CXXXVI
2). L'unité et l'identité de ce rapport absolu, qui contient le rapport avec soi, impliquent par là même immédiatement son rapport négatif avec soi, et cela comme médiation où un seul et même terme est indifférent à l'égard de la différence (1), et où c'est le rapport négatif avec soi qui fait que chaque terme, en se réfléchissant sur lui-même, se différencie et se réfléchit sur l'autre, et, réciproquement, en se réfléchissant sur l'autre, revient à son premier rapport avec lui-même et à son indifférence. C'est là la force et sa manifestation extérieure (2.).
(1) Chaque terme est indifférent à l'égard de la différence, précisément parce que les deux termes différents, se réfléchissant l'un, sur l'autre, sont chacun l'autre, et par suite dans ce mouvement réciproque ils sont indifférents, ou, pour mieux dire, ils reviennent à leur indifférence, qui n'est plus l'indifférence abstraite, mais l'indifférence négative et concrète — la négation de la négation.
(2) Aeusserung : exlérioration.
DOCTRINE DE i/ESSENCE. — PHÉNOMÈNE, 91
REMARQUE
Le rapport du tout et des parties est le rapport immédiat, et, par conséquent, un rapport superficiel (1), l'identité avec soi qui se change en différence. On va du tout aux parties, et des parties au tout, et l'on oublie dans l'un des deux termes son opposition avec l'autre, en ce que l'on prend tour à tour chacun d'eux séparément, et comme une existence indépendante. Ou bien encore, comme les parties doivent subsister dans le tout, et que celui-ci à son tour doit être composé de parties, on considère comme élément subsistant (*2) tantôt le tout et tantôt les parties, et dans les deux cas on considère comme inessentiel le contraire de l'élément subsistant. Le rapport mécanique dans sa forme superficielle consiste en général en ce que les parties y sont comme indépendantes les unes à l'égard des autres, et à l'égard du tout.
Le progrès infini qui concerne la divisibilité de la matière peut se ramener à ce rapport, et l'on peut voir qu'il n'est que l'alternative abstraite de ces deux côtés. On considère une chose d'abord comme tout, et puis on la détermine comme partie. On oublie ensuite cette détermination, et ce qui était partie on le considère comme tout. Ce tout devient de nouveau partie, et ainsi à l'infini. Mais cette infinité considérée telle qu'elle est, c'est-à-dire comme infinité négative, est le moment négatif du rapport absolu
(1) Gedankenlose : sans pensée, où la pensée ou notion du rapport absolu n'existe que d'une façon imparfaite, superficielle.
(2) Das Bestehende : ce qui subsiste et fait subsister.
92 LOGIQUE. ■ — DEUXIÈME PAUT1E,
avec lui-même (1); c'est la force, qui en tant que unité interne (2), est le tout identique avec lui-même, et qui supprime cette unité et se manifeste; et, réciproquement, c'est la manifestation (3) qui disparait et revient a la force.
Malgré cette infinité, la force est aussi finie. Car le contenu un et identique de la force et de la manifestation ne constitue d'abord qu'une identité en soi, une identité où les deux côtés du rapport ne font pas encore chacun en lui-même l'identité concrète et pour soi, ou le totalité de tous les deux. Par conséquent, ils sont encore distincts, et le rapport est un rapport fini. D'où il suit que la force a besoin d'une sollicitation extérieure, qu'elle agit aveuglément, et que, par suite de cette imperfection de la forme, son contenu est aussi un contenu contingent et limité. C'est un contenu qui n'est pas encore vraiment identique avec la ferme ; il n'est pas comme notion et comme but qui est déterminé en et pour soi. Celte différence (4) est de la plus haute importance, mais elle n'est pas aisée à saisir. C'est dans la notion de finalité que nous la verrons se déterminer d'une manière exacte. Si on la perd de vue, on sera
(1) Le texte a : ist die négative Bezichung des Verhdllnisses auf sich. Bezichung et VerhtiUniss signifient tous les deux rapport. Seulement Verhiïltniss est ici employé pour exprimer le rapport essentiel ou absolu. Par conséquent, cette phrase veut dire que le rapport absolu n'est tel que parce qu'il est un rapport avec soi, et un rapport négatif (la négation de la négation) ou, ce qui revient ici au même, parce qu'il contient le moment négatif.
