CHAPITRE m
l'induction appliquée par KEPLER.
Le xvïf siècle ,i nettement appliqué l'induction à la métaphysique , à la géométrie , et à la science de la nature ; il lui a donné sa vraie forme , sa dernière précision , et en a démontré la rigueur absolue par l'invention du calcul infinitésimal , invention qui , selon nous , est comme un effort de ce siècle entier, et un résultat de tout son travail sur l'idée de l'infini, en théologie d'abord, puis en philosophie , puis en géométrie.
Voyons d'a]3ord comment le xvu'' siècle, appliquant ce procédé à la recherche des lois de la na-
tare , a su créer l'astronomie. Ensuite nous étudierons le procédé en lui-même, dans sa forme la plus précise, qui est le calcul infinitésimal.
Nous n'admettons pas, comme Royer-Collard, la contingence des lois de la natiu^e. La nature est contingente, ses lois ne le sont pas. Les lois de la nature, ce sont les formes et les mouvements des phénomènes. « Tout se fait par formes et mouve- « ments, » disait Pascal d'après Descartes, comme l'avait déjà dit saint Augustin. Mais les formes et les mouvements tombent sous le nombre et la mesure. Nos livres saints l'ont enseigné avant les philosophes : « Vous avez tout créé. Seigneur, dans « la mesure, le nombre et le poids. » (^Omnia in rnensujYi, numéro et pondère disposuisti. Sa p., xt , ^ I . ) C'est bien dire que dans la nature tout est soumis aux lois mathématiques. Et de fait, les lois connues et obtenues , comment la science les exprime-t-elle? Par des formules mathématiques. Or les mathématiques ne sont point contingentes. La géométrie est éternelle, nécessaire ; elle est en Dieu. >
Sous un autre point de vue, si la nature a quelque sens, en quoi consiste ce sens? En ce que la nature , qui est un signe , ressemble à Dieu , le représente en quelque manière. Dieu est le sens du mot et de l'énigme qu'on appelle la nature. Con-
naître la nature, l'interpréter , évaluer ses signes , c'est savoir quelque chose de Dieu. On ne tient pas la loi d'un phénomène, tant qu'on ne voit pas sa ressemblance à Dieu. C'est, du reste, ce qu'affirme saint Thomas d'Aquin. Tout, dit-il, est gouverné par des lois éternelles. « La loi éternelle est en « Dieu la raison ou la conce])tion du gouverne- <c ment des choses*. — Tout est réglé par la loi « éternelle et tout y participe, en tant que cette loi (( règle les mouvements , les actes et la fin de toutes « choses^. — Toute créature est soumise à cette (c loi éternelle^ — Une créature peut être soumise (( de deux manières à la loi éternelle, ou avec con- « naissance, comme la créature raisonnable, ou cf par un principe intérieur qui la pousse , comme « toutes les autres créatures ' . — Les irraisoiuiables, « les perturbations même, et tout ce qui est con- « tingent en toute nature est soumis à la loi éter-
' Lex aeterna est ratio seu conceptus gubernationis rerum in Deo. (L %^q. 91.)
- Omnia regulantur lege aeterna, et participant eam, in quantum ex ea inclinantur in proprios actus et fines. (Tbid.)
^ Omnia creata subduntur legi œternœ. (Ibid.)
^ Aliquid subditur legi aeternoe dupliciter, secundum cognitionem sicut creatura rationalis, vel per aliquod principiuni interius, ut omnis creatura. (Ibid.)
« iielle. ^ — Le Fils de Dieu, par son liumanité, est « soumis à cette loi , par sa divinité , il est lui-même « cette loi.^ » De sorte que, d'après saint Thomas d'Aquin, la loi de la nature est éternelle, et cette loi est Dieu même. Du reste, cette proposition : Dieu est la loi luiiverselle , n'est-elle pas identique dans les termes ?
C'est bien aussi la doctrine de saint Augustin , lorsqu'il dit : a Les raisons de tous ces modes ne « sont par seulement en Dieu, mais Dieu les met (c dans les créatures en les créant. ^ »
Qu'est-ce donc alors que cette induction incertaine, hypothétique, dont on parle, qui n'atteint que des lois contingentes. Ce n'est pas l'induction, c'est le tâtonnement de l'induction : tâtonnement qui n'atteint pas les lois , ou les atteint sans le savoir, et sans le démontrer. C'est là cette dialectique inférieure qu'apercevait saint Thomas d'Aquin ,
* Irrationabilia, defectus, et omnia contingentia omnium naturarum subduntur legi seternse. (I. 2^ q. 91.)
