CXLV
La possibilité et la contingence sont les moments de la réalité, l'interne et l'externe (2), posées comme de simples formes (3) qui constituent la sphère extérieure du réel (4). Le moment de la réflexion sur soi, elles le trouvent dans le réel déterminé en lui-même (5), dans le contenu qui fait rélément essentiel de leur détermination. Par conséquent, vue de plus près, la finitë du contingent et du possible
(1) C'est-à-dire que la contingence est la réalité combinée avec la possibilité. Pour la déduction de ces catégories, voyez paragraphes suivants, et no tamment § cxlix.
(2) L'interne correspond à la possibilité, et l'externe à la contingence.
(3) Nous croyons devoir rappeler que par forme et formel il ne faut pas entendre une forme, ou un moment formel où il n'y aurait point de contenu, mais des moments abstraits, des catégories abstraites relativement à des catégories plus concrètes. Ainsi la possibilité et la contingence sont des formes relativement à la nécessité, à la substance, etc., non parce qu'elles n'ont point de conteuu, mais parce que leur contenu s'absorbe dans des catégories plus concrètes.
(4) Die Aeusserlichkeit des Wirklichen : l'extériorité du réel. La possibilité et la contingence constituent l'extériorité du réel en ce sens que la nécessité, la substance, etc., y existent comme hors d'elles-mêmes et de leur unité. Voy. §§ CXLVI-CXLVII.
(5) C'est-à-dire dans la nécessité, la substance, etc., qui constituent aussi le contenu véritable.
vient de ce que la forme diffère du contenu (1); et c'est le contenu qui fait que telle chose est contingente et possible (2).
Zusatz* La possibilité, en tant qu'elle ne constitue que l'élément interne de la réalité, n'est aussi et par cela môme que la réalité extérieure, ou la contingence. Le contingent est ainsi constitué qu'il a la raison de son existence non en lui-même, mais dans un autre. C'est là la forme sous laquelle la réalité se présente d'abord à la conscience, et qu'on confond souvent avec îa réalité elle-même. Cependant, le contingent n'est que le réel sous la forme exclusive de la réflexion sur l'autre, ou, si l'on veut, le réel qui n'a que la valeur du possible. Nous considérons ainsi le contingent comme ce qui peut être ou ne pas être, qui peut être de telle façon ou de telle autre, et dont l'être ou le ne pas être, l'être de telle façon ou de telle autre n'a pas son principe en lui-même, mais dans un autre. Maintenant si la tâche de la science consiste à s'élever au-dessus de l'être contingent, celle de la vie pratique consiste à ne pas se renfermer dans la contingence du vouloir, ou le vouloir arbitraire (3). Cependant, on a souvent abusé, et surtout dans les temps modernes, de la contingence en lui attribuant dans les choses de la nature, aussi bien que dans celles
(1) C'est-à-dire que le contingent et le possible sont des formes, comme il est dit ci-dessus, qui ne sont pas adéquates au contenu.
(2) Puisque le contenu, c'est-à-dire ici le nécessaire contient la raison du contingent et du possible.
(3) Willkur : volonté arbitraire, ou libre arbitre, ou volonté qui choisit, à la différence de la volonté véritable, de la volonté rationnelle, comme c'est expliqué dans ce qui suit, Voyez aussi sur ce point : Philosophie de l'Esprit,
§ CCCCLXXIV.
de l'esprit une valeur qui dans le fait ne lui appartient point. Pour ce qui concerne la nature, on a l'habitude de ne s'extasier que sur la richesse et la multitude de ses formations. Et cependant cette richesse comme telle, si on y fait abstraction du développement de l'idée qui s'y réalise, n'offre pas un bien haut intérêt, et dans la grande variété de ses produits inorganiques et organiques, elle ne nous montre qu'une contingence indéfinie. En tout cas, il ne faut pas accorder plus d'importance à ce jeu de la nature, à ces formes individuelles qui se produisent dans les animaux et les plantes, à ces agglomérations diverses et changeantes de nuages, etc., qu'on n'accorde dans le domaine de l'esprit à ces produits également contingents d'une volonté arbitraire. Et l'admiration qu'on accorde à ces phénomènes montre qu'on est placé à un point de vue bien imparfait, point de vue qu'il faut abandonner si l'on veut pénétrer plus avant dans la connaissance de la nature, et en saisir l'harmonie et la proportion intérieure. — Ce qui a une importance spéciale c'est une juste appréciation de la contingence par rapport à la volonté. Lorsqu'on parle de la liberté de la volonté, on entend généralement par là la volonté arbitraire, la volonté sous forme de contingence. Sans doute, la volonté arbitraire en tant que faculté de se déterminer pour telle ou teiie action est un moment essentiel de la volonté libre suivant sa notion, mais elle n'est d'abord que la liberté formelle, elle n'est nullement la liberté même. La volonté vraiment libre, qui contient la volonté arbitraire comme un moment subordonné, a la conscience de son contenu comme d'un contenu immuable en et pour soi, et en même temps
\{2(i LOGIQUE. DEUXIÈME PARTIE.
