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XC.IV

INTRODUCTION

16. Mais, comme le dit Aristote, il faut à cette puissance, ace ressort une occasion, un point d'appui pour arriver à l'acte. Pour l'àme, d'abord enveloppée, le sens infime est pins clair que le sens divin, la sensation est plus claire que le sens intime. C'est par la sensation que commence le mouvement. Une sensation unique suffit pour réveiller l'universel reposant dans l'àme, pour déployer les idées implicites d'être et de cause ; pour faire agir ce sen-

l'induction, c'est V élimination « qui rejette ce qui n'est qu'accessoire « pour retenir ce qui est essentiel et général (p. 2G7). » Par exemple, étant donnés quelques individus ou quelques faits d'un certain genre, comment trouver la loi de ces faits ou le genre? « Pour cela, il ne s'agit « pas d'accumuler les faits, mais d'élaguer, de retrancher, de rejeter les « circonstances particulières qui font obstacle à une généralisation légi- « time (p. 275). » Ce point est traité par M. Waddington d'une manière remarquable (p. 173 et suivantes). Tout individu a évidemment tous les caractères du genre auquel il appartient. Le genre aussi a sa compréhension, c'est-à-dire un ensemble de caractères qui le constituent. Cette compréhension est beaucoup moindre assurément que celle de l'individu, lequel surajoute à la compréhension du genre une foule de qualités individuelles et accidentelles. Donc, si l'on sait bien faire Y élimination, on peut, à partir d'un seul individu, trouver le genre. L'induction n'a donc pas besoin d'un grand nombre de faits ou d'individus, encore moins de tous les faits ou individus, mais d'un petit nombre de faits ou d'individus bien traités. « Le genre est clans les individus. Il y est tout entier par sa « compréhension, seulement il y est avec d'autres éléments qui,enaug- « mentant celte compréhension, diminuent son extension. Il résulte « de là qu'un genre peut tomber sous l'observation, et que la difficulté « n'est pas de l'avoir tout entier, mais de l'avoir seul et pur de tout mé- « lange. C'est là le vrai problème de la méthode inductive (p. 279). » Ces pages excellentes anéantissent enfin l'éternelle objection faite à la méthode inductive par les logiciens abstraits qui, depuis Aristote , ne cessent de répéter que l'induction, ou bien a vu tous les individus et tous les faits, et qu'alors sa conclusion n'est qu'une tautologie, une addition puérile; ou bien qu'elle n'a pas vu tous les individus et tous les faits, et

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timent, ce besoin, cette tendance, ce ressort qui cherche l'idée claire de l'être et de la cause.

17. Cet élan de la raison humaine, qui, à partir d'un être quelconque ou d'une cause quelconque, s'élève à l'idée nécessaire, absolue, de l'être même, de l'être infini, de Dieu et de ses attributs; puis, à l'idée de cause première et de cause finale (cause de l'être fini, fin vers laquelle il

qu'alors sa conclusion n'est que conjecturale et vraisemblable, et peut être renversée par un seul fait nouveau. « On voit clairement, dit l'au- « teur, qu'il est plus facile d'observer tous les caractères d'un genre dans « un fait donné que de les observer seuls. On voit aussi qu'il n'est pas « nécessaire, pour obtenir un jugement général, d'énumérer des faits, « d'accumuler des observations et d'en dresser un interminable catalo- « gue ; il s'agit plutôt d'éliminer du premier fait qu'on a étudié toutes les « qualités et toutes les circonstances étrangères au genre qu'il repré- * sente : il s'agit, en observant certains individus, pris dans un genre, « de n'y considérer que ce genre lui-même pur de tout mélange, c'est-à- « dire les caractères qui le constituent, et qui sont communs à tous les « individus où il se réalise. L'induction n'a pas besoin, pour se légiti- « mer, de s'appuyer sur un grand nombre d'observations ; il lui suffit de « quelques individus, mais bien choisis, mais dégagés de tout ce qui est « accessoire, mais observés avec cette abstraction soutenue qui fait la « force des démonstrations géométriques. On raisonne, en apparence, sur « un exemple particulier; en réalité, on contemple le genre tout entier « représenté par cet échantillon. L'observation porte sur quelque chose « de concret; mais la pensée en dégage l'abstrait, et, ne considérant que « lui, s'élève au-dessus des sens et de l'apparence grossière, jusqu'à l'idée « et à la vérité universelles. Voilà pourquoi l'induction, méthodiquement f< employée, procède, non par addition, mais par retranchement ; non par « énumération des faits, mais par élimination de tout ce qui est particulier « dans les faits qu'on observe. De là, la nécessité de varier les expérien- « ces, un petit nombre d'expériences bien faites pouvant nous conduire à « la connaissance du genre dans sa pureté, et, par suite, dans toute son « extension. De cette manière seulement on rendra l'induction aussi ri- « goureuse que possible. »

