CXLII
La réalité essentielle est l'unité immédiate (1 ) de l'essence et de l'existence, ou de l'interne et de l'externe. La manifestation du réel est le réel lui-même, de telle façon que celui-ci garde sa nature essentielle (2) dans sa manifesta-
l'esprit à l'état interne, et l'esprit développé est l'esprit à l'état externe, Mais, d'un autre côté, l'esprit en puissance est l'esprit encore extérieur à lui-même, et l'esprit développé est l'esprit qui a pénétré dans l'intimité de sa nature. — Ainsi, l'intérieur et l'extérieur ne sont que deux côtés d'un seul et même tout; ou plutôt, c'est ce même tout qui se renverse, si l'on peut ainsi dire, de l'un dans l'autre. Le contenu est la forme elle-même, en ce qu'il se différencie, et se pose, d'un côté, comme extériorité, et, de l'autre, comme intériorité. L'extérieur et l'intérieur sont ainsi deux totalités qui passent l'une dans l'autre. Et ce passage constitue leur identité immédiate, laquelle est aussi une identité médiate en ce que chacun d'eux n'est que par l'autre ce qu'il est en soi, c'est-à-dire, il est la totalité du rapport. A son tour, le contenu ne trouve son identité que dans l'identité de ces deux côtés, et dans le passage de l'un à l'autre. Par là l'intérieur et l'extérieur se sont complètement développés. L'essence non-seulement se manifeste extérieurement, mais sa nature consiste à se manifester, et il n'y a rien en elle qui ne se manifeste. Et en se manifestant elle ne manifeste qu'ellemême, et ne se manifeste qu'au dedans d'elle-même. C'est cette unité du côté intérieur et du côté extérieur de l'essence qui constitue la réalité essentielle.
(1) Die unmitielbar gewordene Einheit : V unité devenue immédiate. C'est-5 à-dire que le développement de l'essence a atteint dans la Wircklichkeit cette sphère, qui, d'abord, est elle aussi à l'état immédiat, où l'essence abstraite et non développée de l'existence (Existcnz), ou bien, les deux derniers moments qui enveloppent tous les précédents, c'est-à-dire l'interne et l'externe, trouvent leur unité.
(2) Le texte dit S icesentliches bleibl : demeure essentiel : c'est-à-dire que le réel, ou la réalité n'est telle, n'est la réalité suivant l'essence, ou de l'essence qu'autant qu'il y a en elle le côté extérieur, la manifestation,
doctrine; de l'essence. RÉALITÉ essentielle. 113
lion et qu'il ne possède cette nature qu'autant qu'il est placé dans l'existence immédiate extérieure.
remarque.
Nous avons vu précédemment se produire comme formes de l'immédiat Yêtre et Y existence. L'être est en général l'immédiat irréfléchi et le passage d'un terme à l'autre (1). L'existence est l'unité immédiate de l'être et de la rétlexion, et parlant phénomène ; elle sort de la raison d'être et s'absorbe dans une autre raison d'être (2). La réalité essentielle est la position de cette unité (o) ; c'est le rapport essentiel qui est devenu identique avec lui-même. Il n'y a plus, par conséquent, de passage en elle, et son extériorité est son énergie. En elle (4) elle se réfléchit sur elle-même. Son existence est la simple manifestation d'elle-même, et non d'un autre (5).
(1) Uebergehen in Anderes : passer dans Vaulre, dans autre chose.
(2) kommt aus dem Grunde und geht zu Grunde.
(3) ht das Gesetztseyn jener Einheit : est Vêlre-posé de celle unité. C'està-dire que cette unité qui n'était qu'à l'état virtuel et imparfaitement dans les sphères précédentes, se trouve ici posée, réalisée.
(4) En elle, c'est-à-dire dans son extériorité.
(5) Ainsi dans Yêtre il y a passage — Uebergehen — , c'est-à-dire un terme passe dans un terme autre que le premier, et qui, par conséquent, est extérieur au premier, ou, ce qui revient au même, n'a qu'un rapport extérieur avec le premier. Le mouvement de l'être atteint ce point où les termes se réfléchissent l'un sur l'autre, et cela de telle façon que chacun d'eux en se réfléchissant sur l'autre se réfléchit sur lui-même, et en se réfléchissant sur lui-même se réfléchit sur l'autre. C'est là l'essence ou la sphère de la réflexion dont Hegel n'indique ici qu'un moment l'existence, pour simplifier l'exposition, et parce que l'existence est bien une unité, mais l'unité réfléchie, le phénomène, et non cette unité où disparaît le phénomène en tant que simple phéuomène, c'est-à-dire la réalité. Dans la réalité ne se fait ni passage, ni réflexion, mais une position, c'est-à-dire l'idée s'est élevée à ce point, à cette unité où il n'y a plus une simple réflexion d'un terme sur l'autre,