(2) Insichseyn. La force est Ylnsichseyn (l'étre-en-soi, ou l'être qui est revenu sur lui-même) relativement au tout et aux parties, en ce que le tout et les parties y trouvent leur unité.
(3) C'e>t-à-dire le tout et les parties qui en tant que tout et parties sont la manifestation, Veccterioralion de la force.
(4) De la force et du but.
amené à confondre Dieu avec la force. C'est cette confusion qui a conduit Herder à sa fausse conception de Dieu (1).
On entend répéter que la nature de la force est inconnue et que ce qu'on connaît c'est seulement sa manifestation. Mais, d'abord, le cercle entier des déterminations de la force est le même que celui de sa manifestation, et par suite l'explication d'un phénomène par une force est une tautologie vide. Ainsi ce qui demeure inconnu n'est dans le fait rien autre chose que la forme vide de la réflexion sur soi (*2), par laquelle seulement la force se distingue de sa manifestation. Celte forme est cependant elle aussi une chose bien connue. Cette forme n'ajoute rien au contenu et à la loi qui ne peuvent être connus que parleur manifestation. On prétend aussi généralement que par suite de cette ignorance on ne peut rien affirmer de la force. Mais alors on ne conçoit pas pourquoi on aurait introduit celte forme delà force dans la science.
Il est cependant vrai de dire, d'un autre coté, que la nature de la force est quelque chose d'inconnu. Mais cela tient à ce qu'ici l'on n'a encore ni la nécessité de la connexion interne du contenu, ni la nécessité du contenu luimême, et cela par la raison que le contenu est en lui-même limite et que, par conséquent, sa déterminabilité il la reçoit par l'intermédiaire d'un terme qui est hors de lui.
Zusaiz I. On doit considérer le rapport de la force et de sa manifestation, relativement au rapport immédiat du tout et des parties comme un rapport infini, en ce que l'identité
(1) Pour Herder, en effet, Dieu c'est la force qui se manifeste sous des formes diverses dans les produits de la nature et de Part.
(2) C'est-à-dire le moment abstrait, immédiat et virtuel de la force.
des deux côtés qui n'existait que virtuellement dans le rapport du tout et des parties, se trouve maintenant posé dons le rapport de la force et de sa manifestation. Le tout, bien qu'en soi composé de parties, cesse cependant d'être un tout par là qu'il est partagé, tandis que la force s'affirme comme force en se manifestant, et dans sa manifestation elle revient sur elle-même, car la manifestation est elle aussi la force. Mais il faut dire, en outre, que ce rapport est lui aussi un rapport fini. Et sa finité vient de ce qu'il est médiatisé, tandis que la finité du rapport du tout et des parties vient au contraire de sa forme immédiate (1). La finité du rapport médiat de la force et de sa manifestation consiste d'abord en ce que chaque force est conditionnée, et ne peut subsister que par l'intermédiaire d'une autre. La force magnétique, par exemple, a son support dans le fer dont les autres propriétés (couleur, poids spécifique, rapport avec les acides, etc.) sont indépendantes de ce rapport avec le magnétisme. Il en est de même de toutes les autres forces. Elles sont toutes conditionnées et médiates. En outre, la finité de la force vient aussi de ce que pour se manifester elle a besoin d'une sollicitation. Ce par quoi la force est sollicité est lui-même la manifestation d'une force qui pour se manifester doit aussi être sollicitée. On a ainsi de nouveau le progrès intini, ou bien la réciprocité du sollicitant et du sollicité, où l'on n'atteint jamais au commencement absolu du mouvement. La force n'est pas
(1) Unmillelbarkeit : de son immédiatilé. Ainsi dans le rapport du tout et des parties les termes ne se sont pas encore médiatisés; dans le rapport de la force et de sa manifestation les termes se médiatiseut, mais sans pouvoir atteindre leur unité.
DOCTRINE DE l'eSSENCE. — •PHÉNOMÈNE. 95
encore le but qui se détermine lui-même. Son contenu est donné d'une façon déterminée; et en se manifestant elle est, comme on dit, aveugle dans ses effets. Ce qu'on doit entendre par là c'est précisément que la manifestation abstraite de la force se dislingue de l'activité suivant le but.
