‹ Logique (volume 2)Chapitre 23 sur 46 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Dans tout ce ({ui précède, nous ne sommes pas sorti du plan sévère de la Logique. Un écrivain que beaucoup de penseins, aujourd'hui encore, regardent comme un pliilosoplie, ou même comme le plus grand des philosophes, annonce qu'il ;i transformé la Logique. Il est clair que nous avions, en Logique, à dire l'histoire de cette transformation. Mais cette histoire se trouve être la réfutation radicale du panthéisme, en même temps que l'histoire contemporaine des deux procédés essentiels de la raison.

23Û CONCLUSIOX SLR LE PANTHÉISME.

Tant mieux pour nous, si, tout en poursui\ant notre traité de Logique dans son plan naturel, nous atteignons dans sa racine même la grande erreur métaphysique. Néanmoins, nous demandons ici au lecteur la })ermission d'ajouter sur le panthéisme un chapitre, que l'on considérera, si l'on veut, comme digression, mais qui résumera ce que nous osons affirmer, savoir, que le panthéisme est logiquement vaincu, qu'il ne peut plus être permis au savant de le prendre au sérieux, et que tout panthéiste et tout athée est et demeure scientifiquement exclu du titre de philosophe.

La science a rigoureusement confiriHé sur ce point ce qu'affirme au premier abord le sens commun. Le sens commun prononce, à première vue, qu'il est absurde de dire que tout est Dieu. Le sens commun, par cela seul, donne une première réfutation suffisante du panthéisme. Puis viennent de simples raisonnements, qui se présentent naturellement à tout esprit. S'il n'y a qu'une substance, si cette substance est Dieu, comment peut-il y avoir du mal et de l'erreur? Suis-je Dieu, moi, avec mes ignorances et mes souffrances? Cette simple question est une seconde réfutation du panthéisme à laquelle on ne peut répondre, à moins de dire qu'il n'y a ni mal, ni erreur. Le panthéisme est donc

jugé suffisamment, par le simple bon sens et la simple raison.

Mais, d'un autre coté, il y a, au fond du cœur et de l'esprit humain, un germe secret de panthéisme. L'esprit, surtout l'esprit qui pense, veut procéder comme Dieu. Instinctivement et en vertu d'iuie profonde racine d'égoïsme que l'homme apporte en ce monde en naissant, et notre intelligence, et notre volonté, veulent se faire centre, principe et source. C'est vouloir être Dieu ; et cet instinct , historiquement , se manifeste dans presque tous les hommes élevés trop haut par leurs semblables en gloire ou en puissance. On l'a vu, non-seulement dans l'ancien monde , en Asie , en Grèce , à Rome surtout , chez les empereurs déclarés dieux , mais encore de nos jouis chez les sophistes et les lettrés. On sait que Ilégel , par exemple, a été regardé par quelques-uns de ses disciples comme étant l'Esprit saint; et sa philosophie est présentée par lui et par tous ses disciples comme le plus haut point de clairvoyance et de conscience où Dieu soit parvenu. Il y a, disonsnous , dans cet instinct pervers de l'homme déchu une racine très-vivace de panthéisme.

De plus, il y a dans l'homme un insatiable besoin de Dieu, et les peuples livrés à eux-mêmes, à

2;i6 CONCLl SION SI II LK P ANTHEIS^II-.

loutes leurs ionoraiices el à toutes leiu's passions, plongés déplus dans Ta mour exclusif" des choses terrestres, déifient ce qu'ils aiment, et vont parla pente naturelle de la nature déchue , poussés par le besoin de Dieu , au fétichisme et au polythéisme, adorant tout , les astres , les animaux , les plantes, les pierres, taillées ou non. Or, le fétichisme et le polythéisme ne sont que la forme populaire du panthéisme.

Mais les esprits (pii pensent ont à leur tour de grandes séductions qui les mènent facilement, tantôt à l'athéisme , tantôt au panthéisme, deux formes d'une même erreur. Ces deux écueils sont, d'ime part , une sublime vérité qu'entrevoit toute intelligence, et d'autre part, une difficulté qu'aucune intelligence ne peut sonder. Cette sublime vérité est celle qu'exprime saint Paul par ces admirables paroles : « jNous sonnnes en Dieu , vivons (c en Dieu, et nous mouvons en Dieu. » Et cette difticulté ([u'aucun esprit créé ne peut résoudre, c'est le coinineiit de la création. Qu'est-ce que la création , et qu'est-ce que la substance créée , relativement à Dieu "! Sur cette (juestion l'esprit s'égare de deux nianières. Ou bien il suppose que ce Dieu, partout présent, est hii-nuine la substance uni(|ue de toutes choses; ou bien , plus coupable

CO\CLUSION Sri\ LK PAMHKrSAIi:. 237

t't plus irraisonnable encore, iletïacecle sa pensée le Dieu caché qui porte le monde, et il affirme cpie le monde n'est poi-lé par aucun être supérieur à lui , et qu'il subsiste par lui-même sur le vide. Les uns (liviuisent la substance créée, les autres la séj)areut de Dieu, et appellent Dieu ce néant et ce vide (pi'ils croient voir au-dessous du monde.

De là le nihilisme et le panthéisme : le nihilisme qui, depuis trois mille ans, forme la philosophie principale d'un fiers du genre humain , la (Uiine; le panthéisme qui, depuis trois mille ans. forme hi principale religion du monde indien. Les Grecs ont connu tout cela, et au milieu de leur ])olvthéisme et de leur fétichisme popidaire , ils ont eu des philosophies nihilistes et panthéistes, dépendant, il faut reconnaître que la saine raison n a jamais perdu tous ses droits dans le monde, même en dehors du peuple de Dieu. Il y a eu des déistes en Chine, aux hides , surtout en Grèce. En Grèce, Socrate , Platon et Aristote ont été réellement déistes, et c'est la grande gloire de la Grèce (quelle que soit la cause de cette gloire , que sa philosophie principale n'ait été ni panthéiste, ni nihiliste , et que Platon et Aristote aient réellement écrasé ces deux sectes, ainsi que nous l'avons montré. L'histoire véritie ainsi la doctrine du concile

de Trente, « qu'une étincelle de saine raison subsiste dans l'homme déchu. »

Cette étincelle de saine raison avait été inondée de lumière divine par la venue du Christ, et cette lumière a\ait relégué le panthéisme bien loin tle la pensée moderne.

