‹ Logique de Hâegel (volume 2)Chapitre 17 sur 80 · CXL · texte numérisé non relu

CXL

Mais 2° le côté intérieur et le côté extérieur sont aussi et entièrement opposés en tant que déterminations de la force, et ils sont opposés comme deux abstractions, l'une de l'identité avec soi, et l'autre de la simple multiplicité ou réalité. Mais par là qu'ils sont des moments d'une seule et même forme, ils sont identiques, de telle façon que ce qui se trouve posé dans l'une de ces deux abstractions est aussi immédiatement posé dans l'autre. Par conséquent, ce qui n'est qu'un côté intérieur n'est aussi qu'un côté extérieur, et ce qui n'est qu'un côté extérieur n'est aussi, d'abord, qu'un côté intérieur.

REMARQUE

C'est Terreur ordinaire de la réflexion que de considérer l'essence comme une existence purement interne. Une telle conception de l'essence est elle-même une conception tout a fait extérieure, et l'essence ainsi conçue est une abstraction extérieure et vide. — « Nul esprit créé, dit un poè'te, ne saurait pénétrer dans l'essence intime de la nature; trop

heureux lorsqu'il en connaît l'enveloppe extérieure (1). » Il aurait dû dire plutôt que c'est lorsqu'il considère l'essence de la nature comme une existence purement intérieure que cet esprit n'en connaît que l'enveloppe extérieure (2). — Dans la nature, ainsi que dans l'esprit, la notion, le but, la loi, tant qu'ils ne sont que des disposisitions intérieures, ne sont que de simples possibilités. On n'a d'abord qu'une nature inorganique, qu'une science d'un troisième terme, qu'une force étrangère, etc. (3). — Tel est l'homme extérieurement, c'est-à-dire dans son action (car on ne dira pas que cela n'est vrai que pour la vie corporelle extérieure), tel il est intérieurement; et lorsqu'il n'est moral, vertueux, etc., qu'intérieurement, c'est-à-dire dans ses desseins et ses intentions, et que son être extérieur ne s'accorde pas avec ces derniers, l'un des deux côtés est aussi faux et aussi vide que l'autre.

(1) Ins Inncre der Natur, Dringt kein erschaffener Geist,

Zu gliicklich, wenn cr nur die âussere Schaale vveist.

(2) Cf. Gœtlw's unwilligen Ausruf, zur Naturwissenschaft, vol. I. 3*eâ Heft.

Das hbr'ieh sechzig Jahre wiederholen,

Und fluche drauf, aber verstohlen, —

Natur hat weder Kern noch Schaale,

Ailes ist sie mit einem Maie, n. s. w. (J'ai entendu répéter pendant soixante ans, et je m'en fâche, mais en secret : — La nature n'a ni noyau ni écorce, elle est toute en une seule fois, etc.,— c'est-à-dire elle n'est qu'une répétition monotone d'elle-même.)

(3) Une nature inorganique, précisément parce que, n'étant qu'une possibilité, elle n'est pas encore la nature concrète et organisée : la science eines Dritlen, d'un troisième, puisque la possibilité de la science, qui est ce troisième terme ou objet, n'est ni la science véritable, ni la chose dont on possède la science : une force étrangère (fremde Gewalt), puisque le but possible et non réalisé est une force, une puissance qui est extérieure à la chose et à elle-même.