Zusatz II. Bien qu'on doive rejeter comme dépourvue de fondement cette assertion si souvent répétée que c'est la manifestation de la force, et non la force elle-même qu'on peut connaître, et qu'on doive la rejeter par la raison que la force consiste précisément à se manifester, et que par suite dans la totalité de la manifestation, considérée comme loi, nous connaissons la force elle-même, il ne faut pas cependant méconnaître que dans l'affirmation de l'incompréhensibilité de l'en-soi de la force, il y a comme un juste pressentiment de la fini té de ce rapport (1). Les manifestations particulières d'une force s'offrent à nous, d'abord, dans leur multiplicité indéterminée et dans leur individualisation comme contingentes. Nous ramenons ensuite cette multiplicité à son unité interne, que nous désignons par le nom de force, et en y reconnaissant la loi qui y domine nous acquérons la conscience de la nécessité de l'être en appa-
(!) L'en sot* de la force, ou la force en soi constitue le moment virtuel et immédiat — l'immédiatité — de la force. Ce que l'on se représente comme incompréhensible dans la force c'est précisément cette abstraction de la force. C'est comme la chose eu soi qui n'est que l'abstractiou de la chose. Cette incompréhensibilité vient de ce qu'on ne saisit pas la force et les choses en général dans leur réalité concrète. Relativement à la force cette incompréhensibilité contient comme un pressentiment, une vue obscure de la unité de ce rapport. Car, pour que la force sorte de cet état immédiat, il faut ces conditions et cette sollicitation dont il est question ci-dessus; ce qui fait précisément sa unité.
renée contingent (1). Mais les diverses forces apparaissent elles aussi comme multiples, et dans leur simple juxtaposition comme contingentes. C'est ainsi que dans la physique empirique on parle de la force de gravité, des forces électrique, magnétique, etc., et que pour la psychologie empirique la mémoire, l'imagination, la volonté, etc., sont également des forces (2). Ici revient le besoin de réunir dans la conscience ces forces diverses en une certaine unité. Mais on ne satisfait pas ce besoin en les ramenant à une force originaire commune. Ce que l'on a dans cette force originaire n'est en réalité qu'une abstraction vide, aussi vide que la chose en soi. C'est là ce qui fait que le rapport de la force et de sa manifestation est un rapport essentiellement médiat, et qu'il est, par conséquent, contraire à la notion de la force que de la considérer comme originaire, ou comme ayant en elle-même sa raison. Relativement à la nature de la force on peut bien admettre cette doctrine suivant laquelle le monde serait une manifestation de la force divine. Mais on ne doit pas admettre que Dieu lui-même ne soit qu'une simple force, parce que la force est une détermination subordonnée et finie. C'est dans ce sens qu'au réveil, comme on dit, de la science l'Église aussi condamna comme impie la tentative de vouloir ramener tous les phénomènes de la nature aux forces qui en font le substrat. L'Église condamna cette tentative parce
(1) Des scheinbar Zufiilligen : contingent en apparence, par cela même que sous cette réalité apparente il y a la nécessité.
(2) Ce qu'en français on appelle faculté, en allemand on l'appelle force. Ainsi l'on dit: Erinnerungskraft, Einbilduugskrafi, etc. (force de mémoire, force d'imagination, etc.). D'ailleurs la faculté est une force à l'état immédiat et virtuel.
que, si c'est la force de gravitation, la force végétative, etc., qui produisent le mouvement des corps célestes, la croissance des plantes, il ne reste rien pour le gouvernement divin du monde, et Dieu se trouve ravalé au rôle de simple spectateur, d'un spectateur oisif du jeu de ces forces. Les savants, et particulièrement Newton, tout en se servant, pour expliquer les phénomènes de la nature, de la forme réfléchie de la force, ont, il est vrai, expressément déclaré que par là il n'entendaient nullement porter atteinte à la gloire et à la puissance de Dieu comme créateur et providence du monde. On ne saurait cependant nier que, dans cette explication des phénomènes de la nature par les forces, l'entendement discursif (1) finit par isoler les forces et par les considérer chacune dans sa finité comme constituant un terme dernier (c2); de telle sorte qu'en face de ce monde fini de forces et de matières indépendantes il ne reste comme détermination de la nature divine que l'infinité abstraite d'une essence inaccessible et extra-mondaine. C'est là le point de vue du matérialisme et de la doctrine moderne de X éclaircissement (3), qui, dans le désespoir d'affirmer ce qu'est Dieu, se borne à affirmer qu'il est. Mais si dans ce débat l'Église et la conscience religieuse,d'un côté, ont raison de déclarer que ces formes finies de l'entendement sont insuffisantes pour s'élever à la vraie connaissance de la nature, ainsi que des sphères diverses du monde spirituel, on doit reconnaître, d'un autre côté, que la science
(1) Der raisonntrende Versland i l'entendement qui raisonne, à la différence de la pensée spéculative»
(2) Ein Lelztes : un terme, un principe qui se suffit à lui-même,
(3) Aufkliirung.'Voy. vol. I, p. 148.
