‹ Logique de Hâegel (volume 2)Chapitre 33 sur 80 · CLXV · texte numérisé non relu

CLXV

C'est Y individualité qui pose d'abord les moments de la notion comme différences, en ce qu'elle constitue la réflexion négative de la notion sur elle-même. Par conséquent elle constitue d'abord la différenciation de la notion en tant

ses propriétés, le positif et le négatif sont des notions, et n'appartiennent qu'à une seule et même notion. — Maintenant l'universel ainsi constitué est un universel déterminé. L'universel indéterminé n'est pas le vrai universel, mais c'est l'universel de l'entendement abstrait, de l'entendement qui supprime la détermination dans l'universel, comme il supprime le nonêtre dans l'être, la différence dans l'identité, et qui ne voit pas qu'en enlevant à l'universel ses déterminations, il le supprime, que l'universel absolument iudéterminé ne saurait se penser, et que ce fait même d'abstraction par lequel on croit penser l'universel indéterminé est une pensée déterminée qui distingue le déterminé et l'indéterminé, mais qui en les distinguant les enveloppe tous les deux, c'est-à-dire c'est la pensée même de l'universel. L'universel de la notion est, par conséquent, Vétre, Videntilé, la différence, etc.; il est, en d'autres termes, l'universel déterminé. A proprement parler, la déterminabilité appartient à la sphère de l'être et à la qualité. En tant que déterminabilité de la notion, elle est la particularité, Besonderheit. L'universel est déterminé comme particulier, ou plutôt il se détermine luimême comme particulier. Le particulier n'est pas ici une limite où l'universel se met eu rapport avec un terme autre que lui-même, avec un au delà (Jenseils), suivant l'expression hégélienne, mais il est plutôt le moment immanent de l'universel, et où l'universel ne fait que se mettre en rapport avec lui-même. Par cela même, le particulier contient l'universel, et il est luimême l'universel. Le genre ne souffre pas de changement, mais il se continue lui-même dans ses espèces. Ce n'est pas du genre, mais entre elles que diffèrent les espèces. Et dans leur différence non-seulement elles ont toutes un seul et même universel, mais, par cela même qu'elles sont identiques avec l'universel, elles sont universelles. Et non-seulement elles sont universelles, mais elles-mêmes, leur déterminabilité et leur différence constituent le cercle entier, la sphère parfaite et achevée de l'universel. D'un autre côté, par cela même que le particulier est l'universel, ou qu'il n'est qu'une détermination de l'universel, celui-ci est, à son tour, le particulier. L'universel se détermine, et en se déterminant il est lui-même le particulier. Et il n'est pas le particulier dans sa détermination, ou dans l'espèce, mais il est le particulier en tant qu'universel qui se détermine. La différenciation telle qu'elle s«

que première négation où la délerminabilité de la notion se trouve posée, mais posée comme particularité, c'està-dire elle y est de telle façon que les termes différenciés

produit ici, c'est-à-dire dans la notion, est la vraie et absolue différenciation. Toutes les différences antérieures out leur unité dans la notion. La différence immédiate, telle qu'elle s'est produite dans l'être, est la limite où se rencontrent deux ternies opposés et extérieurs l'un à l'autre. Dans l'essence, c'est la réflexion d'un terme sur un autre, réflexion où l'on voit, pour ainsi dire, poindre l'unité de la notion, mais où l'on n'a qu'une unité imparfaite, parce que les termes de l'opposition y apparaissent (scheinen), c'està-dire ne se réfléchissent chacun sur lui-même qu'en se réfléchissant sur l'autre. C'est dans la notion que les déterminations antérieures trouvent leur signification absolue et leur parfaite unité; et cela en revêtant la forme de V universalité, et de l'universalité déterminée. Par là les termps différenciés ne sont plus des termes extérieurs l'un à l'autre, ou qui se réfléchissent l'un sur l'autre, mais ils sont des termes d'un seul et même principe, qui demeure identique avec lui-même dans ses différences, et qui n'y demeure qu'en posant ces différences. Et, en effet, c'est dans la notion que le tout et les parties, la substance et les accidents, la cause et l'effet atteignent à leur absolue unité, et cela parce que ce n'est que dans leur notion qu'ils existent à l'état de déterminations simples, unes et universelles. La cause et l'effet, par exemple, ne sont pas deux notions différentes, mais une seule et même notion, ou, ce qui revient au même, la causalité est, comme toute autre notion, une notion simple. — Ainsi donc l'universel est le particulier, et le particulier est l'universel; et le particulier n'est pas un terme qui vient s'ajouter du dehors et accidentellement à l'universel, mais c'est l'universe lui-même particularisé ou déterminé, et réciproquement, et par cela même , l'universel n'est pas un élément extérieur et accidentel du particulier, mais c'est le particulier lui-même universalisé, ou le particulier qui est lui-même l'universel. Or, un terme qui est ainsi constitué que dans son universalité déterminée il demeure dans un rapport simple et négatif avec lui-même, est Y individualité. L'individualité m'est ni l'universel sans le particulier, ni le particulier sans l'universel ; elle n'est, non plus, ni l'universel abstrait, vide et indéterminé, ni le particulier qui n'est pas déterminé universellement, mars elle est l'universel et le particulier, ou l'universel déterminé dans son existence simple, une et indivisible. Ce sont là les trois moments absolus de la notion, qu'il ne faut pas se représenter comme trois nombres, ou comme un agrégat (voy. paragr. suiv., et Cf. notre Introd., vol. I, p. 82), mais comme une unité indivisible, de telle façon que l'un de ces moments se retrouve essentiellement dius l'autre, et que l'un d'eux étant supprimé on n'a plus la notion entière, mais un fragment de la notion, ou une abstraction.

