe du troisième survenant , et en a jugé la valeur. Ce principe poserait un nombre qui ne serait ni pair ni impair, ou, comme nous l'avons dit, un triangle qui aurait et qui n'aurait pas trois cotés * .

« L'opinion que nous combattons , dit toujours « Aristote, a été adoptée par quelques-uns comme « tant d'autres absurdités.

« Du reste , la pensée d Heraclite, quand il dit que « tout est et n'est pas , semble être que tout est vi-ai ; (( celle d'Anaxagore, quand il prétend qu'entre les « contraires il y 'à un intermédiaire, est que tout « est faux. Puisqu'il y a mélange des contraires, ic le mélange n'est ni tel ni tel; on n'en peut donc « affirmer rien devrai^. »

^ E'f! TTapà Trâ^a; Oîl ivrxt. rà; àvTîUiy.^i!;, v. fx-r, Xôyou ht/.y. ).iytTat. OiJTZ xaî oijtj à).vî3"cÛ7:! t;; o-jt o-jy. 6./.riBî'j7ti' 7.y.\ 7ra;;à

TCi Ôv X3Ct TO {Jf/) Ôv J7Ta!. . .. Ét{ £V OffOiÇ yViKj'.'i r, OLTZÔtfOiijiq TO £V3CV- TtOV ETTitpî'pCI, Xa! £V TSIJTÎI? £l7Ta( , o'cOV èv à|)î3"poTç OUT£ TTJptTTO;,

out: où TTCOiTTo; S'a! Tao;* atX à'î'jvaTov. (Met. III [iv], 7.)

"^ Éotxr 0 ô p£v Hpay.A:!TO'j )ôyof, ).£ycov Travra îivaj xa; juiy/ EJva.', «Travra CflriBr, Trotuv" ô o Avy.^ayôpo'j, siva;' Tt fjiîTaçv rÂ; àvrt-

Mais \ oici où se montre toute la profondeur d'Aristote : c'est qu'il aj)erroit et le point de départ et toute la marche et toutes les conséquences du système; et il les analyse avec la dernière précision et la plus grande délicatesse.

Il en voit le point de départ dans cet abus de la raison , dans ce rationalisme des sophistes qui pensent qu'on peut rendre raison de tout, qui cherchent le premier principe, et croient qu'on peut y arriver par voie de démonstration qui veulent se

rendre raison de choses dont il n'y a pas de raison. C'est parce qu'ils cherchent la raison de tout ( dix TÔ TTavrwv AÔyov Çr,T££v) qu'ils admettent l'existence d'un intermédiaire (-i (UToclb ztiç ccvzid^y.Gzwç). Pour eux il y a un intermédiaire entre l'être et le non être (y.xi Tixûà tô ov y.oli zb ^j-'h ov ïcxoii) ' .

ce Ce n'est pas tout. Si toutes les affirmations conc( tradictoires relatives au même être sont vraies en ce même temps , // est évident que toutes les choses ce seront alors une chose unique. Une galère, un ce mur et un homme , doivent être la même chose ' . »

«pacEwç" W5TC TrâvTa liïuiÎYÏ . Orav yàp prj^S'-^, outï àyaQoy oiÎts oùz àya^ov to pTyua* oîffT ox)Sh £(-rr£~v à/.r,Bi^. (Met. III [ivj, 7.)

♦ Met. III [iv], 7.

^ Eti ù àlriBiT^ ot't àvTwiffct; «jjia xarà roù avToîi Traçât, ori/.ov

Hegel il tiré et avoué cette conséquence en aitlriiiant l'identité absolue de toute chose.

Aristote analyse ici les dernières racines de l'erreur. Il dévoile cet esprit sophistique absolu qui se sépare de l'être et de la vérité, en se repliant artificiellement sin' la raison pure , abstraite de toute donnée. Il montre que cette folle raison , k force de se chercher elle-même, elle seule , parvient à se séparer même des jirincipes nécessaires qui la supportent et la font vivre : suicide profond de la pensée, analogue à l'acte mortel qui, dans la \ie morale, sépare làiiie de Dieu, pour la replier en elle seule, et lui ùter ainsi la vie. Chose achnirable , Aristote voit toutes les conséquences de cette mort intellectuelle!

Il voit parfaitement au fond de cette doctrine le panthéisme : c'est-à-dire l'identité de tout. « Si l'on « part , dit-il , de la proposition de Protagoras d'où « résulte que les contradictoires sont vrais, en « même temps on arrive à l'identité de tout '.

(Met. III [iv], 4.)

ô)q aTTavTa ECra; r;... y.y.OiT:to ■y.-jiy/.r, toT- tov Uzazy.yizz-j /.c'ys"j7{ Xôyov. (Il>id.)

17'i LOGIQUE DU PANTHÉISME.

