CHAPITRE T
Il nous faut du courage et beaucoup de résolution pour écrire le chapitre que l'on va lire, et nous avons ici besoin de dire à nos lecteurs : Frappez, mais écoutez ; ou plutôt, afin de leur épargner une injustice, nous leur dirons : Ecoutez avant de frapper. Mais c'est que nous sommes décidé à parler de
la SCIENCE INFUSE.
Attendez que notre pensée soit dite, et que le sens du mot vous soit connu. Il se pourrait que le xviue siècle eut ri mal à propos de la science infuse.
Dans ce qui précède, nous avons montré la raison parvenue à sa fin naturelle, c'est-à-dire à une connaissance de Dieu naturelle, abstraite, médiate, indirecte, puisée dans le miroir des créatures. Mais, comme l'enseigne la théologie catholique, la raison, outre sa (in naturelle, la raison a une fin dernière surnaturelle. La raison, dit saint Thomas d'Aquin, est capable d'une double perfection, selon qu'elle se trouve éclairée par la lumière naturelle seulement, ou qu'elle est de plus éclairée parla lumière surnaturelle. Nous avons amplement commenté cette doctrine dans notre traité de la Connaissance de Dieu. Nous avons exposé ce que saint Thomas nomme « les deux modes ou degrés de
a l'intelligible divin » {duplex veritatis modus
duplici veritate divinorum intelligibiliurn existence).
Le degré inférieur de l'intelligible divin est celui que notre raison peut atteindre naturellement; mais elle ne peut, par ses seides forces naturelles, s'élever jusqu'à l'autre. On n'y parvient qu'avec la foi et la révélation. Ce degré, que sain! Thomas nomme la lin dernière de la raison, est celui don! sain! Augustin dit : « C'est la raison parvenant à sa
« fin » (ratio perveniens ad finem muni) ; c'est celui que désigne Pascal, lorsqu'il parle de la dernière démarche de la raison.
Selon nous, c'est ce degré de l'intelligible divin dont Platon sentait le besoin lorsqu'il parlait du dernier terme de la marche intellectuelle (ts'Xos zm nopziac) qui consiste, dit-il, à voir le souverain bien lui-même en lui-même (ocvrb 6 ïariv àyaBbv xvro vo-ficei Ix&o. Rep , vu, 532.)
Non- seulement Platon, mais tous les hommes, tout être raisonnable porte naturellement en lui un désir inné d'arriver à ce plus haut degré de l'intelligible divin, c'est-à-dire d'arriver à voir Dieu-. « Car, « comme le dit saint Thomas d'Aquin, dès que l'es- « prit arrive à quelque connaissance de Dieu par la « vue de la création, il veut voir aussitôt la cause « dont cet effet lui a démontré l'existence 1 . » Et c'est pourquoi presque toutes les écoles théologiques enseignent que le désir inné de voir Dieu existe naturellement dans toute créature raisonnable 2. Et en effet, est-ce que l'âme de l'homme, à mesure qu'elle s'élève dans la connaissance rationnelle de Dieu et de
1 Contra g ent., lib. m, cap. 50.
2 « Inesse naturaliter creaturœ rationali appetitum innatum ad ; < visionejn Dei intuitivam. » Voir l'Appendice du second \<>lume
de la Connaissance de Dieu.
la vérité, ne sent pas, do plus en plus vivement, l'insuf lisance et la vanité de Cette science, pour combler son désir de savoir et son besoin de voir? A mesure qu'elle connaît davantage, cette âme ne sent-elle pas un vide toujours plus grand ? Ne sent-elle pas que cette science, tout humaine, est pâle, est froide ël creuse, quelque certaine qu'elle soit ? Quand un esprit véritablement pénétrant regarde en face et perce jusqu'au fond ses plus claires pensées, ne voit-il pas que, même les plus certaines et les plus nécessaires, ne sont pas l'être, la vie, ni la vérité substantielle, mais seulement des ombres de l'être, des traces de Dieu, et des fantômes divins ; ombres, fantômes, reflets et traces de Dieu, grandes choses, mais qui ne sont pas Dieu ; qui viennent de Dieu, mais ne le montrent pas lui-même, en son essence et sa substance? Quiconque ne voit pas cela est un enfant dans l'ordre intellectuel, et doit grandir et avancer, jusqu'à ce que l'expérience virile de la pensée lui ait appris ce qu'est notre lumière présente, et ce qu'elle peut, comme aussi ce qu'elle ne peut pas et n'est pas. Elle n'est point la lumière absolue, vue en face et dans sa source même : elle en est l'ombre ou l'image réfléchie.