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tend), c'est là ce que j'appelle l'acte et le procédé fondamental de la vie raisonnable. C'est le type du principal des deux mouvements de la raison, du procédé de transcendance.

18. Il était juste que l'induction, celui des deux procédés qui commence, s'appuyât sur le sens ou sentiment, première puissance de l'àme, afin de déployer la seconde puissance, l'intelligence. Son rôle est d'aller du sens à la raison, ou du fait à l'idée *.

19. On dit parfois : La déduction s'appuie sur les principes que lui donne l'induction. Mais sur quoi s'appuie l'induction? L'induction, ce mouvement premier de la raison, s'appuie toujours sur le sens divin, impliquant les deux principes nécessaires et fondamentaux, plutôt sentis que rus. Fuis, en particulier, elle s'appuie, en physique sur les faits sensibles, et en psychologie sur le sens intime. Voilà pourquoi l'on confond souvent l'induction, en psychologie ou théologie naturelle, avec le sentiment, en physique avec l'expérience. Ce qui est vrai, c'est que l'expérience est le point d'appui, le senti ment est le ressort du mouvement.

20. Le sentiment joue dans le procédé inductif, aussi bien que dans la poésie, un rôle parfaitement légitime. Le sentiment n'est pas ténèbres pures, simple passion. Le sen-

1 Ici est toute l'idée du beau livre de M. Whewel sur l'induction. L'induction, dit-il, est le passage entre les deux termes de l'antithèse philosophique fondamentale : choses et pensées, vérités expérimentales et vérités nécessaires, faits et théories, sensations et idées, sentiment et réflexion, objectif et subjectif, matière et forme. L'indue lion est le lien des deux, le passase, la transcendance de l'un à l'autre.

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liment est lumière implicite en même temps qu'émotion. La lumière implicite, étant donné le point d'appui ou l'occasion, s'élance pour s'expliquer et pour se déployer. Évidemment, elle a ce droit. Et dans l'exercice de ce droit, elle mène au vrai, tout autant que la lumière claire formulée en majeures ou principes de déduction.

21. Mais quel est le chemin, le procédé que suit la lumière implicite pour s'expliquer? Quel est ce procédé de transcendance qui , sous l'influence du ressort , s'élance du point d'appui vers les idées, les lois, les genres, les causes.

Comment, à partir de quelques individus, le procédé de transcendance parvient-il à l'idée du genre? Comment, à partir de quelques faits, arrive-t-il à la loi des faits ou à la cause des faits? Comment, à partir du particulier, du variable et du fini, s'élève-t-il aux idées générales, nécessaires, marquées du caractère de l'infini?

Je dis d'abord que, sans le ressort du sentiment, qui est la lumière implicite que Dieu donne parce qu'il se fait sentir, et comme être absolu, et comme cause première et finale, sans ce ressort du sens divin, cet élan ou procédé de transcendance ne serait pas possible. L'àme ne va point à Dieu sans Dieu. Mais , étant donné ce ressort, voici comment le point d'appui ou l'occasion des faits, des individus contingents, finis et variables, peut mener aux idées, aux lois, aux causes, au nécessaire, à l'universel, à l'immuable, à l'infini.

C'est que tout fait est soumis à sa loi et marche dans la voie qu'elle lui trace; chaque individu porte tous les caractères de son genre; il les porte nécessairement tous, sans

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exception; chaque effet dépend de sa cause et en manifeste l'action : chaque existence vivante développe, en vivant, sa forme, son idée, et tend à exprimer cet idéal qui la produit, la porte, la pousse comme cause première, et qui l'attire et la déploie comme cause finale. Donc, à partir du fait, de l'effet, de l'individu et de toute existence, on peut trouver la loi, la cause, le genre, l'idée.