Alais voici qu'après dix-huit siècles de cette surnaturelle lumière, la raison, séparée de la foi chrétienne, entreprend un nouvel effort pour résoudre la grande question : Qu est-ce que la création ? La raison moderne, beaucoup plus vigoureuse que la r;iison antique, se met à l'oeuvre, appuyée sur toute l'histoire de l'esprit humain, ([ue résume le travail de trois siècles, et que l'imprimerie met dans chaque main. \j)puyéede plus sur les merveilleux résultats de la science des nombres, des formes, des lois physiques, grande science inconnue aux anciens; lancée en outre par une sorte de vitesse acquise, sous l'influence des grands siècles chrétiens, la laison moderne se met à l'o'uvre ;ui début de ce siècle, pour résoudre le fatal problème. Mais qu'était-il arrivé? L'esprit du siècle s'était séparé tout à coup de la foi, et cette brusque rupture avec la foi chrétienne avait immédiatement changé l'orientation même de la raison , comme quand un choc retourne les pôles d'un aimant. La pensée

moderne , avec sa force et son élan , se trouvait donC;, dans l'un desescourants, tournée en sens inverse de la raison des Grecs, de la saine raison naturelle, telle qu'elle se trouvait en Socrate, Aristote et Platon. Chez ce dernier, la raison convergeait vers le christianisme à venir ; chez les sophistes dont nous parlons, elle repoussait le christianisme venu. Ce sont là, par rapport à la vérité, les deux orientations contraires de la raison. L'une tend par un instinct secret à l'affirmation absolue, et l'autre à la négation radicale.

Très-libre donc, comme elle s'en flatte, à l'égard de la vérité vivante et substantielle qui est la foi chrétienne, libre même à l'égard de tout ce qu'on nomme saine l'aison, sens commun et bon sens, la raison pure, qui est encore une merveilleuse puissance, puisqu'elle porte en elle-même ses lois, lois nécessaires , quand bien même elle }>rétend les nier ; la raison, dirigée et prévenue à son insu dans le sens de la négation radicale, cette raison, dis-je, a voulu faire un nouvel essai de sa force. Nous allons résumer ici fidèlement ce qu'elle a dit et ce qu'elle a écrit.

'2W CONÇU SIOiN SrR I.K PWTHKrSMF.

(f Je veux conii;nlr(> loiiL je veux sonder le fond (les choses, coiin;ntre la sul^staiice des efres . leiiiorigine, et recoiisfriiii'e le monde à priori. J'entends penser tontes choses comme Dien les pense, tenir en moi et développer en moi, par la pensée, l'ensemble universel, dans l'ordre ou il tlevait se développer et s'est développé.

« Or, qu'y a-t-il dans l'univers entier, dans cet univers triple, Dieu, monde et homme. Qu'y a-t-il ? J'y vois du mouvement et de la stabilité. Je vois des vérités nécessaires, absolues, infinies, éternelles, et des êtres finis, relatifs, contingents et cpii passent.

« Ou'est-ce à dire? Voici deux grandes catégories qu'on peut nonuner celle du fini et celle de l'infini. Toute chose. Dieu ou monde, rentre dans ces deux classes. Mais ces deux iné\itables différences sont-elles absolument séparées (abfohitc %\i\\lumgV? Recommencerons-nous les erreurs de ceux qui les séparent, et qui, dès lors, sont forcés de nier Tune ou l'autre, car l'une des deux ne peut se concevoir sans l'autre ? Poser l'infini comme subsistant à part, c'est le nier ; poser le fini connue subsis-

tant à part, c'est le nier. Prendre à part run de ces deux termes, c'est abstraire. Or, rien d'abstrait n'est réel. Il faut donc prendre les deux ensemble comme un même tout. Et, en effet, ces deux catégories du fini et de l'infini n'ont -elles rien de commun? Evidemment l'être leur est commiui. Ce sont donc deux formes de l'être, deux formes de la substance. L'être est, et la substance subsiste, soit sous forme finie, soit sous forme infinie. Donc, en remontant ces deux séries , dont l'une peut se dire idéale , l'autre réelle, tout infini étant idéal et tout réel étant fini, on trouve un seul et même principe, savoir, l'être ; et c'est ce qu'a dit Aristote, en parlant de ces deux séries qui découlent également de Dieu : Leur principe, dit-il, est commun {y.i)-wj ta 7:pw-a zôc aura) ' .

« Mais est-ce tout ? Ce principe de tout ce qui est, soit infini, soit fini, ce principe lui-même est-il le fond des choses, est-il le principe absolument premier? L'être est-il tout? Mais alors comment pourrions-nous nommer le néant ? Comment pourrions-nous penser le néant? On ne peut nommer que ce qui est, comme Font dit bien des philosophes; on ne peut penser que ce qui est, comme

* Le lecteur voit l'abus de l'o beau te\(e crAristote.

l'ont dit Aristote et Platon, aussi bien que les théologiens ou philosophes du xvn^ siècle, notamment Descartes, Bossuet , Malebranche. Donc, si l'on pense au néant , si on le nomme ; si l'immense doctrine du nihilisme, qui fait du néant le principe de toute chose, occupe depuis longtemps un tiers du genre humain ; si l'Inde la place à coté de son panthéisme; si la Grèce l'a connue dans Gorgias; si Platon même a dû lui rendre hommage, malgré les anadièmes de Parménide, qui n'a saisi qu'un point de vue exclusif; si Platon dit : « Oui, nous avons prouvé que ce qui n'est pas, est » (xp-erç $é ys w; ï<77i. rà (jx, 'Cv-y. à.7:t^iiioi[t.vJ. Sophist. 258); si le monde est plein de l'idée du néant ; si les mystiques chrétiens de tous les siècles , depuis Denys d'Alexandrie jusqu'à M, Olier, traitent le néant comme un terme essentiel de la vie et de la pensée; si, d'un autre coté, dans le monde réel, toute chose est et n'est pas ; si notre globe existe jusqu'à telle dimension et non plus au delà, s'il en est ainsi de tout corps, s'il en est ainsi de toute forme, de toute qualité, laquelle existe jusqu'à sa limite et pas au delà; si tout esprit réel, à nous connu, a sa limite, sa force et sa sphère, au delà de laquelle il n'est pas et n'agit pas ; s'il en est manifestement ainsi de tout être que nous voyons et de toute

qualité des êtres, puisqii'aucune qualité d'aucuu être, connu par l'expérience, n'est infinie, il s'ensuit, comme on le voit, qu'il y a une limite à tout, c'est-à-dire que la limite de toute chose existe, c'est-à-dire qu'au delà de toute chose vient ce qui n'est pas. La catégorie de l'être est-elle donc la seule parmi les catégories réelles ou concevables? Evidemment non , puisqu'il y a le non-être. Qu'y a»t-il donc en dehors de l'être? H y a manifestement le non-être; c'est une identité dans les termes, et c'est un fait expérimental ; donc il y a le néant.

« Voici donc deux nouvelles catégories, l'être et le néant , obtenues en résumant toutes les pensées des hommes, nécessairement et également négatives et affirmatives, toutes les doctrines de tous les temps, et toutes les qualités des êtres, y compris comme il le fallait bien, toutes les limites.

