‹ Logique (volume 3)Chapitre 5 sur 37 · QUI ONT CHACUNE LEURS PRINCIPES , LEURS REGLES ET · texte numérisé non relu

QUI ONT CHACUNE LEURS PRINCIPES , LEURS REGLES ET

« LEUR LOGIQUE. La Logiquc du raisonnement pur « est celle d'Aristote et de la géométrie, selon la- « quelle toute proposition certaine remonte par « une chaîne non interrompue à un principe évi- « dent en soi. La règle du raisonnement inductif a « été créée par Bacon dans le Novum Organujn^ ; « les quatre règles de Newton, Regulœ philoso-

* On voit que Royer-Collard se trompe complètement au sujet d'Aristote et de Bacon. Mais s'il se trompe sur ces questions de fait, il a raison sur l'idée de la véritable induction.

(.i phandij en sont les principes les plus généraux. « Elle est bien plus difficile et bien plus utile que « l'autre ; car la philosophie naturelle et la phi- (c losophie de l'esprit humain étant des sciences de (c pure induction , la Logique de l'induction est « l'instrument de toutes- les découvertes qu'on y « peut faire. )>

Ces deux raisons, dont parle Iloyer-Collard, sont les deux procédés de la raison , et constituent les deux Logiques, qu'on peut appeler, l'une Logique de déduction , qui va du même au même , l'autre Logique d'invention, qui passe vraiment du connu à l'inconnu.

Plus loin Royer-Collard discute si le fondement de l'induction est un principe nécessaire ; si les deux jugements sur la stabilité et la généralité des lois de la nature sont des jugements nécessaires. Il affirme que ces deux jugements ne sont pas nécessaires, et que l'on conçoit parfaitement la possibilité des deux propositions contradictoires à celle-là; c'est ce dont chacun ne conviendra pas. Ces deux jugements sur la stabilité et la généralité des lois de la nature ne sont ,î comme nous l'avons remarqué, qu'un seul jugement fort simple, que voici : Il y a des lois. Or se peut-il qu'il n'y ait pas de lois ? La création n'aurait pas de sens, Toeuvre

de Dieu serait déraisonnable. De ce que Dieu est sage, il suit qu'il y a des lois dans son œuvre. Ce jugement est donc la conséquence légitime de cette vérité nécessaire : Dieu est sage.

Quoi qu'il en soit, Royer-Collard dit très-bien ailleurs ^ que ce procédé est l'évaluation des signes ou l'interprétation du sens de la nature : « C'est l'in- « duction , dit-il , qui nous met en rapport avec la t( nature, qui crée ce que Bacon appelle « le com- (c merce de l'esprit aux choses ( coinmerciiun mentis « et rennn^. » Sans elle l'univers ne serait qu'un « vaste cadavre : l'induction lui donne la vie, et lui « prête, en quelque sorte, la parole, en nous ap- « prenant que chaque événement est un signe dont « la valeur est constante, et qui nous révèle à la fois (( l'événement qui a précédé et celui qui va suivre. « Ce langage de la nature est l'étude des enfants (( connue celle des philosophes ; mais les philo- « sophes , dit ingénieusement Reid , en sont les crice tiques. La nature ne ment jamais, ajoute-t-il aus- « sitôt , mais pour nous trop hâter d'interpréter son « langage, ou pour vouloir l'interpréter en certains « cas où il ne nous est pas intelligible, nous tom- « bons dans une foule d'erreurs. »

* OLuvresdeReid, 2^édit., t. iv, p. 282.

QUELQUES ANTÉCÉDENTS SUR L'INDUCTION, lii

Ainsi la nature parle : elle est un signe dont il faut comprendre le sens. Ce sens, évidemment, c'est Dieu , sa loi et sa sagesse ; et il y a un procédé qui va du signe au sens, de la nature à Dieu.

Ailleurs, Royer-Collard entre plus profondément encore dans l'essence de ce procédé V « Le procédé « par lequel nous passons de notre propre durée (c à la durée des autres existences , et de là à la « durée universelle et nécessaire , est le même qui « nous fait passer immédiatement de notre causa- « lité et de notre substance à la substance et à la « causalité extérieures. Ce serait une grave erreur a de le confondre, soit avec la déduction , soit avec « cette autre induction sur laquelle reposent les « sciences naturelles , et dont Bacon a tracé les lois. « Je ne déduis point de ma durée la durée exté- « rieure : elle n'y est point contenue ; encore moins « la durée luiiverselle , car le tout ne saurait être (( renfermé dans la partie ; mais à l'occasion de ma « durée, je conçois et ne puis pas ne pas concevoir « la durée de toutes choses, la durée infinie et ab- (( solue. J'induis donc, je ne déduis pas ; d'un autre « coté , je n'induis pas à la nianière du physicien ; « l'induction du physicien a pour base la stabilité

• Œuvres de Udd, 2"édit., t. iv. p. 383.