22. L'induction ne manque donc pas de données, comme on le dit ordinairement. Loin d'en manquer, elle en a trop. Les faits sont régis par beaucoup de lois qui se croisent; l'individu ajoute aux caractères essentiels du genre ses propres caractères individuels, accidentels et variables dans le genre; les effets sont des effets mixtes; chaque être est enveloppé de milliers de limites et de bornes particulières qui réduisent X extension 1 de l'idée, qui cachent et particularisent le général, l'universel. C'est donc évidemment un procédé d'élimination qu'il faut ici. Effacez V accident, refranchez la limite et les homes, tel est le procédé que nous avons très- amplement expliqué dans celte Logique et dans la Connaissance de Dieu.

23. Mais comment effacer l'accidentel, comment effacer ces limites individuelles? Par la variation des expériences, qui mettent en saillie l'essentiel et qui effacent l'accidentel. Comment encore? Par le tact, par le génie, par la divination, par la tendance du sentiment et du ressort, qui pousse à travers l'accident et le particulier, à travers le variable et le multiple, à l'essentiel, au simple, au nécessaire, an

1 Voyez, sur ce sujet, les excellentes pages de M. Waddington, Essais >\ . logique, p. 275 et suivantes. Nous en avons cité ci-dessus une partie,

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permanent et à l'universel. N'oublions donc jamais que nous sommes poussés par la vérité, par Dieu, par la nature et par notre âme. Comment encore? Par la raison claire, qui, si elle est développée, porte en elle des idées, des formes abstraites, des lois géométriques, formes et lois auxquelles elle cherche à ramener les phénomènes, qui, de fait, s'y ramènent.

2^. Résumons les principaux exemples d'induction que nous donne l'histoire de la science. Le type classique de l'induction savante, la première grande application historique et féconde, est celle qui a créé l'astronomie. Kepler procède ainsi qu'il suit : d'abord i! possédait la géométrie, ce code, cet arsenal des lois du monde physique; puis, il avait rassemblé des faits : double préparation à l'induction. Il fallait élaguer de ces faits, d'abord la confusion et l'illusion des apparences; puis, dans ces faits bien précisés , éliminer les rapports accidentels et variables de point à point, pffur saisir le rapport constant et simple de tous les points. Ce rapport simple, ce rapport constant, c'était la loi, c'était l'ellipse.

25. Je veux citer à ce sujet une page où M. Poinsot, à propos de Kepler, en parlant delà loi de l'égalité des aires décrites en temps égaux, expose la méthode générale par laquelle l'esprit humain cherche la science. « L'origine de ces idées, « dit M. Poinsot, remonte à Kepler, qui le premier ima- « gina de considérer l'aire du rayon vecteur d'une planète « dans son mouvement autour du soleil. Et si l'on cherche « ce qui a pu lui donner cette idée, on trouvera , ce me « semble, qu'il y parvint, non point par hasard , comme « on pourrait le croire d'abord, mais par une certaine

C INTRODUCTION

« marche naturelle que je veux indiquer, parce quelle « se retrouve (fans toutes nos recherches , et quelle u résulte, pour ainsi dire, de la nature même de l'es- « prit humain.

« Et, en effet, nous ne connaissons en toute lumière « qu'une seule loi ; c'est celle de la constance et de Xunif'or- « /ni te. C'est à cette idée simple que nous cherchons à réduire « toutes les autres, et c'est uniquement dans cette réduc- « lion que consiste pour nous la science. Ainsi , quand « nous étudions les choses qui changent , pour décou- « vrir ce qu'on appelle la loi de leurs variations, notre « unique objet est de trouver ce qu'il peut y avoir d'u- « ni forme et de constant au milieu des choses qui va-

(( rient Tel est, je crois, le mouvement qu'on pour -

« rait même remarquer dans la géométrie et dans « l'analyse, mais dont V astronomie nous offre ici l'i- « mage la plus sensible *. »

26. Le second grand exemple d'induction scientifique est celui qui créa le calcul infinitésimal. Je veux encore résumer avec soin cet exemple sous un point de vue tout nouveau.

Le problème général que pose le calcul différentiel est celui-ci : Étant donnée une différence, une variation entre deux faits, deux grandeurs, deux vitesses, deux positions, deux forces dépendant d'une même loi, trouver sous celte différence et cette variation, et cette pluralité, l'unité de la loi, l'élément immuable qui est l'expression de la loi.