« Mais à leur tour ces deux catégories seront-elles isolées? Laquelle est le principe des choses? Poserons-nous , comme tous les dualistes , poseronsnous deux principes des choses? Évidemment il n'y a qu'un principe, comme le dit si bien Aristoîe (er? zsipavo;). L'hypothèse des deux principes est absurde, contraire à la raison, qui cherche avant tout l'unité, l'identité. L'identité est le premier principe delà raison. INIais si, d'un coté, il n'y a

qu'un principe, si, Jim autre coté, il y a deux catégories bien distinctes, ce que démontre toute expérience comme toute pensée ; il faut bien que ces deux grandes séries des êtres et de leurs limites, de l'être et du néant, aient à leur tour un principe commun. Il le faut : donc il ne reste qu à le clierclier. Mais quel peut être le commun principe de l'être et du néant? Où trouver cette identité de l'être et du néant? Mais plutôt comment ne pas la trouver? où peut-on ne pas la rencontrer? Elle est en tout, partout, et toujours sous nos yeux; elle est en nous et hors de nous, dans tous les êtres : nous sommes nous-même cette identité. Et, en effet , l'être est-il différent de sa limite? Évidemment non. Donc cette limite n'est pas différente de cet être. Donc tout être met sous nos yeux l'identité de l'être et du néant. Et tout être manifeste cette identité par chacun des moments de sa vie. Qu'est-ce e;i effet que vivre? C'est avancer, changer, devenir, en un mot, passer de ce qu'on était à ce qu'on n'était pas. Le moment où je pense, moment indivisible, n'est-il pas réellement l'identité de l'avenir et du passé dans l'unité du présent, l'identité, par conséquent, de ce qui est et de ce qui n'est pas? Le temps, l'espace, dans tous leurs points, nous présentent cette identité, et c'est elle que met en

CONCLUSION SLll LE PANTHEISME. 2^5

évidence radmirable merveille du calcul infinitésimal , merveille que la géométrie , qui ne la comprend pas encore, n'a jamais expliquée, et dont le principe fondamental consiste à saisir, dans la science infaillible, l'identité de l'être et du néant. Car qu'est-ce que l'élément infinitésimal , sinon , comme Newton le définit, la quantité saisie au moment même où elle s'évanouit, non pas après, car alors elle ne serait rien, non pas avant, car alors elle serait quelque chose; mais en ce moment même où n'étant plus elle est encore, où elle identifie par conséquent en elle, et l'être, et le néant. Oui, la géométrie même, cette science irréfutable, nous montre que le principe du temps, du mouvement, de la grandeur et de la force, est l'identité même de l'être et du néant. Eh bien ! nous l'affirmons, cette identité même, prise absolument et universellement, cette identité-là est ellemême le principe de toutes choses : elle est Dieu. « Et en effet, tout commence. Mais qu'est-ce que commencer à être? Comment ce qui n'était pas devient-il? Par un terme moyen que met en évidence l'élément infinitésimal, principe de la grandeur ; par un état intermédiaire entre le néant et l'être, qu'il faut appeler ]e devenir, comme Newton, du point de \ue inverse, le nomme Vévanouir.

« Et en vérité, toute chose, toute vie, estuu devenir perpétuel , ;iussi Lien qu'un perpétuel défaillir. Tout passe , dit 1 éternelle sagesse , tout coule (t.x'j-o!. oài), dit Heraclite que suit Platon ; tout est fluide^ ditFénelon, et puisque le temps marche toujours, et change toute chose à chaque instant; puisque tout nait et meurt, il s'ensuit que tout être commence et finit , auK deux termes de son existence, et aux deux bouts infiniment rapprochés de chaque moment indivisible de sa durée. Donc enfin le devenir est le principe, V évanouir est le terme.

« Mais ce principe et ce terme coexistent toujours, sont manifestement identiques, sauf le point de vue. Ce devenir et cet évanouir sont le principe et la fin de toutes choses , T alpha et l'oméga , sont Dieu. Dieu donc devient (®ctt ift ini SBerben) et se transforme incessamment, en toute créature, et en tout mouvement des créatures, et c'est là l'infini véritable , car il ne meurt que pour renaître, et va du même au différent, pour revenir du différent au même, depuis l'éternité jusqu'à l'éternité. Voilà l'infini réel et vivant, le Dieu vivant. Dieu donc se transforme en toute créature ; mais il se développe aussi lui-même et il avance. Son travail, le travail de l'esprit universel, n'est pas vain pour lui-même.

D'abord, avant tout, il n'était pas. Comme dei^eiiir, il était k peine, ou plutôt il n'était qu'en voie d'être. Dans le monde matériel, dans les règnes inférieurs, il sommeillait, ou sans conscience aucune, ou avec une très-vague conscience de lui-même. Les pierres, les plantes, ne soupçonnent pas leur existence ; l'animal la soupçonne et la sent , mais ne la connaît pas, et ne la saurait réfléchir. L'esprit luiiversel, en cet état , ne réfléchissait pas. C'est dans l'homme que l'esprit prend enfin conscience de lui-même et peut dire : Je suis celui qui suis!... « Voilà la science de la réalité. Quant à la genèse de l'idéalité , qui est la logique proprement dite , peut-elle être autre que celle de la réalité ? L'ordre idéal n'est-il pas le modèle, ou le calque de l'ordre réel ? Tout ce qui est rationnel est réel ; tout ce qui est réel est rationnel, comme l'enseigne fort bien Descartes. Donc, il suffit de traduire ce qui précède pour avoir la Logique, la Logique transformée, la Logique virile de l'âge philosophique du monde, la Logique réelle et concrète , opposée à la Logique abstraite, à la Logique puérile du monde présent et du monde passé. Logique qui se nomme scii/ie raison et bon sens, et qui consiste à retourner le principe d'identité contre lui-même ; qui met à part, comme l'enfant, tout ce qui paraît différent;

qui sépare d'une séparation radicale le fini de l'infini, l'être et le néant, et toutes les autres antithèses possibles; qui voit des dilemmes partout, qui admet des contradictions absolues, comme font les dualistes , et les adorateurs des deux principes , et tous ceux qui ne se sont pas encore élevés à la souveraine identité.

« A cette Logique puérile succède la vivante Logique que voici : de même que l'identité de l'être et du néant est le principe luiiversel et créateur du monde, de même l'identité des contradictions , ou mieux encore ï identité de l identique et du non identique y est le principe fondamental de toute vie intellectuelle, de toute pensée, de tout discours. Car enfin toute proposition consiste à affirmer l'identité de termes différents; sans cela, elle n'apprendrait rien , et n'aurait que cette forme vide : le rncme est le même , ou A est A. Et par la même raison , tout syllogisme, tout raisonnement, s'il a un contenu réel, ne pose-t-il pas l'identité de trois propositions différentes , à moins qu'il ne se réduise à ce non-sens : A est A, or A est A; donc A est A ; discours entièrement vide, connne l'être pur et l'affirmation pure, comme tout ce qui est abstrait, et tout ce qui n'implique pas son contraire.

