CONCLUSIONS
Nous croyons avoir établi que la raison humaine a deux mouvements essentiels, nécessaires, suffisants, savoir un
INTRODUCTION
mouvement de déduction qui va par voie d'identité, et un mouvement d'induction qui va par transcendance.
Ces deux mouvements, également nécessaires, légitimes, scientifiques, sont la vie même de la raison dans toutes les sciences et dans toutes les directions de l'esprit.
La déduction règne partout pour tout développer, toui expliquer ou démontrer, et l'induclion, procédé de transcendance et d'invention, commence tout, soit qu'il faille, en physique, s'élever des effets aux causes ou des phénomènes contingents aux lois géométriques; soit qu'il faille, en géométrie, conclure ou du fini à l'infini, ou d'une série à la limite que la série n'atteint jamais \ soit enfin que la philosophie, à partir du spectacle de la nature, s'élève jusqu'à la cause première, jusqu'à l'idée précise et scientifique de l'existence nécessaire de Dieu et de ses attributs *.
1 Est-il nécessaire de répondre, ici encore, à un critique, qui nous accusait, à propos du livre de la Connaissance de Dieu, d'avoir prétendu découvrir une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, la preuve par le calcul infinitésimal? Dans cette Logique, dès la première édition, nous répondions ceci : « Pour nous, nous n'avons jamais eu cette ridicule pen- « sée. » Au fond, il n'y a qu'une preuve de l'existence de Dieu, et presque toutes les formes en sont bonnes : les plus anciennes, surtout les plus vulgaires, sont les meilleures. Mais quelle est la nature logique de cette preuve, qui est unique au fond? Le scepticisme n'a-t-il pas le droit d'affirmer que la preuve n'est pas rigoureuse, parce qu'elle n'est pas purement syllogistique et déductive ? Nous répondons que le scepticisme n'a pas ce droit: nous disons que cette preuve, donnée par la raison, qui y emploie les deux mouvements nécessaires, les deux procédés essentiels par transcendance et par identité, cette preuve, dis-je, est aussi rigoureuse que les démonstrations géométriques, qui procèdent elles-mêmes soit par transcendance, soit par identité. Tout notre usage de la géométrie en ceci est de démontrer que les deux procédés logiques de la raison sont légitimes, puisqu'ils sont employés l'un et l'autre en géométrie,
exil INTRODUCTION,
Ceci étant compris, le lecteur est prié de vouloir bien lire, de ce point de vue, la Préface de notre première édition.
L'importance de ce point de logique est à nos yeux fort grande. Les embarras de la philosophie depuis plusieurs siècles, dans l'Europe, entière, viennent de l'oubli de la logique. Ils viennent surtout de l'oubli complet du principal des procédés de la raison, de celui qui commence.
Et c'est justement pour cela que la philosophie — je parle de la philosophie séparée — ne cesse depuis trois siècles de chercher son commencement. En attendant, elle ne commence point.
Et non-seulement les philosophes abstraits ne commencent point, mais qu'ont-ils fait en cherchant ainsi ce commencement qui est déjà donné, qui est décrit par Platon et par Aristote, qui est connu et pratiqué par tous les grands esprits, continuellement mis en œuvre par la raison vulgaire, glorifié par la poésie, manifesté dans la géométrie, organisé par les modernes dans l'algèbre et dans le calcul, et toujours à l'usage de tous les hommes qui suivent la raison telle qu'elle est, au lieu de vouloir la créer? Qu'ont-ils fait, dis-je, en cherchant à refaire le commencement delà raison? Ils ont aboli la logique; ils ont abouti à Hégel qui supprime la logique entière, en niant à la fois les deux principes d'identité et de transcendance , sur lesquels reposent non-seulement les deux procédés du raisonnement, mais encore les deux formes nécessaires et irréductibles du jugement1.
A Voyez la Connaissance de Vâmey liv. m, chap. ni, n°iv.
INTRODUCTION. cxni
El ces théoriciens ont en effet tellement aboli la logique, je dis même la raison, dans la classe moyenne des penseurs, que, depuis pins de cinquante ans, nous avons en Europe de nombreuses écoles scientifiques qni posent comme méthode l'expérience sans raisonnement. Ces éeoles soutiennent « que c'est à l'expérimentation sonle « qu'il faut s'en tenir, sans mélange de raisonnement1. » Ils ont tellement aboli la logique que les hommes intelli gents en sont réduits à protester, assez timidement encore, et à demander, pour la raison et le raisonnement, quelque droit sur la science. Cela peut paraître incroyable ; mais voici l'une de ces protestations : « L'expérimenla- « tion, dont on abuse tant de nos jours, pas plus que l'ob- « servation la plus laborieuse et la plus intelligente, ne « peuvent suffire, à moins qu'elles ne soient l'une et l'autre « dirigées et vivifiées par la raison. Ceux qui semblent « peu disposés à accorder à cette noble faculté (la rai- « son !) l'empire (h s sciences , oublient que les plus belles « découvertes, les plus grandes conquêtes scientifiques « sont dues à des hommes qui savaient unir à l'observa- « tion un esprit fortifié par la réflexion et exercé à com- « prendre les idées abstraites2. » Ainsi l'on en est réduit, de nos jours , à réclamer pour la raison l'empire des sciences. On avait donc vraiment aboli la logique.