n'y sont d'abord l'un vis-à-vis de l'autre que comme déterminabililédes moments de la notion, et qu'ensuite ils y sont aussi posés comme constituant son identité où l'un est

C'est parce qu'on ne saisit pas ces moments dans leur unité qu'on se représente la notion comme une simple forme abstraite et indéterminée, ou qu'on ne voit dans les notions que des détermina lions unies, ou qu'on les assemble et on les juxtapose d'une manière accidentelle et extérieure, ou enfin que dans la série des notions on s'arrête au plus haut genre, ou à l'essence vide et indéterminée. Supprime- t-on, par exemple, dans la notion le moment de la détermination, il ne restera qu'une forme universelle indéterminée el sans contenu. Y supprimc-l-on l'universel, on n'aura plus qu'une forme et. un contenu limités et finis. Ou bien, est-ce l'individualité qu'on y supprime, l'unité de la notion disparaîtra par cela même. — Ainsi donc l'universalité, la particularité et l'individualité sont les trois moments de la notion, ou, pour parler avec plus de précision, la notion est ici ces trois moments, et l'unité de ces moments et ses développements ultérieurs ne consistent qu'à poser ce qui se trouve contenu dans ces moments. Or, l'individualité est, comme on l'a vu, le retour négatif de la notion sur elle-même; elle est la négation de la négation, c'est-à-dire la négation du particulier qui est la négation de l'universel, et c'est en tant que négation de la négation qu'elle fait l'unité simple de la notion. C'est cette réflexion, ce retour de la notion sur elle-même, ou V individualité qui amène immédiatement la suppression de l'individualité, et une nouvelle détermination de la notion. Et, en effet, l'individualité contient l'universel et le particulier. Or, par cela même qu'elle les contient et qu'elle les nie, elle se distingue d'eux, et tout en se distinguant d'eux, elle est en rapport avec eux et en e.t inséparable. L'individualité c'est Yêlrc-pour-soi, Vun qui se repousse lui-même, et qui repousse les uns, ou les plusieurs, mais qui tout en repoussant les uns est en rapport avec eux. Ou bien, elle est cette chose (Diètes) de la sphère de l'essence, laquelle (chose) n'est cette chose qu'en se distinguant de cette autre chose, mais en se réfléchissant en même temps sur elle. L'individualité est tout cela. Mais elle est l'un et cette chose, non comme ils sont dans la sphère d *. l'être et de l'essence, mais comme ils sont dans la sphè e de la notion, c'e:,t-à-dire elle est l'individualité qui repousse et contient tout à la fois l'universel et le particulier. C'est cette scission et ce rapport qui constituent le jugement. La notion existe dans le jugement en tant que notion particulière, en ce sens qu'elle y existe comme notion déterminée, ou comme notion différenciée (le sujet et le prélicat). Mais comme les trois moment* de la notion sont indivisibles, elle y existe aussi comme notion identique avec elle même, et le mouvement de la notion à travers le jugement et le syllogisme consiste précisément à montrer et à réaliser celte différence et cette unité.

ce qu'est l'autre. Cette particularité ainsi posée de la notion est le jugement (1).