« De cette manière, il n'y a plus d'erreur, et l'es-

CONCLLSIOX SI 11 Li; PA.NTHEISMi:. 2^9

prit n'a jamais pensé en vain, car toute contradiction est identique à ratfirniation opposée. Tous les systèmes sont vrais en tant que pensés, tous sont faux en tant qu'exclusifs et abstraits, en tant que refusant d'impliquer leur contraire. Le seul système dernier et absolument vrai est celui qui les embrasse tous dans le principe de l'identité absolue. « De même cpi il n'y a point d'erreur, il n'y a point de mal. Car tout bien est relatif, et, pris d'un certain point de vue, est mal. Tout mal est relatif, et, d'un certain point de vue, est bien.

« Il est bien de sacrifier à la patrie un criminel, mais il est mal de tuer un homme. C'est un mal de tuer un homme, mais c'est nn bien re/ati/ aussi que de jouir des richesses qu'on lui prend; comme c'est un mal de faire périr des milliers d'honniies ])our conquérir une partie de la terre , mais c'est un bien d'agrandir un empire. C'est un niid de tuer son père, mais c'est un bien que d'avoir la vigueur et l'indépendance nécessaires pour consommer ini acte aussi saillant, relativement à la platitude ordinaire de la vie. Socrate a été mis à mort injustement, car il annonçait la vérité ; mais il a été mis à mort justement, parce qu'il violait les lois de sa patrie. De même pour le divin auteur du christianisme. Tout est donc relatif, et pris de haut, ren-

ferme toujours les deux points de vue que la conscience vulgaire et la moralité bourgeoise croient toujours séparés ; connue la raison vulgaire , le sens conuuun (23erftant>j, croient le pour et le contre, le oui et le non , et les contradictions irréconciliables.

« Voilà notre Logicpie.

« Et dans tout cet ensemble si rigoureusement enchaîné, dont on ne saurait arracher un seul chaînon , dont aucun point ne saurait être logiquement réfuté , nous avons poiu' nous , outre cette irréfutable dialectique, nous avons tout l'ensemble de la science moderne, en même temps que toute l'histoire de l'esprit humain.

« Quels sont, en effet, les trois grands résultats de la science, soitdansl'histoire de la nature, soit en physique proprement dite, soit en mathématiques?

« Voici les trois grandes lois plus larges que celles de Kepler, où se résume la science moderne.

I. Tout vient de rien , c'est-à-dire de l'identité implicite de l'être et du néant,

IL Tout se développe par l'opposition et la contradiction des deux termes, l'être et le néant.

III. Tout se consomme par l'union des deux termes, ou l'identité explicite de l'être et du néant.

« En effet, les trois grandes données de la science

moderne, savoir : la loi infinitésimale ou loi du j)rincipe des grandeurs, puis la loi des germes en croissance, et puis la loi de l'électricité, qui est la substance de toute force, tout se résume dans nos trois lois.

« Tout commence par lui germe, qui d'abord n'a pas d'existence ; tout se développe et marche de la petitesse à la grandeur, à partir du principe infinitésimal des grandeurs, lequel n'a aucune grandeur assignable, aucune grandein- finie, et qui est, relativement à la grandeur, l'identité de l'être et du néant. C'est là le type scientifique de tout germe. Or, tout vient par germe ; le monde lui-même, le monde entier n'est qu'une fleur en développement. Or, la science naturelle nous apprend que notre terre a été d'abord un nuage, qu'elle a été ensuite un globe en feu, et qu'aucun germe ni végétal, ni animal, n'y pouvait subsister, sinon idéalement, sans aucun corps, c'est-à-dire sous luie forme d'être identique au néant. Cependant, par le fait, les germes ont pris corps et ont peuplé la terre. Ne vovonsnous pas encore aujourd'hui des générations spontanées, et des germes surgir là où d'abord ils n'étaient pas? Or, il en est ainsi de la terre même, de tout notre système solaire, de toute la pléiade de soleils dont nous faisons partie, et de toutes les

252 CONCLLSIOX SLll LE PANTHEISME.

pléiades d'étoiles prises ensemble. Il en est de inèine pour tout ce qu'on appelle esprit, si l'on maintient cette ancieiuie distinction. Il en est de même pour tout ce qui est, y compris Dieu. Rien n'était, et tout est devenu, par le développement spontané du néant fécond, en puissance d'être.

« Mais l'ensemble et le détail des trois lois est rendu manifeste par la loi de l'électricité, l'un des noms de la force et de la vie luiiverselle. Cette loi est la loi universelle de la vie et physique et logique.

« Quelle est la loi de l'électricité? D'abord un fluide neutre, où rien ne parait, mais qui implique deux fluides contraires.C'estlàlepremier moment de toute chose. L'instrument de Volta, c'est-à-dire l'instrument révélateur de la vie , distingue, sépare ces deux fluides en deux fluides contraires , les accumide en deux pôles opposés dont l'un est positif et l'autre négatif. C'est le second moment de la vie, où chaque être, comme cliaque idée, se montre comme renfermant en lui deux choses, savoir ; lui-même et son contraire, le positif et le négatif opposés. Mais l'instrument révélateur va plus loin : après avoir posé les deux fluides comme adverses et contraires, il les unit; et que doiuie leur union? Cette union donne la lumière, la chaleur et la vie. C'est le troisième moment de l'existence. Oui, toute lu-

CONÇU SIO\ SIR LE P ^NTHKISMi:. 2").".

mière, solnireou factice, physique ou intellectuelle, vient de cette cause. Toute lumière, toute chaleur, tout mouvement, toute vie, tout cela c'est Funion, l'identification des contraires, du positif et du négatif opposés , l'identité enfhi de l'être et du néant. Car, de même que dans l'électricité, il n'y a qu'un fluide, le positif, dont l'autre n'est que la négation, de même, il n'y a qu'un être, dont Vautre, l'adverse ou la limite, n'est que la négation.