Mais, si nous voyons l'ombre de la lumière, c'est
que la lumière est et vit. Ne la pourrons-nous jamais
voir elle-même? Oui, sans doute, dans l'éternité. Mais n'en arrive-t-il rien jusqu'à nous dès cette vie? Pourquoi non, s'il est vrai que la foi, la foi vivante, est un état de l'âme qui met en nous le commencement de la vie éternelle? Et si nous sommes chrétiens, si nous croyons au catéchisme qui nous a été enseigné dans notre enfance, ne nous sommes-nous jamais demandé ce que peuvent être ces dons du Saint-Esprit qu'on nomme les dons de sagesse, d'intelligence, de science? Peut-être avons-nous pensé que ces dons ne concernent que quelques âmes privilégiées, à qui Dieu fait miraculeusement d'étranges révélations. Or, écoutez saint Thomas d'Aquin : « Toute âme en état de grâce, dit-il, « possède le don d'intelligence1. » Il y a donc, selon l'enseignement chrétien, une lumière nécessaire que Dieu donne à tout homme, parce qu'il est homme, et une autre lumière que l'âme peut ou perdre ou gagner, selon que Dieu, par sa grâce, habite ou n'habite pas en elle.
Mais commentferons-nous comprend re ces choses aux esprits qui n'ont pas la foi, ou qui ont établi, entre leur science d'une part, et leur foi d 'autre part,
1 Nullus habens gratiam caret dono intellcctus. 2a. 2*. q. Vit! , art. iv.
un mur infranchissable ? Peut-être Les prierons-nous de se recueillir devant Dieu, de rappeller tous leurs souvenirs, et de se demander s'ils n'ont jamais élé sollicités ou éclairés, de loin en loin, par une autre lumière bien différente de leur lumière habituelle, humaine4 et naturelle? Par exemple, il y a un âge dans la vie, avant les ruines et les dévastations d'esprit et de cœur qu'apporte d'ordinaire l'explosion delà puberté, il y a un âge d'angélique innocence, d'énergique et simple droiture, d'implicite clairvoyance où se réalise, pour beaucoup d'hommes, quelque chose de ce que nous apprend l'Évangile au sujet du Sauveur enfant : « L'enfant, dit l'Évan- « gile, croissait en grâce et en sagesse devant Dieu « et devant les hommes, » et il instruisait les docteurs. N'avons-nous jamais, à douze ans, entrevu quelque éclair de cette lumière de grâce et de divine sagesse? N'avions-nous pointalors sur la vertu, sur la justice, sur la véracité, sur la pureté virginale, sur l'effrayante laideur des moindres fautes, sur le respect et sur l'amour des hommes, sur la compassion pour les pauvres, sur le devoir de poursuivre tout mal, sur la force que donne le droit, sur la présence intime de Dieu, sur la plénitude du bonheur qu'il veut donnera tous, sur sa paternelle providence ; n'avions-nous pas, sur toutes ces véri-
tés, certaines données de lumière implicite, sereine et vivifiante ; certaine puissance d'intuition, d'admiration, de foi; certaine capacité d'inspiration, qui seraient aujourd'hui pour nous, si nous ne les avions perdues, d'inépuisables sources de science, d'éloquence, de poésie, et surtout d'héroïques vertus? Notre langage peut-être est devenu, sur toutes ces choses, plus flexible et plus varié, notre pensée plus analytique, notre conduite plus réfléchie. Mais qu'avons-nous fait de nos sources, de nos sources de lumière et de feu ? Peut-être étiez-vous cet enfant que prit le Sauveur, qu'il posa devant lui, et. sur le front duquel il imprima un baiser de sa bouche? Si vous aviez, dans votre âge mûr, avec toute votre science acquise et votre puissance d'analyse, les vertus intellectuelles et la séve lumineuse qu'à douze ans Dieu mettait en vous, vous sauriez aujourd'hui ce qu'est la science infuse, ce qu'est le don de science, de sagesse et d'intelligence, et vous verriez peut-être cette sainte lumière ne point se borner aux bases sacrées de la justice et de la morale, mais se ramifier en même temps, avec une merveilleuse souplesse et une puissante fécondité, dans tout le détail de la connaissance, dans toute la science de l'homme, delà nature, et de ses rapports avec Dieu.