Zasatz. Le rapport de Y interne et de Y externe, en tant qu'unité des deux rapports précédents, supprime en même temps la simple relativité et le phénomène en général. Mais l'entendement, en maintenant la séparation des deux côtés des rapports, en fait des formes vides, et tout aussi vides l'une que l'autre. — Il est de la plus grande importance, aussi bien dans l'étude de la nature que dans celle du monde spirituel, de bien saisir ce rapport de Yintérieur et de Y extérieur, et de se préserver de l'erreur qui fait croire que le premier constitue seul l'élément essentiel, et que le second, au contraire, n'est qu'un élément indifférent et inessentiel. Nous tombons d'abord dans celte erreur lorsque nous ramenons la différence de la nature et de l'esprit à la différence abstraite de l'intérieur et de l'extérieur. Pour ce qui concerne la nature, il faut dire qu'elle n'est pas seulement extérieure pour l'esprit, mais qu'elle est en elle-même l'extériorité en général, et cela en ce sens que l'idée, qui fait le contenu commun de la nature et de l'esprit, n'existe qu'extérieurement dans la nature, mais, qu'aussi, et par cela même, elle n'y existe qu'intérieurement. Si l'entendement abstrait oppose à celte manière de saisir la nature ses disjonctions, son ceci, ou cela, il y a, d'un autre côlé, notre conscience naturelle, et plus expressément encore notre conscience religieuse, qui nous disent que la nature est, tout aussi bien que le monde spirituel, une manifestation de Dieu, et que leur différence consiste en ce que la nature ne saurait atteindre à la conscience de l'essence divine, tandis que la connaissance de cette essence est l'objet spécial de l'esprit, et ici d'abord de l'esprit fini. Ceux qui considèrent l'essence de la nature comme une chose purement inté-

DOCTRINE DE i/ESSENCE. — PHÉNOMÈNE. 103

rieure, et qui pour cette raison nous serait inaccessible, se placent au point de vue de ces anciens qui considéraient Dieu comme jaloux, doctrine qui a été combattue par Platon et par Aristote. Ce que Dieu est, il le communique et le manifeste, et il le manifeste, d'abord dans et par la nature. — Il faut ensuite remarquer que l'imperfection d'un objet consiste à n'être qu'une chose purement intérieure, et partant une chose purement extérieure, ou, ce qui revient au même, à n'êlre qu'une chose purement extérieure, et partant une chose purement intérieure. Ainsi, par exemple, l'enfant est, en tant qu'homme en général, un être raisonnable. Seulement, la raison de Tentant comme tel n'est d'abord qu'un élément intérieur, c'est-à-dire une disposition naturelle, une vocation, etc.; et cet élément purement intérieur prend pour l'enfant la forme d'une chose purement extérieure, en tant qu'il est la volonté de ses parents, et la doctrine de ses maîtres qui l'entourent comme un monde rationnel. L'éducation et le développement de l'enfant consistent ensuite en ce que sa raison, qui n'était d'abord en lui qu'à l'état virtuel, et qui existait pour les antres —les hommes faits — existe aussi pour lui. Ainsi, la raison qui ne se trouvait chez l'enfant qu'à l'état de possibilité intérieure, se réalise (devient extérieure) par l'éducation, et, réciproquement, la moralité, la religion et la science, qui n'avaient que la forme d'une autorité extérieure, sont maintenant saisies par la conscience comme un élément propre et intérieur. Sous ce rapport il en est de l'homme fait comme de l'enfant, autant que le savoir et la volonté de l'homme fait demeurent comme emprisonnés

1 0^1 LOjGFQTJE. — DEUXIÈME PARTIE.

dans l'état de nature. La peine, par exemple, qu'on inflige au coupable a pour lui la forme d'une violence extérieure, bien que dans le fait elle ne soit que la manifestation de sa propre volonté criminelle. — On peut voir aussi par là ce qu'il faut penser de celui qui de ses actions insignifiantes et même coupables en appelle à ses dispositions internes et à l'importance de ses intentions et de ses desseins. Il peut arriver qu'un individu voie ses meilleures intentions et ses plans les mieux combinés échouer contre l'opposition des circonstances extérieures. Mais, en général, ici aussi l'unité de l'intérieur et de l'extérieur trouve son application, de telle sorte qu'il est vrai de dire de l'homme que tel il est, telles sont ses actions, et à la vanité menteuse qui est fière de son importance interne, il faut opposer la parole de l'Évangile : « Vous les connaîtrez par leurs fruits. » Cette parole remarquable trouve son application non-seulement dans la morale et la religion, mais dans la science et l'art. Pour ce qui concerne ce dernier, il se peut qu'un maître pénétrant, en remarquant l'aptitude particulière d'un enfant, exprime l'opinion qu'il y a en lui un Raphaël ou un Mozart, et la suite montrera jusqu'à quel point son opinion était fondée. Mais lorsqu'un mauvais peintre ou un mauvais poëte se console en pensant que son esprit est intérieurement rempli de hautes conceptions idéales, il a là une pauvre consolation, et s'il prétendait qu'on devrait le juger, non par ses œuvres, mais par ses intentions, une telle prétention serait avec raison rejetée comme inadmissible et insensée. C'est le même cas, mais en sens inverse, que l'on a lorsqu'en jugeant ceux qui ont accompli de grandes actions,

