CXXXIII
L'extériorité (;2) du monde des phénomènes est une totalité, et elle est complètement contenue dans son rapport avec soi (3). Le rapport du phénomène avec lui-même est ainsi complètement déterminé, il renferme en lui-même la
(1) Comme dans le phénomène la forme détermine la matière, elle y constitue le Grund, le fondement, la raison d'être de la matière, et par cela même elle y constitue le moment essentiel, ou, comme a le texte, l'essence, la réflexion sur soi vis-à-vis de la matière qui en fait le moment inessentiel} ou immédiat, ou, comme a le texte, Yimmédiatitè. Mais, par cela même la forme phénoménale, ou le phénomène en tant que forme, a son fondement dans une autre déterminabilité de la forme, ce qui amène la médiation infinie de la matière (ou, comme dit le texte, des Be&tehen) par la forme, et par là la négation de la matière, ou, suivant le texte, das Nichtbestehen. C'est cette médiation infinie dans son unité (laquelle est une unité réfléchie, l'unité d'un rapport avec soi) qui constitue le monde phénoménal — Welt der Ersc/ieinurflf — lequel est aussi un monde fini, le monde de la reflektirlen Endlichkeit, la fiuité réfléchie, ou de la réflexion, en ce que les phénomènes se refléchissent les uus sur les autres sans atteindre à l'unité de la notion.
2 Das Aussereinander.
(3) Le rapport dont il est question dans le paragraphe précédent.
forme, et pendant qu'il se trouve dans cet état d'identité, il la renferme comme matière essentielle (1). La forme est ainsi conterw (2) et, suivant sa déterminabiiité développée, elle est la loi du phénomène. C'est dans la forme en tant qu'elle ne s'est pas réfléchie sur elle-même que gît le côté négatif du phénomène, sa dépendance et sa variabilité. C'est la forme indifférente et extérieure.
REMARQUE
Dans l'opposition de la forme et du contenu il faut poser comme principe essentiel que le contenu n'est pas sans forme, mais qu'il renferme en lui-même la forme, et en même temps que la forme est un élément qui lui est extérieur. On a un dédoublement de la forme qui, d'un côté, en tant que chose qui se réfléchit sur elle-même, est contenu, et, d'un autre côté, en tant que chose qui ne se réfléchit pas sur elle-même, est une existence indifférente, extérieure au contenu. Ici on n'a qu'en soi le rapport absolu du contenu et de la forme, savoir, le passage réciproque de l'un dans l'autre (3), ce passage où le contenu n'est rien autre
(1) AU loesenlliches Beslehen. Le Heslefien ce par quoi le phénomène subsiste, le substrat du phénomène, la matière n'est plus ici la matière indéterminée, mais la malière déterminée par la forme. Elle est, par conséquent, matière essentielle, ou, si Ton peut ainsi dire, essenlialisée.
(2) C'est-à-dire que la matière et la forme se sont compénétrées de façon que la forme est inséparable de la matière, et qu'en ce sens elle est contenue.
(3) Umschlagen : renversement, brusque changement. Ici la forme et le contenu se renversent l'uu dans l'autre; c'est à-dire, l'un est en soi virtuellement l'autre, de telle façon que l'un appelle l'autre et est inséparable de l'autre, mais ils ne se compénètrent pas comme dans le rapport absolu. Par conséquent, ce n'est qu'en soi, comme il est dit ci-dessus, qu'où a ici le rapport absolu.
DOCTRINE DE l'ëSSENCL;. PHÉNOMÈNE. 81
chose que le changement de la forme en contenu, et la forme n'est rien autre chose que le changement du contenu en forme. Ce changement est une des déterminations les plus importantes. Mais c'est seulement dans le rapport absolu qu'il est posé.
Zusatz. Forme et contenu sont deux déterminations dont se sert fort souvent l'entendement réfléchissant, et en les concevant principalement de cette façon que le contenu constituerait l'élément essentiel et indépendant, et la forme au contraire l'élément inessentiel et dépendant. Mais le vrai est qu'ils sont tous les deux essentiels, et qu'il n'y a pas plus de contenu sans forme qu'une matière sans forme. Ce qui distingue le contenu de la matière (1) c'est que celleci, bien qu'elle ne soit pas virtuellement (2) amorphe, se produit cependant dans son existence (3) comme indifférente à l'égard de la forme, tandis que le contenu comme tel n'est ce qu'il est que parce qu'il contient la forme achevée (1). Mais la forme elle-même nous la trouvons comme une existence indifférente et extérieure au contenu ; ce qui a lieu parce que le phénomène est encore lié à l'extériorité(5).
(1) Stoff oder Malerie.
(2) C'est-à dire que même en soi, et considérée dans son état virtuel la matière implique la forme, elle est la matière de la forme et pour la forme.