Étant donnés , par exemple , des points d'une courbe ,

1 Statique, p. 382, 9e édition.

INTRODUCTION; ci

trouver dans leurs positions différentes, dans les rapports particuliers dépendant de ces positions, le rapport essentiel qui les lie tous comme point d'une courbe unique et définie. Pour cela, l'analyse étudie ces rapports, et y découvre deux parties, l'une qui dépend de la position relative des différents points sur la courbe, l'autre qui dépend de ce qu'ils appartiennent tous à la même courbe. La position relative des deux points peut varier indéfiniment, mais leur rapport, en tant que points de la même courbe, est manifestement invariable. L'analyse décompose en ses deux éléments la donnée complexe du rapport des différents points. Dans tous les cas elle trouve que le rapport reufermedeux éléments, l'un indéfiniment variable et l'autre parfaitement fixe. Il y a une multitude de relations possibles des points divers selon leur éparpillemcnt ; il n'y a qu'une relation possible entre eux, en tant que points de la même courbe. Dans tous les cas, sans exception, l'analyse infinitésimale trouve une formule générale où les deux éléments sont mis à part, en évidence. Cette formule est celle-ci : /'.r-f-XAa? 4. Dans ce binôme, le premier terme est invariable tant qu'il s'agit de la même courbe , et le second est variable dès que les points comparés se déplacent. De sorte que les deux éléments, l'élément variable et l'élément invariable , étant bien mis à part, il suffit d'effacer le premier pour garder le second. C'est le type de cette élimination que la science naturelle demande à l'induction pour l'élever de l'individu au genre , en effaçant les carac

1 X est une fonction de x, qui, en général, ne devient point infini lorsque \x s'annulle. Sx est la différence finie

Cil INTRODUCTION.

tères individuels, accidentels, pour ne garder que les caractères génériques.

Ainsi l'analyse opère en géométrie pure , en algèbre pure , ce que Bacon demande de l'induction lorsqu'il dit : <( L'induction est l'art d'interroger la nature. Par elle on u trouve , sous le variable , les traces du permanent , du « stable, de l'essentiel. » L'analyse trouve, sous les positions intiniment variables des points éparpillés, le rapport essentiel, et permanent, et stable qui les lie tous. Et, en général, sous les variations indéfinies de grandeurs quelconques, variant sous une loi, elle trouve cette loi qui gouverne ces variations. Elle dégage ce qui est commun dans ces diversités ; dans ces données multiples elle trouve cette unité. Dans les états particuliers des grandeurs variables, elle découvre la loi générale qui lie tous ces états particuliers. L'analyse infinitésimale, dans sa première partie, est donc essentiellement un procédé qui passe du variable au permanent, de la multiplicité à l'unité, des cas particuliers à la loi.

27. Répétons tout ceci sous une forme un peu différente pour être mieux compris.

Étant donnés des points éparpillés situés sur une courbe, l'analyse en prend un quelconque pour terme de comparaison, et lui rapporte les autres qui s'en écartent chacun selon sa position particulière. Le rapport variable et total de chaque point, au point de comparaison, s'appelle la différence; et la partie essentielle de ce rapport, qui vient de ce que tous ces points sont des points d'une même courbe, se nomme différentielle. Or, l'admirable secret de l'analyse consiste à trouver toujours, par une opération

LNIKODUCTION. cm

très-simple, la différentielle dans la différence. El celle opération consiste précisément à effacer les différences des positions individuelles , pour obtenir ainsi l'unité de la loi commune. Mais comment l'analyse efface-t-elle ces différences, variables pour chaque point, afin de n'avoir plus que le rapport constant et permanent qui lie tous les points de la courbe ? G'es't en sortant de la quantité finie , en selevant au-dessus de la quantité, jusqu'à cette limite de la quantité que Leibniz dit extérieure à la quantité, afin d'analyser, dit-il, l'indivisible et l'infini. Et comment sortir de la quantité, quand il s'agit de points dispersés dans l'espace ? C'est précisément en supposant et en posant que ces points cessent d'être dispersés, et se recueillent en un. Alors les différences sont effacées , et il n'y a plus que la différentielle. Alors on étudie la courbe, en dehors de l'espace, de l'éparpillement et de la quantité, dans cette simplicité idéale où, selon le mot d'un grand géomètre, toute la courbe , à l'œil de l'esprit, est comme rassemblée en un point. On voit toutes les affections de la courbe eu ce point i. Et en effet, la simple différentielle implique et donne toutes les propriétés de la courbe. Là est vraiment le type de tout le procédé inductif.