VÉBA« — Logique de Hé.el. H, — 8
114 LOGIQUE. DEUXIÈME l'AKTIE.
Zusalz. On a l'habitude d'opposer d'une façon vulgaire l'une à l'autre la réalité et la pensée ou l'idée, et d'après cela on entend souvent dire qu'il y a certaines pensées contre la justesse et la vérité desquelles on ne peut rien objecter. Seulement ce sont des pensées qu'on ne rencontre point dans la réalité, ou qu'on ne peut point réaliser. Ceux qui parlent ainsi montrent qu'ils n'ont convenablement saisi ni la nature de la pensée ni celle de la réalité. Ils entendent, en effet, d'un côté, la pensée comme si elle était synonyme de représentation, de plan, de dessein subjectif, et, de Vautre côté, la réalité comme si elle était synonyme d'existence extérieure et sensible, Dans la vie ordinaire où l'on ne regarde pas de si près aux catégories et à leur désignation il se peut que pareille chose ait lieu. Il se peut, par exemple, que le plan ou, comme on dit, l'idée d'un plan financier soit en elle-même tout à fait bonne et utile, mais qu'on ne la rencontre pas cependant dans la réalité, comme on l'appelle, et que dans des circonstances données elle ne soit pas réalisable. Mais, lorsque l'entendement abstrait s'empare de ces déterminations et pousse leur différence jusqu'à établir entre elles une opposition infranchissable, et à prétendre que dans ce monde réel il faut effacer les idées du cerveau, on doit repousser une telle doctrine de la façon la plus décidée au nom de la science et de la saine raison. Car, d'un côté, les idées ne sont pas exclusivement plantées dans notre cerveau, et l'idée en général n'est pas quelque chose d'aussi impuissant que sa réalisation
mais où elle pose, engendre les termes, de telle sorte que l'externe n'est pas un terme qui se réfléchit sur l'interne, mais il est, aussi bien que l'interne, sa propre énergie.
DOCTRINE DE l'eSSENCE. — RÉALITÉ ESSENTIELLE. 115
puisse s'accomplir ou ne pas s'accomplir suivant notre bon plaisir, mais clic est bien plutôt le principe absolument actif et aussi réel. Et, d'un autre côté, la réalité n'est pas aussi mauvaise et irrationnelle que l'homme pratique superficiel qui s'est brouillé avec la pensée l'imagine. La réalité essentielle, à la différence du simple phénomène, qui est d'abord l'unité de l'interne et de l'externe, est si peu étrangère à la raison qu'elle est plutôt ce qu'il y a de plus rationnel, et que ce qui n'est pas rationnel doit par cela môme être considéré comme privé de réalité. C'est d'ailleurs ce que confirme le langage lui-même. C'est ainsi, par exemple, que nous refusons de reconnaître un poëte ou un homme d'État véritable (1) dans un poëte, ou dans un homme d'État qui ne sait réaliser rien de solide et de rationnel. — C'est dans cette façon vulgaire de concevoir la réalité et dans cette identification de la réalité avec l'être immédiat et sensible qu'il faut chercher la raison de cette fausse opinion si répandue sur le rapport de la philosophie de Platon et de celle d'Aristote. D'après cette opinion la différence entre Platon et Aristote consisterait en ce que, pour le premier, le vrai serait l'idée et seulement l'idée, tandis que le second rejetterait l'idée et s'attacherait à l'être réel ; ce qui fait qu'on doit le considérer comme le fondateur et le chef de l'empirisme. Il faut remarquer à ce sujet que, si la réalité constitue le principe de la philosophie d'Aristote, ce n'est nullement la réalité vulgaire de l'être sensible, mais bien l'idée en tant que réalité. Vue de plus près, la critique qu'Aristole dirige contre Platon consiste en ce qu'il montre
(i) Etnen wirldichen Dichter, oder einem wirklichen Staatsmann.
que l'idée platonicienne est une simple Suvajieç, tandis qu'il rend à l'idée, en laquelle seule réside, suivant lui, aussi bien que suivant Platon, la vérité, sa valeur véritable, démontrant que l'idée est essentiellement hêp-ynx, c'est-à-dire un principe interne qui absolument se manifeste et qui parlant est unité de l'interne et de l'externe, ou, dans le sens du mot tel qu'il est ici strictement déterminé, la réalité.
