‹ Logique (volume 3)Chapitre 9 sur 37 · II. G · texte numérisé non relu

II. G

temps des révolutions sont proportionnels aux cubes des grands axes.

Ces lois, nous l'avons vu, ont été découvertes par Tapplication du procédé dialectique aux données de l'observation. La raison s'est élevée de ce point de départ à un principe qui ne le contenait pas ; c'est-à-dire qu'à partir d'un nombre particulier de données qui rentrent dans la loi approximativement, la raison a découvert le principe absolu, géométrique, parfait qui règle l'infinité des cas possibles. Mais, dit Platon, arrivée là, la raison n'a plus besoin de s'appuyer sur aucune donnée sensible, et elle va d'idée en idée, développant ce que contient le principe trouvé ; c'est-à-dirs qu'ici revient le procédé syllogistique, qui déduit de la loi ce qu'elle renferme. C'est ce qui a lieu en astronomie. La raison, par le développement du principe d'identité, par la déduction seule, par le syllogisme enfin, tire de ces lois, on va le voir, des idées qui y sont contenues, mais que l'esprit n'aperçoit pas d'abord. Et ceci est peut-être, dans Tbistoire de l'esprit bumain, l'exemple le plus frappant de ce que peut le syllogisme. En effet, par simple déduction , par le principe d'identité algébriquement appliqué, la raison a déduit ou aurait pu déduire toute la découverte de Newton. Elle transforme les

lois de Kepler, les exprime d'une manière entièrement différente, et, sans y rien ajouter, en conservant leur essence et leur contenu, arrive à d'admirables conclusions sur les caractères de la cause ou de la force qui donne ces lois aux phénomènes.

Par voie de pure identité, on déduit de la première loi de Kepler que la force qui retient chaque planète dans son orbite est constamment dirigée vers le centre du soleil. Dire que les planètes décrivent autour du soleil des aires proportionnelles au temps, c'est dire qu'une force semble les pousser ou les attirer constamment vers le centre du soleil. On déduit de la seconde loi que l'intensité de la force qui semble pousser ou attirer chaque planète vers le soleil est en raison inverse du carré des distances au soleil. Orbite elliptique et force en raison inverse du carré des distances , ces denx idées, en apparence si diverses, sont la même loi ou la même idée transformée. Enfin, on déduit de la troisième loi qu'à égalité de distance du centre du soleil, l'intensité de la force motrice est proportionnelle à la masse de chaque plruiète. Ainsi, la proportionnalité des carrés du temps aux cubes des grands axes signifie, en d^autres termes, cette autre loi, ei] apparence si différente, que la

S[i L'INDUGTIOiN APPLIQUEE PAU KEPLER.

force cherchée agit en proportion des masses ^ Déduire par syllogisme la découverte de Newton des trois lois de Kepler : étant donnée la loi des phénomènes , en conclure par voie d'identité les caractères de la cause, ou du moins tous les caractères que doit avoir la cause ])our pouvoir imposer ces lois ; arriver ainsi en astronomie à l'idée de l'attraction universelle agissant en raison inverse du carré des distances : certainement , voilà la plus admirable transformation syllogistique dont on puisse rencontrer l'exemple dans aucune science. Cependant, nous avons annoncé une réserve : nous avons dit qu'il y avait dans cette connaissance de la cause par ses effets et par ses lois une grande lacune. En effet, cette lacune est telle qu'après tous ces raisonnements, après Newton, et en ce siècle même, plusieurs savants ont nié l'attraction , ont soutenu qu'on ne peut dire s'il y a ou s'il n'y a pas attraction ; si la force qui meut et dirige les planètes est attractive ou répulsive; si elle les pousse ou les attire vers le soleil, ou bien s'il n'y a pas là quelque effet purement mécanique, analogue à celui que Descartes attribuait aux tourbillons. Tout

* On peut voir celte déuuction dans le Traité de mécanique de Poisson. Tom. i. p. 132.