VÉRA. — Logique de Hegel, U, — 7
empirique a aussi raison de ne pas s'en tenir à la croyance abstraite en la création et en le gouvernement divin du monde, et de revendiquer et soumettre ce dernier et les êtres qu'il contient à la connaissance scientifique. Si notre conscience religieuse fondée sur l'autorité de l'Église nous enseigne que c'est Dieu qui par sa volonté toute-puissante a créé le monde, que c'est lui qui dirige les astres dans leurs mouvements, et qui communique à toute créature son être et son bien, il reste toujours la question du pourquoi, et c'est la réponse à cette question qui constitue le champ commun de la science, de la science empirique, aussi bien que de la philosophie. Lorsque la conscience religieuse refuse de reconnaître ce problème et le droit qu'il implique, et qu'elle en appelle à l'imperscrutabilité des décrets divins, elle se place, elle aussi , sur le terrain de l'entendement explicatif (1) dont il a été question ci-dessus. Et un tel appel doit être simplement considéré comme l'affirmation arbitraire d'une humilité qui n'est nullement l'humilité chrétienne, mais l'humilité de l'orgueil et du fanatisme, et qui est en opposition avec le précepte de la religion chrétienne qui nous prescrit expressément de connaître Dieu en esprit et en vérité.
§ CXXXVIL
La force, en tant qu'elle est le tout qui est dans un rapport négatif avec lui-même, se repousse elle-même et se
(1) Vers'landesaufkliirang. La théorie de l'explication est, en effet, une théorie de l'entendement abstrait, de l'entendement qui ne s'élève pas à l'unité concrète de la pensée spéculative.
manifeste (1). Mais, comme cette réflexion sur l'autre — la différence des parties — est tout aussi bien une réflexion sur soi, la manifestation de la force est une médiation à travers laquelle la force revient sur elle-même et se rétablit comme telle. C'est sa manifestation elle-même qui opère la suppression de la différence des deux côtés du rapport, et pose l'identité qui fait en soi le contenu (w2). La force trouve, par conséquent, sa vérité dans un rapport dont les côtés sont simplement différenciés comme côté intérieur et côté extérieur (3).
§ GXXXVIII.
3). Le côté intérieur est la raison d'être, en tant que simple forme (4), d'un des côtés du phénomène et du rapport absolu ; c'est la forme vide de la réflexion sur soi en face de laquelle se trouve l'existence en tant que forme elle aussi de l'autre côté du rapport, avec la détermination vide de la réflexion sur l'autre en tant que côté extérieur. Leur identité c'est le contenu, c'est l'unité achevée (5) de la réflexion sur soi et et de la réflexion sur l'autre, réalisée
(i) îst) diesS) sich von sich abzuslossen und sich zu iiussem : la force est ceci : se repousser soi-même de soi-même et se manifester t
(2) Le contenu de ce rapport est une idéalité en soi) et non pour soi, parce que les deux termes du rapport sont encore différenciés.
(3) Das Innere und das Aussere : l'intérieur et l'extérieur.
(4) Le texte a : ist dcr Grund voie er als die blosse Form, etc. : est la raison d'être telle que la raison d'être est en tant que simple forme, etc. C'est-à-dire que le coté intérieur, ou l'intérieur du monde phénoménal, n'est pas la raison d'être en tant que simple raison d'être, mais ou peut dire que l'intérieur est relativement à l'extérieur ce que la raison d'être est relativement à l'existence.
(5) Erfullte : remplie : c'est-à-dire que le mouvement de la force remplit ce rapport, pose la réalité qui en faitjLe-xontenu.
fitëUOTHECA j
par le mouvement delà force. Elles forment ainsi un seul et même tout, et c'est cette unité qui fait le contenu.