« Nous parvenons ainsi à la proposition d'Anaxa- « gore : Toutes les choses sont même chose ' . Toutes « les choses seraient alors une seule chose; comme « nous l'avons déjà dit, entre un homme, Dieu et (c ime galère et les contraires de tout cela, il y au- « rait identité ". »

Voilà donc bien le panthéisme auquel les hégéliens arrivent en affirmant l'identité de Dieu , de l'homme et du monde. Sur quoi le Philosophe fait cette remarque profonde, que ces sophistes n'ont vraiment ])as l'idée de l'être. « L'objet de leurs dis- « cours, dit-il, c'est donc, ce semble, tindétermi- « ne ; et quand ils croient parler de l'être , ils parte lent du non être ^, » N'est-ce pas précisément pour cela que Ilégel dit que l'être pur, pris en lui-même, c'est le néant? Il sent que l'être, dont il croit parler, c'est le néant.

De sorte que, dit Aristote , « si ce qui constitue

(Met. iii[iv], 4.)

'inzâi 7.<x'. av6pco7roç, xat 0£oç, xat t^iyi^YiÇj xa: (x't à.-JTiwâ(jnq aùrwv. ( Ibid. )

"^ To ào'p^Tov o-jv £o;xa7! )zyn-j^ v.a.'. o;ôp.£vcit to ôv Xe'yiîv Trip': ToO fjir, ovTo; f.iyjM'j'., [ lijid. )

« l'existence de l'hoinine , c'est ce qui constitue « l'existence du non-homme, il faut bien que ceux « dont nous parlons disent que rien n'est marqué « du caractère de l'essence et de la substance, mais « que tout est accident ' . »

Aristote, qui vient de m outrer le panthéisme dans cette doctrine, y \ oit aussi l'athéisme, qui est même chose. « Pour réfuter ces philosophes , dit-il , « on n'a qu'à leur démontrer qu'il existe une na- (c tme immuable , et à les convaincre de cette existe tence ^.

« En effet , ceux qui admettent l'existence simid- « tanée , dans les êtres , des contradictoires et des « contraires , ont conçu cette opinion par le spec-

« tacle des choses sensibles , en voyant toute

« cette nature toujours en mouvement;... mais « nous leur disons qu'il faut concevoir, dans le

-TT.'o Etvat, v; oTTcp pYj etvat àvupwTrw aXXo sc-rot. QrjT àvayxaTov aù- ToT- ).tyti-^, OT! oùS'cvo; igtoli xoioZroq tloi/.o' /.ai oxi'j'.iMr,-^ zaï àet Tw ÛTCOXcfUc'vw Trpocr/pfiOfffjLî'vôç Xôyoç, àX),à Travxa /.a-y. cv^^t^rrAO^. (Met. m [ivj, 4.

" Et( oÏ or}.ov^ OT! xoL'. Trpbç toutouç xaùrà toTç TcâXoti Ivj^BiTijiv Èpoyfxev.ÛTt yap £<7T!v àxs'vriTo; tîç (/)yff!;, Oiu~zo-j auTorç, zc.t tzz'.'j- Tc'ov aÙTO'j;. (Met. m [iv], 5.

\1(\ LOGIQUE Dl FAMIIÉISME.

« monde , l'existence d'une autre substance , qui « n'est susceptible ni de mouvement , ni de destruc- « tion, ni de naissance ' . » Ces profondeurs nous l'ont comprendre l'admiration de saint Thomas et de son siècle pour le grand logicien.

Aristote voit donc que l'idée de Dieu ruinerait cette doctrine, empruntée à de grossières et vagues apparences, malgré le cri de la raison. Il voit les sophistes essayer de se former un principe des choses (pii soit à la fois fctfc et le //o/i ctre (l'identité de l'être et du non être), principe qui leur permette de païaître comprendre comment quelque chose devient. « C^ar s'il n'est pas possible que le non être « devienne, il faut que dans l'objet préexistent l'être « et le non être". » Aristote aperçoit donc cet être néant deUès,e\, qui est son principe des choses, qui est son Dieu, qui est le devenir; et il réfute la possibilité de ce devenir, par la raison que nous

iCzJ TOÛ «fxa -rà; àvTt'Ja«!ç xat TÔ;vavT''a \iTra^yzvj.... Trâ^-av opwVTïç TauTr/V xtvoyfiiEvryV Tr,v çjyTtv. . . . ïz'. 0 à.^'.waou.fj «'JTO-jj yTTo/.au.oavCîV xac a).).-/5v fjWj'.œj v:rj.i twv ovtwv, r; o-jt£ y.;vï-;7!; -j-Ka^yti, oure ^9opà, o'j-zt yvjtii; To xacaTrav. (Met. m [iv], 5.)