« Et ces principes se vérifient par les applications, Clar, d'abord, nous expliquons par eux l'admirable et profonde métaphysique du calcul infinitésimal, restée absurJe jusqu'à ce jour. En second lieu, la physique, l'embryogénie, la physiologie, la philologie même , doivent leurs meilleures lumières à notre loi luiiverselle des trois moments. Donc notre loi est la vérité même. Et les choses sont ainsi dans l'ordre réel et dans l'ordre logique. Il n'v a qu'un seul être, ou, ce qui est même chose, une seule idée, mais cet être ou idée est identique à son contraire et à sa négation. Cet être d'abord nul, tant qu'il est implicite et demeure en lui-même, se développe à l'iniini, c est-à-dire indéfiniment par des périodes successives d'affirmations, suivies de négations précisément contraires et d'identification des deux. «

Arrêtons-nous. Tel est le système auquel arrive la raison pure, appuyée sur toutes les richesses du passé, sur toute la science du présent, fortifiée par la vigueur logique des siècles modernes, mais orientée dans cette direction négative que lui imprime l'opposition au christianisme. Quand on lit l'une quelconque des expositions qui ont été données de ce système, mais surtout quand on peut lire Hegel lui-même, si l'on s'efforce de comprendre cette monstrueuse dialectique, il semble qu'on devient fou. Quelque habitués que nous soyons nous-même à cette lecture, nous n'avons pu écrire cette analyse sans que notre poitrine ne se soulevât, et ne fût comme gonflée de lariiies, en reproduisant tes blasphèmes contre la lumière éternelle qui éclaire tout honuiie venant en ce monde , et que je sais être mon Dieu. Mais c'était pour en venir à une heureuse et féconde conclusion , et il a bien fallu prendre courage.

Que le lecteur veuille biéil considérer que tout ce qui précède est en effet parfaitement irréfutable, comme le soutiennent Hegel et ses disciples, si l'on

accorde un point. Mais quel est ce point? C'est que le rien est quelque chose, et que l'être c'est le néant. Mais comme cette assertion est la formule même de l'absurde, il en résulte que le système n'a pas besoin d'autre réfutation que son propre énoncé, puisque son énoncé est sa réduction à l'absurde. Un souffle donc l'anéantit. Ce système n'est pas seulement absurde, il est l'absurde proprement dit, l'absurde lui-même sous sa forme la plus saillante et la plus explicite, l'absurde posé en principe, mis en doctrine, développé encyclopédiquement et pénétrant barmoniquement tout ce système d'atliéisme pantliéistique dans cliaque détail .

Mais quel besoin avait-on donc d'ériger l'absurde en système? Le voici : « Suivant Hegel, dit un crice tique judicieux, il est faux de dire que deux con- « tradictoires s'excluent réciproquement. Chaque « être au contraire est en contradiction avec lui- « même; la contradiction forme son essence; il les « contient dans son sein , et son identité consiste à « être l'unité de deux choses opposées. Hegel a fort u bien compris que la contradiction est l'argument a invincible qui s'élève éternellement contre le « panthéisme; il a compris qu'il n'y aurait rien de « fait tant que cette arme ne serait pas émoussée,

256 CONCM SION Sî H IA\ PWÏHKISME.

« t;mt ([lie ralflnnaliou et la lu'gatioi) s(M"aieiit coii- « sidérées coninie incoininmiKaliles. Il a senti que « là était le nœud de la question. Sa méthode, qui, « suivant son école, est sa grande découverte, son « invention innnortelle, n'est que la théorie de ce « principe, que les contradictoires sont identiques. « Dans Fichte, dans Schelling, on trouve de fortes «! contradictions; mais ils respectent, jusqu'à un « certain point, les lois universelles de la raison ; « l'absurdité se cache sous des apparences logi- « ques. Ici, la contradiction marche le front levé. « L'absurdité se pose comme méthode fondamen- « taie ' . »

Telle doit être, en effet, la méthode, si l'on veut parvenir au panthéisme, qui soutient qu'il n'y a qu'un seul être, ou bien à l'athéisme, puisque l'athéisme consiste à affirmer que l'être n'est pas.

Or, ce point de départ et ce procédé de Hegel est le non-sens le plus inepte, le plus puéril, qui ait jamais été connnis par aucun sophiste ou rhéteur. Dans le fond , c'est l'éternel esprit d'erreur et de négation absolue qui a été, dans tous les siècles et dans tous les esprits éteints, le fonds commun du panthéisme, de l'athéisme et du sophisme. Dans la

* (Ut., lloiiol el la Phil. alloinande, p. Si.

COINCLUSION SI U \M PANTHEISME. '2:^1

loriiie, c'est la plus étrange de toutes les niystiticatioiis de la pensée que nous présente l'histoire de la philosophie. C'est une erreur d'un autre ordre que celles de tous les philosophes. Le raisonnement de Hegel est ime faute matérielle de Logique, punissable dans lui écolier, comme est celle d'un élève de philosophie qui présente un syllogisme grossièrement faux, ou d'un élève de mathématiques appliquant à rebours les règles du calcul infinitésimal. Pour préciser et pour donner le uoîh même de cette faute de Logique, il faut dire que c'est le plus monstiueux exemple d'abst/'dction réaliséequi ait jamais été donné dans l'histoire de l'esprit humain.

Le système tout entier et toute la méthode de Hegel reposent sur un puéril jeu de mots. En face des choses, et cherchant leur premier principe, on se demande : Que vois-je? Je vois le fini. Mais en dehors de la catégorie du fini, n'y a-t-il rien ? Il y a l'infini. Qu'ont de commun ces deux catégories? L'être. C'est bien. Voilà donc la catégorie de l'être, mais en dehors de la catégorie de l'être, rpTv a-t-il.*

Ici commence la découverte de Hésel : elle est tout entière dans la réponse à cette question : Qu v a-t-il en dehors de l'être.' A cette question, la réj>onse ordinaire est celle-ci : En dehors de l'être,

258 CONCLUSION SLll LE PANTHÉISME.

il n'y a rien. Mais qne réjiond IlégelPll répond : En dehors de l'être, il y a le rien. Tout est là.

Voilà la découverte, le principe, le système. En dehors de l'être, il y a le rien ; et ces deux catégories réunies produisent l'ètre-néant, qui est le principe de toutes choses.

Une abstraction réalisée qui consiste à faire du mot /ve"// lui substantif concret, à lui donner une réalité, contrairement au sens même du mot , qui fait d'une simple forme grammaticale, synonyme de la particule non, lui être réel ', un terme fondamental de l'univers, voilà la découverte de Hegel. C'est le plus insaisissable non-sens, et le plus étrange évanouissement de la pensée qu offre l'histoire, si étrange déjà, des erreurs de l'esprit humain.

On ne saurait caractériser complètement, ni montrer l'extrême grossièreté de ce risible sophisme, qu'en avouant qu'il est de l'ordre des plus triviales facéties et des non-sens grotesques commis pour rire. « Partageons en frères, disait Polichinelle : à moi tout, à toi le reste. » C'est le procédé de Hegel. Polichinelle prend le tout pour l'une des parts, et le reste pour l'autre part, préci-

* Hegel , du reste , dit aussi que non, ici, maintenant, sont des êtres réels.

sèment comme Hegel prend l'être ou le tout pour l'une des faces de Tunivers, et le reste, c'est-à-dire le rien, pour l'autre face.