on s'appuie sur cette différence de l'intérieur et de l'extérieur pour nous dire qu'extérieurement il en est ainsi, mais qu'intérieurement il en est tout autrement, et que. ces actions n'ont eu d'autre mobile que la satisfaction d'un sentiment de vanité, ou de quelque autre passion vulgaire. C'est là le jugement de la jalousie qui, incapable elle-même de produire de grandes choses, veut rabaisser et faire descendre tout ce qui est grand à sa mesure. Contre cette manière de voir, il faut rappeler cette belle expression de Gœthe : qu'en présence des grandes qualités de ses adversaires il n'y a d'autre moyen de salut que l'amour. A l'égard de cette habitude qu'on a de déprécier les actions louables des autres, en les accusant de fausseté et d'hypocrisie, on doit remarquer que l'homme peut sans doute dissimuler et cacher plusieurs choses, mais qu'il ne peut pas cacher son intérieur en général qui dans le decursus vitœ doit se manifester, de sorte que, même sous ce rapport, il faut dire que l'homme n'est rien autre chose que la suite de ses actions. C'est surtout celte manière d'écrire l'histoire, qu'on a appelée pragmatique, qui dans les temps modernes s'est plue à appliquer aux grandes figures historiques cette distinction de l'intérieur et de l'extérieur, et a par là altéré la simple intelligence de leurs actions. Au lieu de se borner à raconter simplement les grandes choses que ces héros ont accomplies, au lieu de reconnaîlre que leur intérieur est en harmonie avec leurs actions, on s'est cru autorisé et obligé à rechercher au-dessous de ce qui est à la surface et au grand jour des motifs cachés, et l'on a pensé que l'historien est d'autant plus profond, qu'il sait

mieux dépouiller de son auréole le héros dont on avait jusqu'ici célébré les actions, et, en montrant le mobile et la vraie signification de ces actions, le faire descendre au niveau de la médiocrité. On a recommandé comme auxiliaire de cette manière d'écrire l'histoire l'étude de la psychologie, parce que par elle on peut connaître quels sont les mobiles qui déterminent l'homme à agir. La psychologie à laquelle je veux faire allusion n'est que cetle microscopique connaissance (1) de l'homme qui, au lieu de s'attacher à ce qu'il y a d'universel et d'essentiel dans la nature humaine, ne s'occupe que de ce qu'il y a de particulier et de contingent dans les motifs, les passions, etc. Ainsi, lorsque armé de ce procédé psychologico-pragmatique l'historien se trouve en présence de grandes actions, et des motifs qui les ont produites, et qu'il a à choisir entre les intérêts substantiels de la patrie, de la justice, de la vérité religieuse, etc., d'une part, et les intérêts subjectifs de la vanité, de l'ambition, de la cupidité, etc., de l'autre, il se décidera pour ces derniers, parce qu'autrement cette opposition qu'il a admise à l'avance entre l'intérieur (l'intention de l'agent) et l'extérieur (la réalité, le contenu de l'action) ne pourrait être maintenue. Or, comme en réalité l'intérieur et l'extérieur ont le même contenu, il faut admettre, en présence de cette pénétration de maître d'école, que, si les héros que nous offre l'histoire n'avaient été mus que par un intérêt subjectif et formel, ils n'auraient pas accompli ce qu'ils ont accompli, et, par conséquent, il faut recon-

(1) Kleinliche Menschenhennerei,

naître ici aussi cette unité de l'intérieur et de l'extérieur, et dire que les grands hommes ont voulu ce qu'ils ont fait, et qu'ils ont fait ce qu'ils ont voulu.

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