se passe, disent les opposants, comme s'il y avait attraction , attraction selon les lois cpie donne Newton ; mais il ne s'ensuit pas qu'il y ait attraction. L'attraction, disent-ils, est une hypothèse qu'une autre hypothèse, expliquant aussi bien et les phénomènes et les lois, peut renverser. Car, enfin, cette attraction est un mystère et ressemble bien aux qualités occultes des anciens, si justement bannies de la science. Il se peut donc que le soleil et les planètes, au lieu d'être des corps presque animés d'une espèce de vie attractive et sympathique pour toute matière, ne soient que de simples masses étendues, telles que Ton conçoit naturellement la matière, poussées dans leur orbite par de simples actions mécaniques survenant du dehors , actions qu'un jour la science analysera et calculera. De sorte que plusieurs physiciens, notamment tous les cartésiens, et même le cardinal Gerdil, appuyés de Maclaurin et autres, traitent l'attraction comme Rant l'idée de Dieu dans sa Critique de la raison pure. Fort bonne idée, dit Rant, idée inévitable, car, en effet, les choses se passent comme si Dieu existait; mais Dieu peut n'être qu'une idée, une loi, loi à laquelle peut ne pas répondre, hors de nous, l'existence de l'Être réel, actuel, objectif que nous croyons. Il f^uit de plus, dit Rant, un

acte de foi qui vient de la raison pratique, non plus de la raison pure, acte de foi qui seul affirme l'existence actuelle, objective de l'Être qui répond à l'idée que notre esprit se forme à la vue des faits et des lois. » Ainsi parlent les opposants. Et j'avoue que, pour l'attraction , je ne sais que répondre, quoique je croie parfaitement à l'attraction. Mais, pour ce qui est de l'existence de Dieu , nous avons déjà répondu : c'est que la raison pure, isolée de toute foi naturelle, principe nécessaire de toute raison, peut, en se déracinant et en se renversant elle-même , nier Dieu, démontrer le néant de Dieu. Mais comme précisément Dieu même est le principe nécessaire qu'implique la raison ; comme il n'est pas seulement "un principe abstrait, mais un principe réel, actuel, qui porte et qui vivifie la raison ; comme Tâme en a quelque sens expérimental, ce qu'affirme saint Augustin * ; il s'ensuit que la raison non renversée, non déracinée, atteint Dieu simultanément comme réel et comme idéal , et le démontre par un procédé logique fondé sur une base expérimentale. Il n'en est pas de même de

* L'âme do l'homme n'est vivifiée, illuminée, béatifiée que par la substance même de Dieu. : animam humanam non vegetari , non illuminari, non beatificari, nisi ah ipsa substantia Dei.

l'attraction, car l'attraction n'est pas une force nécessaire, et, d'ailleurs, n'agit pas sur l'âme ou la raison humaine par sa réalité physique et substantielle. Et , néanmoins , il y a une analogie entre ces deux choses, entre les raisonnements qui démontrent Dieu et ceux qui semblent démontrer l'attraction. C'est que, de part et d'autre, il y a lacune évidente, et que l'esprit, naturellement, cherche un degré de plus. Oui, nous démontrons, appuyés sur les faits, puis sur les lois, et par déduction rigoureuse , que tout se passe , dans la vie des astres , comme si l'attraction existait avec ses caractères connus. Mais nous ne voyons pas directement, immédiatement, que l'attraction existe, ni ce qu'elle est en elle-même dans sa propre nature : à la rigueur, une toute autre cause pourrait produire les mêmes effets et les mêmes lois. De même , nous démontrons, et cela d'une manière rigoureuse, que Dieu existe, car, outre le raisonnement abstrait, notre esprit en a quelque sens expérimental. Néanmoins, nous ne voyons pas Dieu : nous n'avons pas l'intuition directe, inunédiate de son essence, de sa nature ' . Nous connaissons clairement qu'il existe

^ Quem nullus hominum vidit, sed nec videre potcst. Paul. \. Ad Timotheum, vi, 16.

88 L'INDUCTION APPLIQUÉE PAR KEPLEPx.

et avec quels caractères essentiels de vérité, de justice, de bonté, d'infinité; mais nous ne voyons pas l'essence et la substance de l'être immuable et de ses perfections.

Il y a donc , soit dans la métaphysique, soit dans la science de la nature, il y a toujours une lacune et quelque autre chose à chercher , lors même que la raison a poussé le procédé dialectique aussi loin que les forces de la nature humaine peuvent le pousser. Nous avons déjà indiqué le sens et la portée de ce fait significatif; mais nous en parlerons ailleurs plus amplement.

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