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ce des lois de la nature, d'où il suit que ses cona cl usions sont toujours hypothétiques ; les lois de a la nature ne pourraient être rigoureusement conte statées que par l'universalité des faits ; d'où il suit « que le physicien , concluant un fait inconnu du « petit nombre des faits connus, n'obtient jamais « qu'une probabilité plus ou moins forte ; au lieu « que l'induction dont nous parlons, s'appuyant « sur un seul fait attesté par la conscience , s'élève ce sans incertitude à des conclusions qui ont toute a l'autorité de l'évidence. Cette différence dis- « tingue absolument ces deux procédés : e/le est « assez importante pour regretter que ce dernier a n'ait pas un mot qui lui soit propre : c'est par incc duction que nous l'appelons induction. »

Le nom que regrettait Royer-Gollard , le voici : Ce procédé s'appelle le procédé infinitésimal. Ce nom est le nom scientifique, qui définit la nature du procédé. On peut le nommer aussi procédé dialectique, opposé au jyr océdé sjllogistique. Dans l'usage, le mot induction subsistera- probablement, mais en perdant le sens vague et insignifiant qu'on lui donne aujourd'hui.

Jouffroy signalait aussi cette lacune, et pensait qu'on pouvait la combler. « Il se peut , disait-il , « que la science n'ait pas encore trouvé le secret ,

« la formule générale de ces jugements prompts, « rapides , sûrs , que pose le sens commun comme « par instinct ; mais enfin il les porte ; il perçoit « obscurément les motifs de les porter ; il a une inc( telligence sourde de ces motifs ; ils existent donc, « et, s'ils existent, il est possible de les apercevoir <(■ réellement , de les déterminer ' . »

La théorie du procédé dialectique aperçoit et détermine ces motifs ; car ce procédé est l'acte fondamental de la vie raisonnable et morale. Tous les hommes le pratiquent instinctivement : il est le fond de la prière, de la poésie; il est le fond de la science ; par lui seul l'homme connaît la nature ; par lui seul l'homme peut connaître Dieu.

L'existence de ce procédé bien constatée , scientifiquement décrite , donne à la philosophie théorique un point d'appui qui lui manquait , double la force de la Logique, ote au scepticisme savant sa principale ressource, et peut contribuer très-puissamment à terminer enfin la lutte absurde de la raison et de la foi,

• * Jouffroy. Nouveaux Mélanges philosophiques, p. 94-96.

Mais, si le procédé dialectique, si l'induction telle que nous l'entendons , est l'un des deux procédés essentiels de la raison, il est impossible qu'on n'en retrouve point, dans le langage ordinaire , beaucoup de traces. Tâchons de rassembler ces membres épars du grand procédé de la pensée. Or il nous semble que les mots Perception, Abstraction, Généralisation, Analogie, Induction, ces cinq mots pris ensemble, convenablement rapprochés et adaptés , reproduisent tout le procédé que nous voulons décrire.

La perception , dit l'Académie , c'est l'idée que produit en nous l'impression d'un objet. Percevoir, c'est atteindre hors de moi, par la pensée, l'objet dont l'impression est en moi ; c'est aller de la sensation à l'objet ; c'est sortir de soi pour concev^oir et affirmer ce qui n'est pas soi ; c'est franchir ce fameux abuiie du /7îoi au non moi) du suùjectif à X objectif , comme s'expriment dans leiu' langage barbare les philosophes de profession . c'est traverser ce terrible passage qui a paru infranchissable à tant de penseurs, notanniient à

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Rant et à Ficlite. Kant a soutenu qu'on ne le franchissait jamais, que l'àine restait toujours dans le subjectif , et que la raison n'atteignait que ses propres lois. Fichte , plutôt que de s'élancer de l'autre côté de l'abime, a préféré soutenir que tout est mol, et poser la f^uneuse et niaise formule moi égale mol , qui constitue le système de l'égoïsme transcendantal.

Il y a dans la perception un rapide passage de la sensation à l'idée de l'objet. Dans le rapport de l'âme à l'objet extérieur qui la frappe, il y a deux choses, comme le soutient Malebranche : ou bien, s'il n'y a qu'nne chose, connue le prétend Arnaud, il faut dire , avec Arnaud lui-même , « que cette «- chose, quoique unique, a deux rapports, l'un '( à l'âme qui est modifiée, et l'autre à l'objet « aperçu. « Distinguons ces deux choses , ou ces deux faces de la même chose, par les mots Impression et perception , l'impi-ession plus i-elative à l'âme, la perception pUis relative à l'objet. L'âme passe d'une face à l'autre, de son impression à sa perception , c'est-à-dire d'elle-même à l'objet. Elle va d'elle-même à ce qui n'est pas elle. Elle passe d'une modification d'elle-même à une vue ou affirmation de l'existence réelle d'un objet extérieur. C'est, on peut le dire, sortir de soi pour atteindre

ce qui est hors de soi , sortir de soi pour concevoir le monde visible, distinct de nous et extérieur à nous : mouvement analogue à celui dont parlent les maîtres de la vie intérieure , quand ils disent : Sortir de soi pour entrer dans l'infini de Dieu. Pour tout rapport vivant à ce qui n'est pas nous, il fout cette espèce de sortie de nous-mêmes. Il faut un élan , il faut tout autre chose que l'immanence syllogistique ; il faut Télan dialectique qui passe du même au différent. Mais cet élan est si rapide et immédiat, si implicite et instinctif, que, selon nous, il ne fait pas partie du procédé dialectique proprement dit, et n'est que son analogue, ou comme son germe au point de départ de la pensée.

