CXXXIV
M'ais l'existence immédiate est une déterminabilité de la matière aussi bien que de la forme (1). Par conséquent, si, d'un côté, cette existence immédiate est extérieure à la déterminabilité du contenu (w2), de l'autre, celle extériorité que le contenu renferme, par là que la matière est un de ses moments, lui est essentielle. Le phénomène ainsi posé constitue ce rapport où un seul et même terme, le contenu, en tant que forme développée, se produit comme extériorité et opposition d'existences indépendantes et comme leur rapport identique tout à la fois. Et c'est seulement dans ce rapport que les différences (3) sont ce qu'elles sont (4).
revient ici au même. Car ce que vent dire Hegel c'est que la pensée, ou les pensées sont au fond le contenu, et que par suite celui qui pense le contenu ne le pense dans sa vérité qu'autant que sa pensée est conforme à la pensée de ce contenu ; ce qui constitue précisément la conformité des pensées.
(1) Puisqu'elles existent d'abord à l'état immédiat, ainsi qu'on l'a vu § cxxvi.
(2) Puisque dans le contenu la forme et la matière se réfléchissent complètement lune sur l'autre.
(3) Die Unterschvndetien : les termes différenciés) c'est-à-dire, les différentes existences indépendantes.
(4) La différence entre le Schein et P E rscheînung consiste en ce que, dans le premier, l'essence apparaît en elle-même, tandis que, dans le second, elle se manifeste ou apparaît extérieurement. Dans le premier e'.le pose les éléments et les conditions de sa manifestation, et ce n'est que lorsque ces conditions sont achevées qu'elle se manifeste. L'existence touche au phéno-
mène, mais elle n'est pas encore le phénomène. Ce qui existe peut ou doit se manifester, iflais il ne se manifeste qu'autant qu'il est devenu une chose ayant une matière et une forme, et qu'il a atteint ce moment où une chose subsiste et ne subsiste pas, où sa subsistance est la subsistance d'une autre chose, et partant sa propre non-subsistance ou négation, et où, réciproquement, la subsistance de c< tte dernière est sa propre négation et la substance de la première; contradiction qui amène le phénomène, ou, pour mieux dire, constitue le phénomène. (Voy. § cxxx.) On se représente généralement Yêlre et V existence comme quelque chose de plus élevé que le phénomène. Mais comme on le voit, l'être et l'existence elle-même ne sont que des abstractions, des déterminations imparfaites vis-à-vis du phénomène: L'existence c'est l'essence qui ne possède pas encore les conditions nécessaires pour se manifester. Et c'est ce qu'on admet, au fond, lorsqu'on dit que l'œuvre réalisée vaut mieux que l'œuvre à l'état abstrait, ou de projet. D'où l'on voit aussi que le phénomène ne se produit pas hors de l'essence, mais qu'il n'est que l'essence qui se manifeste. Car l'essence ne peut manifester que sa propre nature, et le phénomène ne peut être que le phénomène de l'essence (§cxxxi). — Voici maintenant les principales déterminations et déductions à partir du § cxxxi. On a : 1° le phénomène ayant un contenu et une forme ; 2° la loi (das Geselz, la manière dont le phénomène est posé), et l'opposition du monde phénoménal et du monde snprasensible (erscheinende und an sich seyende Weli) ; et .'5° le rapport essentiel ou d'essence de ces deux "mondes. — Et d'abord, il faut remarquer qu'il y a dans le phénomène un contenu et une forme. Le contenu diffère de la matière en ce que celle-ci a bien une forme et ne peut subsister sans elle (voy. § cxxvii et suiv.), mais elle est eu même temps indifférente à telle ou telle forme, tandis que le contenu et la forme sont inséparables, en ce sens que tel contenu a telle forme, et que, par conséquent, un contenu n'est tel que parce qu'il possède sa forme propre et développée. On pourrait dire que le contenu est la matière, mais la matière qui a été pénétrée par la forme, de telle sorte que, la matière étant donnée, la forme est donnée aussi, et réciproquement. Ainsi, par exemple, un bloc de marbre peut devenir une colonne ou une statue, ou autre chose. Mais une statue cesse d'être statue dès qu'elle perd sa forme. Et non-seulement il faut que la statue ait une forme, mais qu'elle ait sa forme véritable, la forme qui seule exprime et peut exprimer son contenu, de f..