Oui, c'est par de tels procédés que les sophistes, ■ ces dangereux farceurs de la pensée, en anuisant de leurs paradoxes grossiers la foule des penseurs ignorants, répandent dans l'esprit des peuples les semences de l'erreur, de Tathéisme, du désespoir, du crime, et travaillent à la ruine intérieure des âmes et à la ruine des sociétés.

Mais SI l'on voulait suivre Hegel dans cette \oie fantastique et ce risible pi-océdé, consistant à chercher quelque chose en dehors de la totalité de l'être, ne pouvait-on pas voir qu'après l'être et après le néant, il restait encore quelque chose, comme en mathématiques , au-dessous des quantités positives et au-dessous de zéro, il reste quelque chose, savoir, toute la série des quantités négatives. Ainsi après l'être et le néant de Hegel, il restait encore et le fini négatif, et l'infini négatif, très-différents du néant ou de zéro.

Il n'y avait donc pas seulement, dans l'univers, l'antagonisme de l'être positif et du néant, dont la combinaison produit le devenir: il y avait, de l'autre côté de zéro, la combinaison entre le néant et l'esprit négatif, dont la rencontre produit évideni-

2(i(l CONCi.l SION SUl M! i' \M II liiSMI].

liUMil le (/(''/'(lillir. .le dis donc ([uc l;i synthèse foiidanient;de et dernière n';iN;îit j)as dn tout lieu, couune le prétend Hegel /entre l'être et le néant, d'où naît le devenir, principe des choses , mais bien entre le devenir lui-niéiiie et le déJ'adUr, deux. forces égales, identiques en intensité, mais de sens contraire, d'où résulte incontestablement le deniciiier ; c'est-à-dire 1 équilibre parfait , le zéro fixe , le néant stable, le vide non sollicité, l'indifférence absolue , l'éternelle innnobilité. C'est ce {pi'Arisfote a remarqué. Nous l'avons cité ci-dessus. Tel serait le principe de toutes choses, et l'existence serait démontrée impossible. C'est là ce c[ue devait produire l'analyse fantaslique de Hegel rigoureusement et complètement appliquée.

On voit ([ue l'athéisme, ou, si l'on veut, le panthéisme, n'est pas heureux dans la plus rigoureuse et l.i ])lus scientifique de ses tentati\(>s. On voit qu'il est identique à l'absurde, et (|ue l'essai d'incrédulité radicale de l'école hégélienne n'est autre chose (jue l'apparition de l'absurdité absolue érigée en méthode, développée en système.

coNcnsiON srn i.f. pwtiikismi:. 2r.i

Voilit poui' la j)ai-tie (lialecticjiK^ du s\sleiiK\ Sa partie liist()ric|iie, coiniae léstniK- de riiistoire de l'espiit liuinaiij, nous l'avons amplemeiit appiéciée en montrant ce ([n Cn ont dit d'avance Aristote et Platon.

Quant au fond prétendu scientifique, einpiunlé aux sciences natiu'elles, physiques, nîaîliéniaticjues, il faut en dire un mot.

D'abord, en ce cpii concerne l'élément intinitésiin.il géométrique, considéré comme l'identité de l'être et du néant dans l.i grandeur, c'est une a])surtlité gratuite. L'élément infinitésimal n'a point de grandeur, sa définition même l implique. S'il a\ait luie grandeur ([uelconque, il ne serait pins infinitésimal. Il est nul en grandeur, voilà tout. Et il n'v a aucun prétexte ni aucune possibilité de due, qu'étant nul en grandeur, il a néanmoins une grandeur. Les mots s'y refusent. Ceci est ajouté pouile svstème, afin de trouver, en géométrie, l'identité de l'être et du néant. C'est de la même manière que l'on trouve en algèbre l'ideiUité du i)ositd <'t du négatif, ei f[ue l'on pose cette équation 2) — :')}

=5j-. L'élément infiiiitésimjil est en deliors de la quantité, comme Leibniz le dit de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, double limite de la quantité en dehors de la quantité ; extremitates quantitatis, non inclusœ, sed seclusœ.

Secondement, Hegel, après avoir cru trouver qu'en géométrie le j)rincipe des grandeurs est un j)oint réunissant en lui l'identité de l'être et du néant, après avoir cru démontrer que tel est le principe de toutes choses, que c'est là Dieu même, et que tout vient de rien, Hegel s'appuie sur ce qu'il voit grandir les germes dans la nature, à partir de points invisibles, et il affirme que l'ensemble des choses, Dieu et monde, grandit par développement spontané.

Assurément c'est là une des plus insupportables absurdités du système. Croire, en effet, qu'il n'y a dans l'ensemble des choses qu'un seul être en croissance, à partir de rien, c'est croire que ce qui n'est pas devient, et devient par soi-même : c'est croire qu il y a des effets sans cause.

Hegel , comme tous les athées , est ici le jouet d'une imagination grossière et d'une donnée empirique mal comprise. Il voit croître des germes et compare le monde à un germe. C'est bien. Mais il sup])ose que les germes grandissent tout

seuls , et il ne tient pas compte des forces invisibles qui les fécondent et qui les vivifient.

Il appelle énergie spontanée cette force qui fait venir ce qui n'est pas , qui développe ce qui commence , et qui augmente ce qui est peu. Mais qu'est-ce qu une énergie spontanée inhérente à ce qui n'est pas ?

L'énergie spontanée d'un germe vide inconscient, c'est-à-dire d'un simple possible qui n'est pas , est une grossière image formée dans l'imagination par le spectacle d'une plante en développement. On voit un germe passer de la petitesse à la grandeur , de la simplicité à la distinction des parties , déployer des rameaux et se charger de feuilles et de fruits. On le voit croître , on dit : il pousse; on ne voit pas qu'il est poussé. On ne voit pas les forces invisibles qui le couvent et qui le suscitent : on n'aperçoit pas l'origine de cette prévoyance qui lui apporte les matériaux de la croissance , et la force pour employer les matériaux. On oublie l'impulsion initiale, et l'instant de fécondation sans lequel l'arbre entier resterait éternellement en germe. Encore bien moins s'informe-t-on d'où viennent les germes et qui leur donne ce plan intérieur et })rédéterminé , aussi visiblement déposé dans leur sein , que l'est un

26/4 CONÇU sro\ sri{ le panthéisme.

plan signé de l'arcliitecte , sous la première pierre (l'un palais. Jlégel compare à chaque instant l'ensemble des choses , Dieu et monde , à un £[erme , à un œuf, à un chêne, à nue fleur : 'c Le monde. <( dit-il , est une fleur qui ])rocè(le éteinellemeul « d un germe unique : cette fleur c'estlidée divine, « absolue , universelle», [)i()duile par le mouve- « meut de la j)eusée' . >•

Cette idée de dévelopjiement spontanée du j)ossible , et tle la croissance continue d'un priucipe fini , s'élevant et grandissant seid , saiis être couvé j)ar l'infini, n'est donc qu'une imagination iriaisonnable. d'est le calque de l'effet visible et perceptible au\ sens , et la négation de la cause invisible et accessible à la raison. C'est croire qu'une grandeur peut grandir seule , sans qu il lui soit rien ajouté, que le moins ptnit devenir le [)lus sans addition, qu'un jet d'eau peut s'élever plus haut que son point de départ, (pi'une source donne ce qu'elle n'a pas , ([iie les effets sont plus grands que les causes, les conséquences plus amples que les principes en un mot. qu'il v a des effets sans cause.