\J abstmction considère les accidents, en mettant à part les objets auxquels sont attachés les accidents ; ou plutôt elle considère les sujets, en ne tenant pas compte des accidents. Ainsi , pour caractériser les genres dans la nature , la science fait abstraction des conditions ou accidents purement individuels.

Le caractère humain , l'idée de l'homme , par exemple, est indépendante de certaines qualités extérieures qui peuvent varier , comme la taille , la couleur, la forme individuelle du corps , le caractère particulier de chaque esprit, les différents

QUELQUES AÎNTÉCÉDENTS SUR L'INDUCTION. Ul

états de l'âme. Mais d'autres propriétés sont essentielles à l'idée d'homme : par exemple , volonté libre , esprit intelligent et corps organisé. Quelques-uns ont voulu abstraire l'idée de corps de l'idée de l'homme et soutenir que l'esprit et l'âme sont tout l'homme. Saint Thomas les réfute avec raison, et déclare que l'âme seule n'est pas l'homme : anima non est lionio. Quoi qu'il en soit, la liberté , l'intelligence , la vie physique sous certaine forme organisée , sont des caractères essentiels du genre. Le corps humain , à son tour , a des caractères essentiels sans lesquels il n'est plus corps humain. D'un autre coté, il est certain qu'il y a des accidents qui peuvent varier dans le corps, dans l'âme et dans l'esprit, sans que le caractère humain soit altéré par cette variation. Or, l'abstraction enlève ces accidents variables, ces conditions individuelles, pour ne considérer, s'il s'agit de l'homme, que les caractères génériques , et les conditions essentielles qui font que l'homme est homme.

Autre exemple. Les géomètres , pour définir l'ellipse , disent qu'étant donné des ellipses particulières , il faut faire abstraction de toutes les conditions individuelles, de la grandeur de la circonférence, du rapport variable des axes, et de

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l'excentricité propre ; il ne faut garder dans la définition que ce qui est commim à toutes les ellipses, et abstraire tout ce qui est particulier à chaque ellipse. Deux foyers solidaires toujours également distants de tous les points de la circonférence , voilà le caractère essentiel du genre. Mais que l'ellipse soit très-grande, ou très-petite, très-allongée , très-aplatie, ou très-voisine du cercle, ces conditions n'importent pas. Voilà pourquoi l'algèbre, langue tout abstraite, peut n'exprimer que les caractères généraux et laisser les caractères individuels. C'est ce qui a lieu pour toutes les formes géométriques.

L'algèbre, donc, peut re])résenter toutes les ellipses possibles par une seule proposition trèscourte que voici : d-x' + b'^j- := crb'. Dans cette phrase de la langue algébrique , toutes les conditions uidividuelles sont en blanc , sont indéterminées et abstraites ; il ne reste que l'idée pure et universelle de l'ellipse, quoique la phrase indique aussi l'existence inévitable des caractères individuels.

Notez-le bien , ce qu'on nomme vulgairement l'abstraction , et aussi la généralisation, renferme quelque chose du procédé dialectique qui passe du fini à l'infini. C'est ce que Malebranche avait

déjà remarqué. « Vous ne sauriez vous ôter de l'esprit , dit-il , que vos idées générales ne sont qu'un assemblage confus de quelques idées particulières, ou du moins que vous avez le pouvoir de les former de cet assemblage. Vous pensez à un cercle d'un pied de diamètre , ensuite à un de deux pieds , à lui de trois , à un de quatre , et enfin vous ne déterminez point la grandeur du diamètre , et vous pensez à un cercle en général : l'idée de ce cercle , direz-vous , n'est donc qu'un assemblage confus de cercles auxquels j'ai pensé. Certainement cette conséquence est fausse ; car l'idée du cercle en général représente des cercles infinis et leur convient à tous, et vous n'avez pensé qu'à un nonibre fini de cercles... Mais je vous soutiens que vous ne sauriez vous former des idées générales que parce que vous trouvez dans l'idée de l'infini assez de réalité pour donner de la généralité à vos idées. Vous ne pouvez penser à un diamètre indéterminé que parce que vous voyez l'infini dans l'étendue, et que vous pouvez l'augmenter ou la diminuer à Tinfini. Je vous soutiens que vous ne pourriez jamais penser à ces formes abstraites de genres et d'espèces , si l'idée de l'infini , qui est inséparable de votre esprit, ne se joignait tout naturellement aux idées particulières que vous apercevez. Vous pourriez

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