28. Voici un rapprochement très- frappant. Il semble que Geoffroy Saint- Hilaire a en vue l'analyse infinitésimale, à laquelle certes il ne pensait pas, lorsqu'il décrit sa méthode d'anatomie philosophique.

Rappelons que l'analyse géométrique cherche l'élément fixe et permanent, c'est-à-dire la partie fixe, invariable et

1 M. Cauchy.

INTRODUCTION

permanente du rapport qui lie des points éparpillés d'une même courbe; ou, pins généralement, la partie fixe qui subsiste sous les différences des grandeurs variables, quand les grandeurs varient sous une même loi.

Or,voici que Geoffroy Saint-IIilaire nous dit : « L'ancienne « méthode » (l'empirisme qui observe et décrit, mais n'induit pas, ne raisonne pas, qui ne va pas aux lois et ne cherche pas l'unité), « l'ancienne méthode, dit-il1, se propose

« de connaître les différences ; elle n'a pas d'autre soin

« ce ne sont pas les rapports qui préoccupent..... On ne « cherche que des faits différents 2. La description est la « seule chose qu'on en veuille donner. On abandonne l'idée « des différences relatives, quand les rapports sontmas- « qués% On se contente des différences observées

« Opposons à ces procédés ce que prescrit la théorie des « analogues pour arriver à une détermination sévère et « philosophique des organes.

« Pour échapper à l'influence solliciteuse des formes

(.< on commence par chercher le sujet qui donne la condi- « tion (la loi) indépendamment de toutes les disposi- « fions accessoires... et qui retienne invariablement, « nonobstant toutes ses modifications possibles, le fait « de sa primitive essence, son caractère philosophique « d'unité \ Sans m'arrêter aux considérations de formes « et de fonctions, qui sont des conditions tout à fait secon- « daires je vois ce sujet fixe : c'est lui qu'abstraitement

1 Principes de philosophie zoologique, 1830, p. 4.

2 lbid., p. 7.— 3 Ibid., p. 8.

4 Principes de philosophie géologique, 1830, p. 95.

INTRODUCTION. cv

« et tout seul je considère d'abord, Avec cet élément ana- « tomique ainsi isolé, ainsi dégagé des considérations « de formes et d'usage... avec cet élément tout seul, je

« compare un même fait dans toute la série animale et

a je parcours sans m'étonner toutes les métamorphoses de

« l'organe que je considère 1 de cet organe qui possède

a son caractère d'essence à part, qui est toujours lui-même, « un être identique, inaltérable en ce point, et cela indé- « pendamment de toutes considérations ultérieures 2. Celte « nouvelle méthode, je la donne comme un instrument de

« recherches et elle est effectivement un véritable ins-

« trument de découvertes, si elle procède avec discerne-

« nient et conformément à ses lois Avant elle toutes

« les analogies cachées sous le voile des grandes méta- « morphoses n'étaient pas même soupçonnées... par elle « seule on peut résoudre les problèmes les plus difficiles, « ramener les plus singulières métamorphoses , com- « prendre tant de variations si extraordinaires , qu'elles o ont fait soupçonner plusieurs plans de composition ani- « maie. S'en tenir aux seuls faits observables... c'est re- « noncer à de hautes révélations qu'une étude plus géné- « raie et plus philosophique de la constitution des organes « peut amener. Car... s'il est tenu compte de tous les dé- « veloppements possibles de l'animalité, tant de ceux d'une « même espèce traversant les âges de la vie, que de ceux « de toute la série zoologique , s'élevant par degrés à la <( plus grande complication organique, on arrive à un fait « simple qui est la condition la plus générale de l'organi-

1 Ibid.y p. 12. — 2 7birf.,p. 13.

cvi INTRODUCTION.

(( salion alors, c'est comme un seul être qui apparaît.