Le principe de Hegel est le ])rincipe du féti-

' Hegel Elhiq.. liv. ii. [nop. m. iv.

CONCIASIf» SIH I,F. l>A>'JHKJSMr. 25.')

chisnje qui adore I"arl)re , parce c[u iî^noranf les causes du développenieut , il croit que cet être eu croissauce porte en lui inème la source absolue de sa vie. Croire cela de l'eusemble de Tuiuveis. comme Hegel , c'est même chose que de le eroue il un(^ plaute , connue le sauxage, ou ])lut()t c est uu fétichisme bien plus a\eugle encore. I/eusemble du monde ne gr.uidit pas plus j)ar lui-même, et encore moins, s'il est possible, qu un arbre ne grandit par lui-même et n'est sa propre cause , son propre créateur et son propre vivificatenr.

Enfin pour ce c[ui est de l'usage que fait Hegel de la pile voltaïque, comme symbole révélateur de la genèse des choses et de leur développement historique ou logique, cet usage , ou plutôt cet abus , n'est pas moins grossièrement inepte que

I idée qu'il se fait des germes ou de 1 élément infinitésimal.

Il entend dire qu en j)hvsique on enseigne ceci :

II y a un fluide universel, partout répandu, qui est d'abord à l'état neutre , immobile et dormant. Sa vie s'évedle quand luie cause quelconque divise ce fluide en deux autres , dont 1 un se nomme le

Jlitide pusitifici 1 autre XeJUiicle nê^ntif. Lorscjue ces deux fluides sont séparés, ils s'attnent. et quand ils viennent à se réunir, il n'y a plus ni fluide po-

sitif, ni fluide nég;ttif ap]);irent , in;iis une identification des deux , qui est la lumière , la chaleur et la vie dans l'ordre physique. Ainsi le procédé par lequel les deux ])oles électriques sont à la fois posés et ^détruits est le ])rocédé qui produit la lumière.

C'est là la métiiode loii;ique , dit Hegel, et voici comment. Soit donnée l'idée : l'idée est d'abord vide et nulle. Mais l'idée a une énergie spontanée qui tend au (lévelopj)ement. Ce développement a lieu pai' la distinction ([ui se jiose au sein de l'unité primitive. Cette distinction consiste en ce que l'idée pose en face d'elle-même sa négation ou son contradictoire. Le ncgctti/'i^e pose en face du positif. \u lieu d'une idée , il y en a deux qui semblent se nier réciproquement. Si le mouvement s'arrêtait là , ce serait une distinction et une contradiction stérile. Mais la Logique poursuit son mouvement : il faut c[ue les contradictoires se réunissent , s'identifient. L'idée alors est lumineuse et féconde, parce ([u'elle s'est montrée renfermant son contraire, et qu'elle est maintenant l'unité et l'identité de sou affirmation et de sa négation.

Il est inqjossible de calquer plus grossièrement. Le sophiste ne voit pas qu'on ne donne , en physi-

CONCUÎSTON SI R LE P4NTHEISMK. 267

que , le nom de positif et de négatif aux deux fluides, s'il y en a deux, que pour distinguer leur direction, et que la physique n'entend pas enseigner que ces fluides soient choses contradictoires qui se repoussent etc[ui s'excluent, puisque, tout au contraire, ils s'attirent, tandis que les contradictoires en Logique, la négation et l'affirmation, se repoussent et s'excluent , et donnent, en s'unissant, non l'évidence du vrai, mais le contraire, l'absurde.

Et sur cette théorie du })rocédé logique, déjà employée pour établir que l'infini c'est le fini, que l'être c'est le néant, le sophiste établit ou fera établir par ses disciples que le bien c'est le mal ; que Dieu c'est le mal ; que l'identification du l)ien et du mal , troj) longtemps attendue, sera la morale même ; que l'abolition de la conscience et de la distinction du bien et du mal commencera la vraie vie de l'àme , la véritable vie libre et morale pour l'homme et pour la société. Oui, les disciples appliqueront , le maître en doune l'exemple, au bien, au mal, à Terreur et à la vérité, cet axiome de la secte : « Toutes ces oppositions « où la raison vulgaire ne voit que contradiction « et une opposition réelle, la raison philosophif( que y voit la vérité par laquelle les deux termes

•2i\H CONCfA SION SI II I.K rwTHr.iSMr.

M sont A l:i lois post'S et dctniits, » prrciséinent coniiiic le j)livsicien voit (l;iiis la pile \oltai(|ii(' l'insti'unieiU merveilleux j);tr li'(|iiel les dciiv \hAv> électriques sont à la fois posés et détiuils pouf pi'oduire la luiiiicic.

Tel est le fond du svstéme de lléi;ei : deux idées : l'idée de i;('rine conijiarée à l'idée de l'élément infinitésimal, et l'idée des deux pôles électricpies; double vérité naturelle très-féconde et très-g;énérale , empruntée à la philosophie de la nature , à M. de Schelling , dont Hegel fut d'abord le disciple. Tel est le fond saisissable et solide du système. Le reste est absolument fantasticpie et purement absurde.

Quant à la démonstration du j)anthéisme , de l'athéisme qui annule Dieu , et le réduit à faire partie d'un germe aveugle en développement, nous l'avons vu , cette démonstration c'est le procédé infinitésimal renversé , c'est l'acte fondamental de la vie raisonnable exécuté à rebours, c'est le procédé sophistique de tous les siècles . franchement appliqué et produisant son fruit . savoir : l'absurde absolu , manifesté et avoué.

Et voilà par quel usage de la science , de l'histoire et de la raison, l'esprit de ce siècle, dans son courant spéculatif principal en dehors de la vie

CONCMSION SI II U: l'ANTHEISMli. "2(19

clirélieiHie , est par\eiui à ét;il)lir du même coup le panlhéisme et l'athéisme. Le panthéisme , car tout est Dieu; l'athéisme, car ce tout en croissance, à partir de rien , demeure toujours borné et n'a jamais rien d'infini, ni en sagesse, ni en puissance, ni en bonté, ni en amour, ni en félicité.