comme d'un contenu qui lui appartient (1). Par contre, la volonté qui s'arrête au libre-arbitre, lors môme qu'elle se décide pour le vrai et le juste, ne s'affranchit pas de cette pensée vaine (2) qu'elle aurait pu se décider autrement si c'eût été là son bon plaisir. Ensuite, en l'examinant de plus près, on voit que le libre arbitre implique une contradiction en ce que la forme et le contenu y sont l'un en face de l'autre (3). Le contenu du libre arbitre est un contenu donné, et y est perçu (û) comme fondé non sur la volonté elle-même, mais sur les circonstances extérieures (5). Cela fait que, relativement à ce contenu, la liberté n'a que la forme d'un choix. Et cette liberté formelle n'est elle aussi qu'une prétendue liberté (6), car en dernière analyse on verra que, si la volonté s'est décidée plutôt pour ceci que pour cela, c'est qu'elle a cédé à ces mêmes circonstances extérieures sur lesquelles est fondé ce contenu qu'elle trouve devant elle.
Maintenant, bien que la contingence ne soit, d'après les explications qui précèdent, qu'un moment exclusif de la réalité, et qu'il ne faille pas pour cette raison la confondre
(1) Alsden seinigen : comme sien.
(2) Eitelkeit.
(3) Nach einander gegenùber slehen : sont Vun après l'autre en face l'un de Vautre, ou opposés l'un à Vautre. — Le libre arbitre implique, ou comme dit avec plus d'exactitude le texte, est une contradiction, et par suite une contradiction qu'il ne peut concilier. Et cette contradiction n'est pas seulement le rapport de la forme et du contenu, mais chacun d'eux pris séparément, ou, comme a le texte, l'un après l'autre.
(4) Gewusst : connu.
(5) C'est la première contradiction, contradiction d'une volonté qui ne veut pas par elle-même, mais par suite de ce qui lui est olTert, donné (gegeben) du dehors.
(6) Gemeinte Freiheit : prétendue, opinée.
DOCTKINE DE L'ESSENCE. REALITE ESSENTIELLE. J w25
avec la réalité elle-même, elle a cependant, comme une des formes de l'idée en général, sa place et son rôle dans ce monde qui est devant nous. Elle joue d'abord son rôle dans la nature à la surface de laquelle, si l'on peut ainsi dire, la contingence a son libre jeu. Et cette contingence il faut la reconnaître, et ne pas prétendre que telle chose ne peut être qu'ainsi, et qu'elle ne saurait être autrement; ce dont on a parfois accusé à tort la philosophie. Dans le monde spirituel la contingence trouve également sa place, comme on vient de le faire remarquer relativement à la volonté qui contient la contingence sous forme de volonté arbitraire, mais qui ne la contient que comme un moment supprimé. Et relativement à l'esprit et à son activité, il faut aussi se garder, clans des recherches qui peuvent bien avoir pour objet la connaissance rationnelle, de considérer comme nécessaire, ou, suivant l'expression consacrée, de construire a priori des phénomènes qui sont marqués du caractère de la contingence» Ainsi, bien que le langage, par exemple, soit, pour ainsi dire, le corps de la pensée, la contingence y joue cependant un rôle, comme elle en joue un dans le droit, dans l'art, etc. Il est vrai de dire que la tache de la science, et surtout de la philosophie consiste à saisir la nécessité cachée sous l'apparence de l'être contingent. Mais il ne faudrait pas cependant entendre la chose comme si la contingence n'était que le fait de notre représentation subjective, eteommesi, pour atteindre à la vérité, il n'y avait qu'à l'écarter. Celui qui dans ses recherches scientifiques suit exclusivement celte direction n'échappera pas aux reproches bien mérités d'être un pédant à vues étroites et qui se débat dans le vide.