2 Filius Dei, secundum humanitatem , legi aeternse subditur, sed secundum deitatem, est ipsa lex ceterna. (Ibid.)
^ Horum et taliiim modorum rationes non tantiim in Deo sunt , sed ab illo etiam rébus creatis inditœ atque concrcatie. (Tom. m, p. 410. c.)
lorsqu'il disait : « La dialectique est un tatou oement * . »
Donc, nous croyons pouvoir dire que la recherche des lois de la nature par la véritable induction, par celle qui aboutit, c'est la recherche de lois nécessaires , éternelles , qui sont en Dieu.
Cela posé , nous pouvons comprendre comment le xvjf siècle a recherché ces lois, et suivre l'application du procédé dans l'histoire de la plus grande découverte qu'ait faite l'esprit humain : la décou> verte du vrai système du monde.
Pendant que Bacon disait en théorie : Viani aut iiweniain, aut faciain , et donnait les lois du tâtonnement inductif , Kepler se frayait cette voie en pratique , et découvrait les grandes lois du monde, lois que toutes les découvertes nouvelles ne cessent de vériher dans les moindres détails, non -seulement pour tout le système planétaire, mais pour tout le système stellaire ; lois qui sont , comme le dit M. Biot , le fondement de tout ce qu'on a fait depuis.
* Dialectica dicitiir temptativa, quia temptantis proprium est ex principiis extraneis procedere, idestex intentionibus rationis quœ sunt extraneas a natura rerum. (Métaph. i, lect. 4. M"* b. \ .)
m L'INDUCTION APPLIQUÉE PAR KEPLEPx.
Voici, de fait, comment Kepler a procédé dans sa magnifique découverte.
Kepler est en effet parti de la croyance à l'existence des lois de la nature. Non-seulement, comme tous les hommes, il croit cpie la nature est régie par des lois, mais cette croyance est en lui une foi vive, une foi religieuse, pieuse et ardente. Cette distinction est boinie à introduire , parce que la croyance commune et naturelle aux lois de la nature , lorsqu'elle n'est pas une religion , reste de fait, le plus souvent, inerte en face des phénomènes. Parfois même elle se perd, comme dans certains états de l'âme très - dégradés , ou dans certaines écoles scientifiques infimes , telles, par exemple , que les écoles de matérialisme médical , où l'on entend balbutier « qu'il n'y a pas de lois, « qu'il n'y a que des faits successifs. )j Mais, lors même qu'elle subsiste, la croyance naturelle aux lois de la nature, manque souvent d'énergie, de décision : elle croit à des lois , mais à des lois trèscompliquées ; elle ne serre pas d'assez près l'idée d'unité et de simplicité ; elle ne voit pas l'unité dans chaque loi et dans toutes les lois réunies. La foi religieuse ;, au contraire, celle qui rapporte à Dieu l'idée de loi , qui croit à l'existence et à la toutepuissance du Dieu unique, celle-là se fait une phis
haute idée de la puissance universelle, de la grandeur , de l'unité , de la simplicité des lois que Dieu impose à la nature.
La foi religieuse va plus loin. Elle affirme que la loi de toute créature consiste à ressembler à Dieu , à être la trace de Dieu , son signe , ou son image. Les lois physiques, comme les lois morales, aux yeux deKe[)ler, devaient être inqoliquées dans cette parole antique : « La ressemblance à Dieu. » Le ciel visible doit ressembler à Dieu : tel est le point de départ de l'inventeur des lois du ciel.
Et ici , — ■ comme rien ne marche par abstraction dans la réalité, — Kepler, appuyant sa foi naturelle sur les traditions positives de la religion révélée', se demande : Qu'est-ce que Dieu? Quelle est sa loi, si l'on peut s'exprimer ainsi ? Sa loi , c'est la trinité : trinité de personnes dans l'unité de l'essence.
* Il y a les degrés suivants. Il y a d'abord ce que Platon nomme les deux régions du monde intelligible. Dans la moins élevée sont les esprits qui voient les lois diverses, les vérités géométriques isolées, non rattachées à leur principe, qui est en Dieu. La plus élevée des deux régions est celle où l'intelligence atteint le principe de toutes choses, et connaît Dieu comme principe et modèle des lois. Mais dans cette région même il y a deux degrés, qui sont les deux degrés de l'intelligible divin, selon saint Thomas, l'un que la raison peut atteindre, dit toujours saint Thomas, l'autre qui ne nous est donné que par la foi et la révélation.