« Il est , il réside dans l'animalité, être abstrait , qui est

« tangible par nos sens sous des figures diverses Telle

« est, ajoute enfin l'illustre auteur, telle est notre manière « de comprendre la nature, de la considérer comme la « manifestation glorieuse de la puissance créatrice, et de « trouver dans cet immense spectacle des choses créées, « des motifs d'admiration, de gratitude et d'amour. »

Voilà bien la recherche du permanent, de l'invariable, de l'essentiel, sous la variété des métamorphoses et la multiplicité des apparences. Voilà bien la recherche de l'unité dans la diversité la plus immense. On ne veut ni s'arrêter à la description des faits , ni même à la comparaison par description des différences , mais on veut , sous les différences , sous le masque des métamorphoses, découvrir l'élément fixe, essentiel, permanent, qui constitue dans toute la série animale tel organe , et dans toute la série encore, l'idée même de l'animalité. Telle est, comme on le dit, la vraie méthode, celle qui cherche et celle qui découvre, celle qui monte aux principes, et qui peut s'élever jusqu'à glorifier Dieu dans la nature.

29. En joignant à ces trois exemples ta découverte de la gravitation universelle , nous avons les plus grands résultats de l'induction appliquée à la science du monde des corps et du grand monde de la géométrie.

30. Or, la méthode est la même, soit pour la connaissance de l'àme, soit pour la connaissance de Dieu. Nous l'avons amplement et souvent montré.

31. Pour mieux comprendre l'unité, l'universalité du procédé, il faut remonter aux définitions d'Aristote et de

INTRODUCTION

cvu

Plalon. Aristole le caractérise par l'absence de moyen terme entre le point de départ et la conclusion , c'est-àdire par la transcendance. Platon, ce qui revient au même, le caractérise en disant qu'il s'élève plus haut que le point de dépar t. C'est bien encore la transcendance. Aristote le définit le passage régulie7' du particulier à l'universel. Et Platon le définit Yélati dialectique qui va des phénomènes aux idées. Je m'arrête à cette dernière définition qui implique tout.

Mais j'entends ici avec Platon, saint Augustin et la théologie, que ces idées sont en Dieu et sont Dieu. Les idées immuables, les vrais genres, les vraies formes, sont les idées de Dieu, les idées créatrices et vivificalrices, modèles et causes, et fin des créatures k-,

1 M. YVaddington n'est pas assez nettement àffirmatif sur ce point ; cependant il s'exprime fort à propos ainsi qu'il suit : « Socratc disait qu'il « n'y a de science que de l'universel ; Platon réalisait les genres; Arislote « leur accordait l'éternité; les stoïciens y voyaient les raisons essentielles « de toutes choses ; les scholastiques en faisaient dépendre la métaphy- >: sique, aussi bien que la logique. Bacon, à son tour, se préoccupe uni- « quement des genres; Descartes et ses successeurs expliquent tout par « les idées; Malebranche nous les fait voir en Dieu, et les philosophes du « xvme siècle les mettent dans la nature, sous le nom de lois générales ; « les plus spiritualistes d'entre eux en font les pensées mêmes de Dieu ou « les objets de la pensée divine : exagération manifeste, qui fait descendre « la science suprême au niveau de la science humaine ; mais n'est-on pas « allé encore plus loin de nos jours en divinisant l'un de ces genres, « l'humanité?

« Sous toutes ces formes diverses, il y a un consentement universel en « faveur de cette vérité qu'aux yeux de l'homme, les choses contingentes « ne se suffisent pas, et qu'il lui faut absolument concevoir et connaître « quelque chose d'universel, de fixe et de durable, ('/est la condition de « tout savoir humain, d'attribuer aux genres ces caractères : il nous faut,

CVIH

INTRODUCTION

o'2. 11 est bien remarquable que, sur ee point, Bacon donne raison à Platon. « 11 est manifeste, dit Bacon, que « Platon, ce sublime génie, qui voyait tout, a vu dans sa « doctrine des idées que les formes sont le véritable objet « de la science *. » Ailleurs : « L'induction, celle qui sera « utile pour inventer et démontrer, doit séparer, exclure, < éliminer... ce qui n'a pas encore été tenté, si ce n'est par « Platon qui, pour discuter les idées, s'est certainement « servi de cette forme de l'induction 2. » Ailleurs encore : « Platon, ce grand génie, qui osa prétendre à la connais- « sance des formes, et se servit en tout de l'induction s. »

33. Mais de quelque manière que Bacon l'entendît, nous l'entendons, quant à nous, précisément comme Platon et comme saint Augustin. Les idées, pour nous, sont les idées de Dieu, qui sont en Dieu, et qui sont Dieu. Ces idées-là sont la vérité même. Nous , nous en prenons une connaissance telle quelle. Et pour le mieux comprendre, je suppose qu'il s'agit de l'homme, ou, mieux encore, qu'il s'agit d'un seul homme, et que cet homme est moi.