§ CXLUI.
La réalité, en tant qu'elle est cette sphère concrète, contient ces déterminations et leur différence (1), déterminations et différence qu'elle développe par là même qu'elle les contient, mais qui sont déterminées en elle comme apparence, comme simplement posées (2). — a). En tant qu'identité en général la réalité est d'abord la possibilité; c'est la réflexion sur soi qui est posée comme essence abstraite et inessentielle en face de l'unité concrète du réel. La possibilité est un élément essentiel de la réalité, mais de telle façon'qu'elle n'en est que la possibilité (o).
REMARQUE
Kant pouvait bien considérer la possibilité, ainsi que la réalité et la nécessité comme des modalités, puisque (4) ces
(1) Indiquées §§ cxli-cxlii.
(2) Als Schein, als nur Gesetzle beslîmmt sind. Voy. cxli-cxlu.
(3) Toute réalité est identique en ce sens que toute réalité doit être possible C'est là une condition de la réalité, condition abstraite et appartenant au moment immédiat de la réflexion sur soi, parce qu'elle se distingue de la réalité à l'état concret. C'est en ce sens aussi qu'elle en est le moment inessentiel, ou, si l'on veut, le moins essentiel.
(4) Suivant Kant, dont Hegel cite textuellement les paroles,
déterminations ri ajoutent rien à la notion en tant qu'objet] et qu'elles expriment seulement son rapport avec la faculté de connaître. Mais dans le fait la possibilité est l'abstraction vide de la réflexion sur soi ; elle est ee qu'a été précédemment le moment intérieur de Fessence. Seulement, ce moment se trouve ici déterminé comme supprimé, comme simplement posé, comme moment à la fois interne et externe (1); et de cette façon elle n'est, sans doute, posée que comme simple modalité, comme une abstraction insuffisante qui, entendue d'une façon plus concrète, ne se rapporte qu'à la pensée subjective. La réalité et la nécessité, au contraire, ne sont rien moins que de simples modes, ou manières d'être d'un autre qu'elles-mêmes (2), mais bien plutôt l'opposé, c'est-à-dire elles sont posées comme des choses qui ne sont pas seulement posées, mais qui possèdent une nature concrète et achevée (3). — Par là que la possibilité n'est d'abord vis-à-vis de la réalité concrète que la pure forme de l'identité avec soi, la règle qui s'y rapporte est que : rien ne doit renfermer une contradic-
(1) Ah dusserlicher Inné bestimml. Littéralement : « déterminé comme interne-externe)); ce qui veut dire que la possibilité enveloppe les deux côtés de l'essence, l'interne et l'externe.
(2) Le texte dit : fur cin Anderes : pour un autre. On peut dire, en effet, qu'une modalité existe pour un autre, pour ce dont elle est la modalité.
(3) Sie sind gesetzt, als das nicht nur gcsetzte, sondern in sich vollendete Konkrete : elles (!a réalité et la nécessité) sont posées comme non-seulement ce gui est posé, mais comme chose concrète achevée en elle-même. Comme on vient de le voir (§§ cxli-cxlii) le Geselztsein est le propre, la différence spécifique, Venergie des déterminations de cette catégorie. Or, pour marquer la différence de la possibilité, et de la réalité et de la nécessité, dont la possibilité n'est que le moment le plus abstrait, Hegel dit que la réalité et la nécessité ne sont pas seulement posées, car la possibilité est elle aussi posée, mais que leur position est une position concrète et achevée, une position qui pose la possibilité elle-même.
tion (1 .). De cette façon tout est possible; car on peut à l'aide de l'abstraction appliquer à tou( contenu cette forme d'identité. Mais, d'un autre côté, tout sera impossible, parce que dans tout contenu qui est un être concret la détermination peut être considérée comme une opposition déterminée, et, par conséquent, comme une contradiction. —Il n'y a donc de recherche plus oiseuse que celle qui a pour objet une telle possibilité et une telle impossibilité. La philosophie surtout ne doit nullement prendre à tache de démontrer que telle chose est possible, ou qu'elle pourrait être autrement qu'elle n'est, ou, comme on dit aussi, qu'elle est pensable. L'historien, lui aussi, doit voir parla qu'il ne faut pas faire usage de cette fausse catégorie. Mais l'entendement qui aime à subtiliser se plaît le plus souvent à inventer de telles possibilités, et il va sans dire une multitude de possibilités. Zusatz. La pensée représentative (2) conçoit la possibilité comme constituant la détermination la plus riche et la plus compréhensive, et la réalité, par contre, comme constituant la détermination la plus pauvre et la plus limitée. D'où la proposition : tout est possible, mais tout ce qui est possible n'est pas pour cela réel. Cependant, dans le fait, c'est-à-dire suivant la pensée, la réalité est plus compréhensive, parce qu'en tant que pensée concrète elle renferme en elle la possibilité comme un moment abstrait. C'est ce que nous pouvons constater aussi dans notre conscience ordinaire, lorsque pour distinguer le possible du
(1) Dass Etwas sich in sich nicht widerspreche : que rien ne doit se contredire en lui-même.