Mais qu'on le remarque, ces risibles abus de la science et de l'histoire ne sont que surajoutés au système. Le fond est ce c[ue nous avons dit souvent, et suiabondamment démontré dans les chapitres précédents , le fond , le principe de toutes ces monstruosités , c'est la dialectique même telle c[ue la manient les sophistes : c'est la raison, orientée en sens inverse de sa direction légitime et retournée, par un crime de la volonté libre, contre Dieu et vers le néant : c'est le procédé principal de la raison qui, à la vue des êtres limités, efface toutes les limites pour concevoir Dieu ; c'est, dis-je , ce procédé même retourné : c'est la pensée etlacaiit 1 être j)()ur s'efforcer de concevoir des limites infinies, c'est-à-dire le néant. Mais la raison, ainsi retournée et profanée dans ces esprits prévaricateurs , se venge et montre bien sa céleste origine, en les menant avec une infaillible rectitude et une irrésistible force là où ils doivent aller, à l'absurde absolu , manifesté avec son critérium et

son caractère propre , la contradiction dans les ternies.

Et maintenant, ([u avions-nons annoncé? Nons avions annoncé ([ne nons mettions, avec joie et confiance, la hache à la racine dn panthéisme, parce qne nons espérions le détruire. On l'évidence n'est rien, disions-nons, et la raison est impuissante, ou nons allons faire voir qne le panthéisme actuel, le plus savant, le plus complet qu'ait enfanté l'erreur, est, pour l'idée du vrai Dieu, distinct du monde et créateur du monde, la plus puissante des démonstrations par l'absurde. Or, nous crovons avoir tenu parole.

Ce n'est pas nous, bien entendu , (pii détruisons le panthéisme. Il s'est détruit lui-même. Nous avons seulement montré qu il est détruit, détruit aux yeux de tous ceux qui comprennent, quoique non j)as aux yeux de ceux (jui ne voient rien.

Cette erreur, disons-nous, aussi bien que son autre face, l'athéisme, est maintenant chassée delà philosophie. En effet, ce c[ui est démontré absiu'de, et forcé de se déclarer tel, est détruit aux yeux de la raison.

Or, en elle-même, sans doute, cette erreur double a été de tout temps détruite aux yeux du sens

CONCLLSION SLR LE PANTHEISME. 271

commun. Le sens connnun n a jamais pu admettre ni que tout fût Dieu, ni que Dieu ne fût rien. Scientifiquement , Aristote a détruit le panthéisme , en posant que, s'il n'y a qu'une substance, les contraires et les contradictoires sont identiques, et que, si les contradictoires sont identiques, iln y a qu'une substance. Or , comme l'identité des contradictoires est précisément la formule de l'absurde, il s'ensuit que le panthéisme est absurde, par conséquent, détruit scientifiquement.

Mais ce simple raisonnement, auquel on ne j)eul rien répondre, pouvait n'être pas bien compris. L'histoire, dirigée par la Providence, l'histoire s'est chargée, dans notre siècle, de le développer sur une immense échelle, et de le rendre manifeste à tous les yeux. L'histoire donc, au sein de la nation la plus savante et au foyer de la plus vive lumière, a faitéclore le monstre du panthéisme et de l'athéisme, sous des proportions gigantesques, parfait dans ses organes et développé dans les plus heureuses conditions. Et le monstre, vivant sous nos yeux , a parlé et a dit : Mon principe et ma loi est ceci : l'être et le néant sont même chose (Sein unb 9îic^tê ift baffelbe) ; mon principe et ma loi, c'est l'absurde lui-même.

Ainsi, le panthéisme et l'athéisme scientifiques

■11-2 CONCI.l MON SI K l.i; i' WlflKISMi;.

sont l'eNcnus iiii instaiil parmi nous. I>e monstre à deux têtes a essavé de \ ixie. s'est soijIe\é de terre dans un suprême effort, et a dit ; Je suis ! absurde! Il me faut, j)()ui- \ ivre. I identité des contradictoires et l'anéantissement de la raison. Et en parlant ainsi, le monstre est tond)é mort: son \enin a i-uisselé sur une |).utie de l'Europe, et son gigantesque cadavre intecte encore les airs.

Nous, en ce moment, nous approchons le flambeau de cet amas de corruption pour constater que ce n'est plus cliose \i\ante, et nous disons avec assurance : Le grand Pan est mort!

Ce spectacle étant sous nos yeux, je dis que, dans l'histoire de l'esprit humain, jamais erreur n'a été mise à un et détruite aussi radicalement.

Or, comme la doul)le erreur du panthéisme et de l'atliéisjne implique en elle toutes les erreurs, j'ai dit, et je répète ici, que cette radicale destruction '^radicale en Lo2;i(pie' est \\n moment très-solennel dans l'histoire de l'esprit humain. Les r.:cines de la double erreur, certes, ne sont ])as détruites dans le coeur des mécliants. ni dans res])rit reuNersédes sophistes: mais dti moins cette enrur est exclue <le la philosopliie. La société intellectuelle estdélivrée. et n'a pins (jn a faire disparaître les tiMces de cette puirétaction.

COXCLIJSIOX SLR LE PANTHÉISMK. 273

L;i ])iiiI()sopliie purifiée, instruite enfin siu^ ce fjuil faut nommer l'orientation légitime et l'orientation perverse de la raison, comprendra on est son étoile, et verra cpie l'étoile direch'ice est celle (jui a conduit les sages de l'Orient au berceau du Verbe incarné. Unie alors à Dieu , au lieu d'en être détournée, la philosophie yjeut recommencer un grand siècle, plus grand que le xni" et plus grand que le xvu*". Et nous répéterons ici ce qu'annonçait Schlegel, il v a vingt-cinq ans, en parlant de l'é- ])oqne prochaine oii le ténébreux panthéisme disparaîtrait, et où l'esprit humain s'appuierait, avec une inébranlable confiance, sur la double révélation de Dieu, naturelle et surnaturelle, et sur ce qu'il nommait ]epos/ti/' cià'i/i : « Tant que le jjositif « divin, disait ce philosophe, n'interviendra pas « dans l'ensemble, le point d'appui , le sol ferme ce ne sera pas trouvé. La science tloit redevenir une, « et doit renaître, comme un arbre plein de vie et « de sève, des racines de la révélation reconnue « comme divine.

« Le temps approche, dit-il encore, et cette nou- « velle carrière dans la connaissance de l'invi- « sible sera plus importante pour le monde que « ne le fut, il y a trois siècles, la découverte dun

« antre hémisphère, ou celle du véritable syslème 1. is

« (lu inonde, et que ne le fut jamais toute autre a découverte ' . »

Ce grand siècle sera peut-être aussi celui où l'Eglise catholique manifestera davantage un de ses plus glorieux mystères, le mystère de la pure étoile, dont les rayons puisés en Dieu, et transmis sans réserve comme sans mélange , chassent les ténèbres de toutes les hérésies.

* Schlegel. Histoire littéraire. Conclusion.

Page 1