çon qu'avec sa forme son contenu luimême disparaît. « Les véritables œuvres d'art, dit Ilégel (voy. ci dessus, p. 82), sont celles où la forme et le contenu ne font qu'un. On pourrait dite que le contenu de VIliade est le siège de Troie, ou, mieux encore, la colère d'Achille. On aurait ainsi le tout, et cependant on aurait bien peu ; car ce qui constitue VIliade est la forme poétique dont ce contenu a été re\êtu. Le contenu de Roméo tt Juliette est la mort des deux amants amenée par les querelles des deux familles. Mais ce n'est pas là l'immortelle tragédie de Shakspeare. » Dans la véritable connaissance ou dans la
science absolue la forme et le contenu sont inséparables, de telle façon que la forme paraît et disparaît avec le contenu, et réciproquement. (Conf. mon Introduction, chap. XI et XII.) De même qu'il n'y a qu'une seule forme pour les idées ou les principes, qu'on les considère en eux-mêmes ou dans leurs rapports, ainsi il ne peut y avoir qu'une seule et absolue démonstration pour un seul et même objet. C'est une erreur de croire qu'il y a plusieurs démonstrations. Lorsqu'il y a plusieurs démonstrations, ou l'une d'elles est la seule et vraie démonstration, et en ce cas les autres ne sont pas des démonstrations, et elles sont superflues, ou bien aucune d'elles n'est une vraie démonstration, et en ce cas il n'y aura point de démonstration, car ce n'est pas par leur réunion qu'on obtiendra une démonstration absolue. -— Le phénomène a donc une forme et un contenu. Cependant, comme il y a uu côté extérieur dans le phénomène, la forme et le contenu ne coïncident pas toujours; c'est-à-dire le phénomène a une forme, mais il n'a pas toujours sa forme véritable. Par exemple, une œuvre d'art, ou une pensée, ou le corps, n'a pas toujours sa forme propre, la forme qui exprime le mieux son contenu. Cela fait que dans le phénomène la forme, tout en étant inséparable du contenu, demeure extérieure au contenu, c'est-à-dire ne lui est pas encore identique. Et, en effet, le phénomène est, ainsi qu'on l'a vu (§ cxxx), la contradiction, laquelle consiste en ce que la chose ne subsiste qu'en se niant elle-même, et en posant une autre chose, laquelle, à son tour, ne subsiste qu'en se niant elle-même et en posant la première. D'où il suit que le phénomène se réfléchit avec sa forme et son contenu sur un autre phénomène, ce qui veut dire qu'il y a dans le phénomène un côté extérieur qui affecte sa forme et son contenu, qui le rend dépendant d'un autre phémène, et qui fait que sa forme et son contenu ne coïncident pas et ne sont pas identiques. Ainsi, il y a dans le phénomèrne deux éléments : l'élément par lequel il subsiste, ou l'élément essentiel, et l'élément par lequel il ne subsiste pas, ou l'élément inessenliel. C'est par ce dernier qu'il est transitoire, fini et soumis au changement. Cependant, cet élément inessentiel par lequel le phénomène ne subsiste pas fait qu'un autre phénomène subsiste, lequel se trouve vis-à-vis du premier dans le même rapport. Par conséquent, la forme et le contenu d'un phénomène sont tellement liés à la forme et au contenu d'un autre phénomène que la non-subsistance de la forme et du contenu de l'un fait la subsistance de la forme et du contenu de l'autre. Cette contradiction s'efface par ce mouvement réfléchi qui fait que la position— rèlre-posé — le Gesetzlseyn — d'un phénomène est la position de l'autre, et que l'on a ici une seule et même subsistance — Ein Bestehen — un seul et même terme qui subsiste sous les phénomènes différents. Par là le côté inessent/el du phénomène disparaît, et l'on n'a que l'élément qui persiste, l'élément essentiel et invariable, c'est-à-dire, la loi — das Geselz — du phénomène. La loi du phénomène n'est pas une simple forme, comme on a l'habitude de se la représenter, mais elle a un contenu, et le même