Qu'il nous soit permis de citer, comme un exemple re-
1 Voyez Y Éloge, académique de Magendie, prononcé par M. Dubois d'Amiens. Il est inutile d'ajouter que le savant et spirituel secrétaire de l'Académie de médecine juge cette doctrine comme elle mérite de l'être.
* Ed. Monneret, Traité de pathologie médicale]
INTRODUCTION
marquablo de cette abolition de la logique, la manière même dont notre Logique a été attaquée. Un écrivain , qui n'est point de cette école matérialiste , dédaigneuse de la raison et du raisonnement; un professeur qui, par sa charge, ne s'occupe que de philosophie; qui est l'un des représentants de la philosophie séparée la plus sage, cet écrivain croit nous renverser en essayant de démontrer que la raison n'a pas les mêmes lois et les mêmes procédés logiques partout où elle raisonne. Il attribue à la métaphysique une logique spéciale, une autre à la physique, et une troisième à ta géométrie. Cela posé, il déclare fausse, nouvelle, absurde, une logique qui fait voir, ce qui d'avance est évident et n'avait pas encore été nié, que la raison a les mêmes lois logiques et les mêmes procédés fondamentaux partout où elle s'exerce 1.
1 Voyez notre réponse à cette singulière attaque ù la fin du tome n. Voici d'ailleurs le résumé de cette critique.
Ou essaie de montrer que le procédé de .la raison qui va par transcendance, soit du contingent au nécessaire, soit du Uni à l'infini, ne peut être applicable en physique ni en géométrie.
Pour la physique, voici la raison. C'est que : « la physique et l'induc- <i tion ne sortent pas du domaine de la contingence (p. 926). » Notre critique n'oublie qu'un point, c'est que toute la physique moderne consiste précisément, comme s'exprime Newton au début même du livre des Principes, h ramener les faits aux lois mathématiques. (Cumrecentiores... phenomena naturœ ad leges mathematicas revocare aggressi sint.) Or, si je ne me trompe, les lois mathématiques sortent du domaine de la contingence. Certes, les lois de la nature ne sont pas nécessaires en ce sens qu'elles n'eussent pu être différentes. Mais toute notion mathématique en elle-même est notion nécessaire. Donc, quand la raison passe des phénomènes aux lois mathématiques, c'est-à-dire de données contingentes à des notions nécessaires, elle va du contingent au nécessaire.
Si l'auteur de la polémique avait pris la n eine, non pas d'étudier la
INTRODUCTION. cxv
Quoi qu'il eu soit, je me crois eu droit d'affirmer qu'en dehors des écoles ecclésiastiques, la logique théorique est presque abolie parmi nous.
De plus, en dehors des sciences physiques et mathématiques où règne et triomphe pratiquement la logique véri-
physique, mais seulement de s'informer sommairement de ce qu'est la physique, il eût évité l'inconvénient de soutenir que cette science, qui est à peu près tout entière géométrique, ne sort pas du domaine de la contingence. Peut-être aussi se fut-il épargné le regret d'avoir émis, sous forme de profondeur scientifique, cette assertion, aussi surprenante pour la science que pour le sens commun, savoir : que la lumière, l'électricité, la chaleur, « ne sont que des hypothèses imaginées pour lier les phéno- « mènes (p. 926). »
Quant à la géométrie, voici pourquoi, selon notre critique, le procédé qui va du Uni à l'infini ne saurait lui être applicable. « C'est que les ma- « thématiques ne sortent pas de la notion de leur grandeur, pas plus « que la physique de la notion de la contingence (p. 933). » Donc, si elles ne sortent pas de la notion de leur grandeur (il parait que grandeur mathématique doit signifier grandeur finie), si, dis-je, la géométrie ne sort pas de l'idée de la grandeur finie, il est évident qu'il ne peut y avoir, en mathématique, aucun passage du fini à l'infini. Mais pour établir ce point, notre critique est obligé de nier le calcul infinitésimal, c'est-à-dire de soutenir cette grosse faute de géométrie que le calcul infinitésimal n'est qu'une affaire d'approximation. 11 est obligé d'émettre deux propositions dénuées de sens, savoir que l'infiniment petit, c'est le fini devenant petit, et que l'infiniment grand, c'est le fini devenu grand.
Telles sont les deux raisons par lesquelles on démontre qu'il y a, pour la métaphysique, une logique toute spéciale, qui ne descend ni en phy sique ni en géométrie, et que nous, qui avons cru à l'unité de la logique humaine, sommes dans une grande erreur.