(2) Die Vorstellung : la représentation, ou pensée représentative à la diffé rence de la pensée spéculative.
réel, nous disons du possible qu'il est seulement possible. De la possibilité on a l'habitude de dire qu'elle est pensable, et que c'est en cela qu'elle consiste. Par pensée on n'entend ici qu'un contenu saisi sous la forme de l'identité abstraite. Mais comme on peut appliquer cette forme à tout contenu, et qu'on peut séparer ce contenu des rapports où il se trouve placé, il n'y a pas de chose aussi absurde et aussi insensée qu'elle soit qui ne puisse être considérée comme possible. 11 est possible que ce soir la lune tombe sur la terre, car la lune est un corps séparé de la terre, et qui peut tomber tout aussi bien qu'une pierre qui a été lancée dans l'air. 11 est possible que le sultan devienne pape, car le sultan est un homme, et comme tel il peul se convertir au christianisme, se faire prêtre, etc. En parlant de ces possibilités on fait principalement intervenir la loi de la raison d'être (Grund) qu'on applique de la façon que nous avons montrée plus haut (§ ccxxi), et d'après cette loi on dit ici que tout ce pour lequel on peut trouver une raison d'être est possible. — Plus on est ignorant, moins on embrasse les rapports déterminés de l'objet que l'on considère, et plus on est porté par cela même à se jeter dans toute espèce de possibilités vides, ainsi que cela arrive, par exemple, aux discoureurs politiques. Les hommes pratiques et sages ne se laissent pas séduire par le possible, qui n'est qu'un pur possible, mais ils s'en tiennent à la réalité, sous lequel nom il ne faut pas cependant entendre l'être purement immédiat et extérieur. Dans la vie ordinaire, on a des mois qui montrent le peu de cas qu'on fait de la pure possibilité ; par exemple, lorsqu'on dit qu'un moineau dans la main
vaut mieux que dix moineaux sur le toit. D'un autre côté,, si tout peut être considéré comme possible, on peut, avec la même raison, considérer toutes choses comme impossibles. Car un contenu, qui est un tout concret, ne renferme pas seulement des déterminations différentes, mais des déterminations opposées. Ainsi, par exemple, il n'y a rien de plus impossible que mon existence, car le moi n'est pas seulement un rapport simple avec lui-même, mais avec autre chose. Il en est ainsi de tout contenu dans le monde de la nature, ou dans celui de l'esprit. On peut dire que la matière est impossible, parce qu'elle est l'unité de la répulsion et de l'attraction. Ceci s'applique également à la vie, au droit, à la liberté, et avant tout à Dieu lui-même, au vrai Dieu, qui est le Dieu triple et un, notion que l'entendement abstrait rejette, prétendant qu'elle est contradictoire à la pensée. C'est en général l'entendement abstrait qui se complaît et s'égare dans ces formes vides. L'œuvre de la philosophie a cet égard consiste à en démontrer l'inanité. Que telle chose soit possible ou impossible, cela dépend du contenu, c'est-à-dire de la totalité des moments de la réalité, qui, en se développant, se pose {erweist sich, se reconnaît, s'affirme) comme nécessité. — Yoy. § cxlv.
§ CXLÎV.
(3). Mais le réel, en se distinguant de la possibilité en tant que réflexion sur soi, n'est lui-même qu'une chose concrète extérieure, l'immédiat inessentiel. Ou bien, en le considérant par son côté immédiat, comme il est d'abord (§ cxlii) l'unité immédiate de l'interne et de l'externe, il
est aussi un être extérieur inessentiel, et par suite c'est un être purement intérieur (§ cxt), l'être abstrait de la réflexion sur soi; ce qui fait qu'il se trouve lui-même déterminé comme être purement possible. Dans cet état de pure possibilité, le réel est l'être contingent \ et, à son tour, la possibilité n'est rien autre chose que la contingence ellemême (1).