DOCTRINE DE i/ESSENCE. — PHÉNOMÈNE. 87
contenu que le phénomène. La loi de la chute, par exemple, suppose et enveloppe le temps, l'espace, la matière, etc., lesquels constituent à la fois sa forme et s<>n contenu; et c'est parce qu'on considère le temps, ou l'espace, ou la matière dans leur état abstrait et séparément, que la loi apparaît comme une pure forme. Ainsi donc, on a, d un côté, la loi, et, de l'autre, le phénomène, et par conséquent une série, un monde de lois, monde qu'on peut appeler suprasensible, en face du momie des phénomènes. Si l'on compare ces deux momies, le monde des lois apparaîtra d'abord comme constituant l'élément essentiel, persistant et invariable, et le monde des phénomènes comme constituant l'élément inessentiel et variable des choses. Cependant, à côté de l'élément inessentiel, il y a, on l'a vu, dans le phénomène, un élément essentiel, ce par quoi il subsiste, et, par ce côté, le phénomène est identique quant à la forme et quant au contenu. La différence entre le phénomène et la loi consisterait, par conséquent, eu ce qu'outre l'élément essentiel, il y a dans le phénomène un élément inessentiel, cet élément par lequel il ne subsiste pas. Mais cet élément, qui apparaît comme un élément inessentiel dans tel ou tel phéuomène, est lui aussi un élément constitutif et invariable du monde phénoménal, puisque c'est en ne subsistant pas qu'un phénomène amène un second phénomène, et que celui-ci, à son tour, amène le premier. Cet élément non subsistant et variable est donc lui aussi la loi du monde phénoménal, laquelle se trouve envelopper par là le double élément du phénomène, l'élément essentiel et l'élément inessentiel. C'est qu'en réalité le monde suprasensible et le monde phénoménal ne sont qoe doux faces d'une seule et même essence. Et, en effet, ce mouvement refléchi du monde phénoménal, cette unité de rapport qui fait qu'un phénomène, en se réfléchissant sur nu autre phénomène, se réfléchit au fond sur lui-même, n'est autre chose que la loi qui se pose ellemême dans le phénomèn?, et qui nie le phénomène tout en le posant, et qui le nie en le faisant passer dans un autre phéuomène, tout en conservant leur unité et l'unité de leur rapport. La loi pose un phénomène, et elle nie ce phénomène pour poser un autre phénomène, lequel phénomène étant posé, le premier se trouve aussi ramené, et ainsi de suite pour tous les autres. Et, en niant sa première position, la loi nie sa propre position, c'està-dire, elle se nie elle-même, et elle se nie elle-même précisément parce qu'elle est la loi, et qu'elle fait l'unité et le rapport du monde phénoménal. C'est ainsi que la forme et le contenu de la loi se sont complètement développés. Le contenu de la loi n'est plus un contenu abstrait et indéterminé, mais un contenu concret et déterminé qui engendre et enveloppe les phénomènes, et les phénomènes, à leur tour, sont ramenés à leur unité dans la loi. H n'y a rien dans le monde des phénomènes qui ne soit pas dans le monde des lois, et, réciproquement, il n'y a rien dans le monde des lois qui ne soit pas dans le monde des phénomènes. Ces deux mondes forment deux totalités qui se renversent, si l'on peut ainsi s'exprimer, l'une dans l'autre,