« ou renoncer à toute science, ou croire à la perpétuité des genres. » [Essais, p. 285.) Si c'est là la condition de tout savoir humain, il faut en etfet se décider en faveur de cette condition, mais sans craindre le panthéisme. Certes, la notion des genres n'est pas dans notre esprit ce qu'elle est dans l'esprit de Dieu ;mais nous avons cependant de ces genres ou idées éternelles, qui sont en Dieu et qui sont Dieu, certaines notions abstraites, mais exactes, utiles, fécondes; de même que nous avons de Dieu une notion abstraite, mais vraie , nécessaire , indispensable et souverainement féconde. De ce point de vue, la vraie recherche des genres, à partir des individus, est, au fond, une recherche de Dieu à partir du créé, une transcendance du fini à l'infini, du contingent au nécessaire.

1 OEuvres phil. de Bacon, par Bouillet, t. I, p. 188.

2 Ibid., t. II, p. 62. — 3 Ibid., t. il, p. 367.

INTRODUCTION. cix

Il y a l'idée que Dieu a de moi de toute éternité. Cette idée qui est Dieu me crée, me porte, me pousse, me vivifie, m'attire vers l'idéal, mon idéal qu'elle est. Toute la science que l'on pourrait avoir de cet homme que je suis, est dans cet idéal infiniment, et toute la vie que cet homme, et que l'homme peut développer, est infinie et actuelle dans cet idéal. Dans l'homme, en moi, cette science et cette vie sont finies. Mais cette science et cette vie, si elles cherchent et marchent, et suivent leur loi et leur inspiration, cette science, cette vie, tendent et convergent vers cette science et cette vie infinies, comme une série géométrique converge vers sa limite; elles vont vers ce terme suprême dont elles s'approchent toujours sans l'atteindre jamais.

Zk. Mais voici deux merveilles. La première, c'est que la raison a le pouvoir d'atteindre, d'une certaine manière, ce dernier terme. Elle a celle faculté de transcendance qui va du fini à l'infini. En éliminant la notion du fini, en tant que fini, en effaçant les bornes qui le resserrent, elle obtient de son infini correspondant des notions abstraites, mais exactes. Elle possède des notions vraies, profondes, créatrices de la science, sur le genre, la loi, la cause et la fin de l'être fini, variable, individuel. C'est une certaine vue indirecte de l'idéal, qui est Dieu.

35. Voici l'autre merveille1, beaucoup plus grande encore, c'est que Dieu, lui aussi, par une sorte de divine transcendance, Dieu veut unir l'être fini et contingent à sa loi, à sa cause, à sa fin, à son idéal infini. En sorte que, par une bienheureuse et surnaturelle hypothèse, que pose

1 Voyez la Connaissance de Pâme, livre ui,chap. v, nu îv.

ex

INTRODUCTION

la toute -puissante honte de Dieu (et qu'imite le géomètre quand il suppose une série infinie), l'être borné, mortel, contingent que je suis, et d'autre part, mon idéal éternel, infini , qui est Dieu , ces deux natures, que séparait l'abîme , sont en un , et deviennent une même vie. Mon être contingent, mon développement toujours nécessairement tin i est complété par l'actuelle infinité de l'idée créatrice et vivilicatrice vers laquelle je tendais. Ceci est la donnée surnaturelle qu'introduit dans le monde l'incarnalion de Dieu.

36. Mais par quel procédé moral l'homme s'unit-il à cette donnée, à cette force de transcendance qui l'attire jusqu'à Dieu régénérateur ? Précisément par le retranchement et le renoncement, par la suppression des obstacles, des accidents de l'erreur et du mal, parla subordination de l'individuel, par cette mort philosophique déjà entrevue par Platon, par la mortification chrétienne, par le sacrifice, paria croix, qui, loin d'être X anéantissement pervers des faux mystiques, renouvelle, transfigure, glorifie l'individu en l'unissant à sa source infinie.

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