^ et oOv fAV) hSiytrat yevEaQat to ixri ôv, Tr^ouTT^p^îv oyo-.w; to irpSypa «acpw ov. (Mot. iil, o. )

avons donnée nous-mêmes. « A'oici , dit-il , hi con- « séquence de ce système : Prétendre que Vêtre et « le non être existent simultanément, c'est aclmetf( tre ï éternel repos, plutôt que l éternel mouve- « ment (l'éternel devenir de Hegel); il n'y a rien en « effet , dnns le système , en quoi se puissent trans- « former les êtres, puisque déjà tout est identique « à tout ^ . )3

Aristote est ici au centre dusystème et il s'y établit, pour en détruire radicalement le j^rincipe même. C'est à quoi il consacre tout le huitième chapitre du IX'' livre de sa jVIétaphysique.

La question est celle-ci : Ce monde , que nous voyons devenir, devient-il par lui-même et à partir de rien ? Est-ce un germe qui, comme le dit Hegel, se déploie seul à partir du non être et du simple possible , ou bien , comme le dit la raison , est-ce un germe que développe une force préexistante déjà en acte? C'est la question de l'antériorité delà puissance à l'acte, ou bien de l'acte à la puissance. En langage ordinaire, cela veut dire : Le monde s'est-il développé à partir de rien et sans rien ? Le monde

• Ka! TO! ys avu.^j'x'.-ni -roT; y.ay. fâiy.owya tXjai y.ix\ ixr, cT;a!,

YiotiJ.z'ï-J fi7.X).ov '^x;(z! TravTa , •// x!Vc~73'aj. Où yip Igti-j z\; 0 tî fiSTaÇâX/Et' ocTravra yàp ^izà^yti Tzy.oi. (Met. m, o.)

s'est-il développé à partir de rien, mais par Dieu? Ilégel croit que tout ce qui est se développe spontanément H partir de rien et sans rien , et que ce tout en croissance est Dieu. Voilà son athéisme panthéistique , et le fond même de sa pensée. Aristote montre qu'il n'en peut être ainsi, et que l'acte est toujours antérieur à la puissance. Mais ce point capital se rapporte surtout à la seconde partie de cette discussion, où il sera question de la dialectique et du premier principe des choses. Nous y renvoyons le lecteur.

Aristote- aperçoit encore cette monstrueuse conséquence du S} stème de Hegel que notre pensée crée les choses : « de sorte que rien n'a été, rien ne « sera, si quelqu'un n'y a pensé auparavant (wot' a ovT£ ysyoysv oiizz èVrat oi/Qïv, ^ri^ivhç ■K^o^oiânavToc.). »

Aussi, comme nous l'avons annoncé, Aristote ne traite qu'avec le plus profond mépris le sophiste qui enseigne ces absurdités. Pour lui c'est un menteur (ô (Jte^'euoftevoç); ou bien une plante (ô'/jioto; yàp (j)LiTw ô ToioÛToç) ; inie chose qui ne pense pas (oùQèv yàp èvâéytzoci votlv)^ qui ne parle pas (oùôèv yàp Xe'yet); qu'il serait ridicule de réfuter par des raisons, puisqu'il ne raisonne pas , et n'a pas de raison (ye>.otov tÔ Çyiiety lôyov, Trpôc zhv (jLY.Oevbç '(-/ovrix lôyov, r, iirMvv. eyti 16'/ov); et dont enfin la doctrine effrontée (àV.pàTou

>.oyoK) lie mérite pas un examen sérieux (uspi ovâevôc e'oTt TTpôç zovxov il av.i^iç ) * .

Je ne pense pas qu'il soit nécessaire d'ajouter quelque chose à ce jugement d'Aristote, motivé comme nous l'avons vu. Le juge est bon et compétent , nullement récusé par le condamné luimême , qui le nomme au contraire le plus grand des philosophes. Il suffît de résumer le jugement d'Aristote en deux mots : Le point de départ de ce système, c'est le rationalisme absolu, qui veut penser comme Dieu sans recevoir le principe nécessaire , indémontrable et imposé , de toute démonstration ; le moyen, c'est la négation du principe de l'identité ou du principe de contradiction, en d'autres termes, c'est la destruction même de toute parole et de toute pensée; le résultat, c'est le panthéisme et l'athéisme.

Il est triste, convenons-en , pour un si hardi novateur, et pour ses fiers disciples, de se retrouver ensevelis tout entiers, et depuis vingt-trois siècles, dans vVristote.

Cuvier, sur quelques débris d'ossements, reconstruisait les monstres du jiassé. Aristote, sur des fragments futurs du grand sophiste, a reconstruit

• Met. III, 3, i, 5, 6, passim.

le monstre à venir. Il en a décrit tous les membres, en a distingué les organes, en a connu les mœurs, en a dit la génération , et l'offre aux yeux si complet et si conservé, qu'on pourra voir et étudier, jusqu'à la fin des siècles, la merveilleuse monstruosité, dans les pages du grand philosophe.

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