Aujourd'hui, vous n'avez plus eu vous qu'une lumière de détail, qui ne se réunit à aucun soleil vivifiant ; faible lumière, lumière flottante et vacillante, lumière inquiète sous le souffle toujours renaissant de perpétuelles incertitudes ; lumière sans chaleur, sans bonheur, sans fécondité ; qui ne se développe point d'elle-même, de nuit et de jour, soit que l'homme veille, soit qu'il dorme, comme les germes divins dont parle l'Évangile; lumière qui ne s'aide point elle-même, que vous acquérez seul, très-pauvrement à la sueur de votre front, et qui, venue avec grande peine et grand labeur, se dissipe et s'oublie dès que l'effort qui la ramasse est arrêté ; lumière sans intuition, qui ne voit point l'intérieur des choses, ni rien en Dieu, ni Dieu en rien, mais qui vous montre seulement dans votre tête des mots, des textes, des formules, des souvenirs d'idées d'autrui ou de vos idées d'autrefois.
Je voudrais, par ce qui précède, avoir fait entrevoir à ceux qui ne le soupçonnent pas qu'il y a ou qu'il peut y avoir deux lumières. Mais comment
caractériser précisément ces deux lumières ? Nous avons établi, dans notre traité de la Connaissance de Dieu, que la lumière naturelle ne montre pas Dieu, ni l'essence des choses, mais seulement les lois, l'idée de Dieu abstraite, c'est-à-dire, la ressemblance ou l'image de Dieu dans le miroir des créatures. Il est incontestable cependant que notre esprit, arrivé là, désire encore et veut voir immédiatement ce dont il connaît l'existence. Or, ce désir ultérieur de l'esprit démontre l'existence de l'autre lumière. Mais comment la décrire?
Rien ne saurait mieux faire comprendre cette distinction fondamentale qu'une image indiquée par Kanf, comme symbole de ce qu'il nomme les idées de la raison pure. Ce symbole nous était familier depuis de longues années, lorsque nous avons eu la joie de le trouver dans la Critique de la raison pure. Cette image a le même sens, au fond , que la caverne de Platon.
Platon disait que notre esprit, avant la possession du vrai principe philosophique, est comme un prisonnier dans une caverne, tournant le dos à la lumière et aux objets que la lumière éclaire, et ne voyant en face de lui, sur les murailles de sa prison, que l'ombre des objets.
Kant emploie une comparaison moins poétique.
niais plus savante, plus précise et plus vraie dans les détails.
On a, de tout temps, comparé l'entendement à un miroir. Nous voyons maintenant dans un miroir, dit saint Paul (in speculd) . L'entendement humain est comparable à un miroir, dit Bacon (instar speculi). La comparaison est vulgaire, et par conséquent bonne. Or, disait liant , notre esprit offre, à l'égard delà lumière intellectuelle, des phénomènes comparables aux phénomènes produits par les miroirs ardents sous l'action du soleil. Ces miroirs ont la forme de coupes, de calices; miroirs par le dedans, miroirs par le dehors. Présentez au soleil la face extérieure du calice, le dos de la coupe, miroir aussi, qu'arrivera-t-iî? Il se forme, au foyer de ce miroir convexe, foyer que la science nomme imaginaire et non réel, il se forme une image abstraite du soleil, qui est un point où paraissent converger des rayons qui réellement divergent. C'est donc une apparence, une illusion d'optique, qui nous fait voir dans le miroir ce qui n'existe point en lui. C'est une lumière sans chaleur et sans feu, une image sans substance et sans vie. Mais présentez aux mêmes rayons l'intérieur du calice : que se passe-t-il ? Le calice recueille en lui la lumière, comme une liqueur, en un foyer que la science
nomme foyer réel, parce que c'est un centre ardent, lumineux et puissant, où se croisent des rayons réels du soleil. On pourrait appeler diffuse la lumière de l'autre foyer produite par les rayons que disperse le dos de la coupe. On peut nommer infuse la lumière du foyer réel , produite par les rayons que recueille le cœur du calice.
Je crois de même que bien des hommes n'offrent à la lumière que les dehors de l ame, et n'ont que des idées abstraites. Ils ne portent dans leur esprit que le foyer imaginaire du vrai. D'autres présentent au divin soleil le cœur de l'Ame, et conçoivent un foyer réel de lumière, une vertu lumineuse infuse, au centre de 1< ur cœur. Les premiers n'arrivent pas à la puberté de l'esprit. Ce sont des esprits qui meurent en boutons. Ils ne se sont jamais ouverts. Un bouton roulé sur lui-même, enveloppé de sa feuille verte, ne reçoit que par le dehors ce que lui envoie le soleil. Mais la fleur ouverte en calice présente aux rayons vivifiants son foyer intérieur, et, à mesure qu'elle s'ouvre et qu'elle boit la lumière, elle déploie sa beauté, ses couleurs , ses parfums et son fruit
Et s'il faut dire ici notre pensée entière, quoique un peu énigmatiquement, il nous semble que l'âme de l'homme est naturellement comparable à une