Tout le reste de la critique consiste en trois points que voici : on nous adresse ces trois reproches :
Premier reproche. Vouloir faire une logique nouvelle qui consistr surtout dans une nouvelle théorie de l'induction. A quoi nous répondons par ces mots de notre critique, parlant de nous : « L'induction qu'il pro- « pose est morte avec le moyen âge, // m la ressuscitera pas (p. 319). »
INTRODUCTION
lable, je dis que l'abolition de la logique spéculative exerce sur la logique pratique, sur la philosophie entière, sur les lettres, sur la vie, sur l'esprit public, sur la raison de tous, lapins désastreuse influence. Une logique mutilée ou perverse, répandue dans les masses par l'exemple et par de
Donc, scion notre critique lui-même, nous ne prétendons pas créer une nouvelle induction, un novum organum, comme Bacon, ni dès lors une logique nouvelle. A quoi nous ajoutons encore ce résumé que l'on donne de notre tentative philosophique : « Vouloir ramener les esprits à la « Somme philosophique de saint Thomas d'Aquin (p. 942). » Telle est, en effet, en grande partie, notre intention. Ce qui, d'ailleurs, ne nous empêche en rien de prétendre à l'honneur d'avoir contribué au développement de la théorie de l'induction.
Second reproche. Avoir pris pour grande formule logique une certaine formule d'algèbre dénuée de sens. Réponse. D'abord cette formule d'algèbre ne se trouve pas dans notre Logique. C'est un fait. En outre, elle n'a aucun rapport ni direct, ni indirect, aux. idées développées dans cette Logique. Enfin, cette formule d'algèbre, qui, d'ailleurs, n'est pas dénuée de sens, se trouve citée accidentellement dans notre Connaissance de Dieu, mais n'a point de rapport aux. idées développées dans cet ouvrage ni dans aucun de nos ouvrages. Elle ne saurait donc être « la grande « formule du P. Gratry (p. 938). » Ce reproche, fondé sur une erreur de fait, est longuement développé, et avec une grande verve. Cette erreur donne lieu au critique de nous tourmenter vivement et d'affirmer qu'il se trouve, malheureusement, dans notre Logique des traces à' exaltation!
Troisième reproche. N'avoir pas su que l'infini géométrique est Vinfini abstrait : avoir appelé Dieu cet infini abstrait; fournir par là des armes aux athées hégéliens (p. 934 et 935). Ici encore notre critique n'oublie qu'un point, c'est de lire le livre incriminé, sur le sujet qu'on incrimine. Il y eût vu ces mots avec les développements qui s'y rapportent [Logique, Ire édit., t. u, p. 180) : « L'infini abstrait est-il Dieu? Non, « il n'est rien. C'est le dieu de Hegel qui est athée. L'infini mathémati-
« que n'existe pas dans la nature L'infini mathématique est une abs-
« traction. » On nous frappe durement pour n'avoir pas dit ce que nous avons dit, dit et développé, écrit et imprimé. Et lorsque nos amis lisent
LNTIÏOIH CTION.
cxvn
vagues maximes, étouffe même les libres mouvements de la raison, tels que la nature et Dieu les inspirent. Je ne crains pas d'affirmer de nouveau que là se trouve l'un des plus grands dangers du temps présent. Que faire là où manque la raison? Que peut devenir la morale et que devient la recette page, ils s'étonnent que nous n'ayons pas su « que l'infini mathéma- « tique n'est qu'une abstraction, » et, sur ce point, ils comprennent à regret qu'ils ne peuvent nous défendre, et que le critique a raison.
De tout ceci j'avais conclu que cette critique est absolument nulle, et ne repose que sur une grande légèreté, jointe à l'incompétence logique dont nous parlions.
Mais nous sommes forcé d'ajouter qu'il n'y a pas seulement incompétence, il y a encore indifférence philosophique dans la plupart de ceux que nous appelons philosophes séparés. — Il est toujours bien entendu que nous n'appelons point philosophes séparés les penseurs séparés de l'Église, mais bien les penseurs séparés de l'un des éléments fondamentaux de la philosophie, savoir celui que l'admirable Maine de Biran chercha sans relâche pendant vingt ans et « pour lequel, dit-il, tout le reste est fait ; « et sans lequel la vie et la pensée manquent du vrai point d'appui. » Or, en toute occasion, je crois utile de montrer dans quel état d'esprit, vague, arbitraire, fortuit, inattentif, indifférent, vivent ces penseurs, sépa- * rés du vrai point d'appui. J'ai dit : « indifférence philosophique. » Notre critique, M. Saisset, nous en a donné récemment un remarquable exemple, en louant sans restriction un livre où l'athéisme est explicitement et chaleureusement enseigné. M. Saisset est-il athée ou panthéiste? Nullement. Mais les philosophes séparés, la plupart, font cause commune avec les sophistes, les panthéistes et les athées contre la philosophie chrétienne. La nuance qui les sépare du panthéisme s'efface devant cet ennemi. Un livre donc où l'athéisme le plus formel est soutenu, où la doctrine sophistique de l'identité des contraires est audacieusement avouée, ce livre est, aux yeux de M. Saisset, que je déclare par ce seul fait atteint et convaincu d'indifférence philosophique, ce livre « est une « œuvre de haute et large critique, vainement signalée aux anathèmes « de l'orthodoxie par une plume tranchante, superficielle et passionnée. » Comme c'est nous qui avions signalé ce livre aux anathèmes de la logique, nous voulons tirer une loyale, mais insigne vengeance, de l'en