(3) Daieyn.
(4) Ausgebildele Form : forme façonnée, réalisée.
(5) Aeusserlichkeit : — La matière dans son existence^ c'est-à-dire, telle matière particulière, bien qu'elle ait une forme, est cependant indifférente à cette forme en ce sens qu'elle peut en recevoir une autre. Dans le contenu la forme s'est spécialisée, elle est devenue forme spéciale du coutenu, et c'est en ce sens qu'elle est forme achevée, réalisée. Mais comme la sphère de la phénoménalilé ne peut s'affranchir de l'extériorité, ici aussi, bien que spécialisée, la forme demeure encore extérieure au contenu, ce qui revient à dire qu'on n'a pas encore l'unité parfaite de la forme et du contenu.
VÉRÀ. — Logique de Hegel. H.—- 6
Si nous considérons, par exemple, un livre, nous verrons qu'à l'égard de son contenu il est indifférent qu'il soit écrit ou imprimé, qu'il soit relié en papier ou en peau. Mais Ton ne veut nullement dire par là que si l'on fait abstraction de cette forme indifférente et extérieure, le contenu luimême n'a point de forme. Il y a sans doute assez de livres qu'on pourrait considérer relativement à leur contenu comme n'ayant pas de forme. Mais ici l'absence de forme est synonyme de difformité ; ce qui veut dire que le contenu n'est pas privé de forme, mais de sa forme véritable. Et cette forme est aussi peu indifférente au contenu, qu'elle constitue bien plutôt le contenu lui-même. Une œuvre d'art à laquelle fait défaut sa forme véritable n'est pas une véritable œuvre d'art. Et c'est une pauvre justification pour un artiste que de dire que s'il manque à son œuvre sa forme véritable, le contenu en est cependant bon et même excellent. Les œuvres d'art véritables sont celles où la forme et le contenu sont identiques, On pourra dire que le contenu de Y Iliade est le siège de Troie, ou d'une façon plus déterminée la colère d'Achille. C'est là tout, mais c'est aussi bien peu. Car ce qui fait Y Iliade ce qu'elle est, c'est la forme poétique qui en a façonné le contenu. Le contenu de Roméo et Juliette est la mort des deux amants, conséquence de l'inimitié de leurs deux familles. Mais ce n'est pas là non plus l'œuvre immortelle de Shakspeare. — Pour ce qui concerne ensuite le rapport de la forme et du contenu dans le domaine de la science, il faut rappeler à cet égard la différence de la philosophie et des autres sciences. La Imité de ces dernières vient en général de ce que la pensée, en tant qu'activité purement formelle, y reçoit son contenu comme
un contenu donné et qui vient du dehors, et qui n'est pas saisi comme un contenu déterminé du dedans par la pensée qu'il renferme, et que par suite la forme et le contenu ne s'y compénètrent pas complètement. La philosophie, par contre, élimine cette scission, et c'est ainsi qu'elle est la connaissance infinie. Mais on ne veut ordinairement reconnaître à la pensée philosophique elle-même qu'une activité purement formelle, et cela surtout pour la logique. La logique n'ayant pour objet que des pensées comme telles, il va de soi qu'elle n'a point de contenu. C'est ainsi du moins qu'on la conçoit. Si par contenu on entend seulement ce que l'on touche avec les mains, ou l'être sensible en général, il faudra sans doute accorder que la philosophie en général et la logique en particulier n'ont point de contenu, c'est-à-dire un contenu qui tombe sous la perception sensible. Et cependant la conscience ordinaire et le langage eux-mêmes nous apprennent que par contenu il ne faut pas seulement entendre les objets de la perception sensible, ni la simple existence en général (I). Lorsqu'on dit d'un livre qu'il ne contient rien (2), on n'entend pas dire qu'il ne contient que des feuilles vides, mais que son contenu est comme s'il n'était pas. Et en examinant la chose de près on voit que pour la conscience développée le contenu réside dans la conformité avec la pensée (3). Mais par là
(1) Hegel veut dire que la notion du Contenu dépasse non-seulement la sphère des choses sensibles, mais celle des choses suprasensibles en tant qu'on n'afflrme d'elles que la simple existence.
(2) Inhalllosen : sans contenu.
(3) Gedankenmassigkeit : conformité des pensées. Pour la conscience développée, formée (yebillele), le véritable contenu est dans la conformité avec la pensée, ou, comme dit le texte, dans la conformité des pensées; ce qui
on accorde en même lemps qu'on ne doit pas regarder la pensée comme indifférente au contenu et comme une simple forme, et que non-seulement dans l'art, mais dans toute autre sphère, la vérité et la valeur du contenu sont essentiellement fondées sur l'identité du contenu et de la forme.