REMARQUE

La division ordinaire de la notion en notion claire, distincte et adéquate n'appartient pas à la notion, mais à la psychologie, en ce que par notions claires et distinctes on entend des représentations, par les premières des représentations abstraites, simplement déterminées, et par les secondes des représentations qui sont marquées d'un caractère, c'est-à-dire d'une déterminabilité qui sert de signe pour la connaissance subjective. Il n'y a rien qui puisse offrir un caractère plus marqué de la superficialité et de la décadence de la Logique que la catégorie du caractère si chère aux logiciens. — La notion adéquate se rapproche davantage de la notion et même de Vidée, mais elle n'exprime que le côté formel de l'accord d'une notion, ou aussi d'une représentation avec son objet, avec une chose extérieure. — Au fond des notions subordonnées et coordonnées il y a la différence de l'universel et du particulier, ainsi que leur rapport, mais suivant la réflexion extérieure, et non suivant la notion. Quant à d'autres espèces de notions, telles que les notions contraires et contradictoires , affirmatives et négatives, etc., on n'a là qu'une sorte d'agrégat accidentel de délerminabilités de la pensée qui appartiennent en elles-mêmes à la sphère de l'être ou de l'essence où nous les avons déjà considérées, et qui n'ont rien à foire avec les déterminations de la notion comme telle. — Les véritables différences delà notion, l'universel, le particulier et l'indi-

(1) Urtheil. Voyez paragraphe suivant.

viduel ne sont elles aussi des espèces qu'autant que la réflexion extérieure les maintient dans un état de séparation. — La différenciation et la détermination immanente de la notion c'est le jugement, car déterminer la notion c'est juger (1).

(1) V 'universalité, la particularité et V individualité, dit Hegel (Grande Logique, science de la notion , lre part., p. 52), sont, d'après ce qui précède, les notions déterminées, et l'on pourrait dire les trois notions déterminées, si on voulait les compter. Mais on a démontré plus haut (ibid., p. 49) que le nombre est une forme inadéquate pour exprimer les déterminations de la notion, et qu'il lest surtout pour saisir la notion elle-même. Le nombre, par là même qu'il a Yun pour principe, ne fait des choses comptées que des éléments distincts, extérieurs et indifférents l'un à l'autre, tandis que les différentes notions ne forment, comme on vient de le montrer, qu'une seule et même notion, et elles ne tombent pas l'une hors de l'autre comme les nombres.

Dans la logique ordinaire, on rencontre différentes divisions et différentes espèces de notions. // y a, — c'est là la manière dont elles sout présentées, — les notions suivantes, d'après la quantilé, la qualité, etc. 11 est aisé de voir tout ce qu'il y a d'irrationnel dans cette manière de traiter les notions. Cet il y a ne veut dire autre chose, si ce n'est qu'on prend ces espèces telles qu'on les trouve devant soi, et telles qu'elles sont présentées par l'expérience. Et ainsi on n'a qu'une logique empirique, une science singulière, une connaissance irrationnelle du rationnel (eine irrationnelle Erkenntniss des Ralionellen). La logique donne par là un bien mauvais exemple dans l'application qu'elle fait de ses propres règles, car elle se permet de faire le contraire de ce qu'elle prescrit, puisqu'elle enseigne que les notions doivent être déduites, et que les propositions de la science (et partant la proposition elle-même « il y a telle et telle espèce de notions » ) doivent être démontrées. La philosophie de Kant tombe dans une autre inconséquence. Elle emprunte pour l'usage de la logique transceudantale, et pour en faire des notions fondamentales (Stammbegriffe) , les catégories à la logique subjective, d'où ces notions sont tirées et employées empiriquement. On ne voit pas trop pourquoi la logique transcendantale a eu recours à la logique ordinaire, puisqu'elle aurait pu prendre directement elle même ces catégories d'une manière empirique.

La logique ordinaire, pour dire quelque chose sur ce point, a divisé les notions, d'après leur clarté, eu notions claires et obscures, distinctes et confuses, adéquates et inadéquates. On pourrait y ajouter les notions complètes, les notions superflues, et d'autres semblables superfluites. Pour ce qui concerne la division des notions suivant leur clarté, on voit, au premier coup d'oeil,

que ce point de vue et la distinction qji en découle n'appartiennent pas à la logique, mais à la psychologie. Ce qu'on appelle notion claire petit suffire pour distinguer un objet d'un autre, mais cet objet n'est nullement une notion; il n'est qu'une représentation subjective. La notion distincte est celle dont on peut indiquer les caractères. Une telle notion est, à proprement parler, la notion déterminée. Si l'on saisit dans le caractère ce qui s'y trouve réellement, on verra qu'il n'est autre cbose qu'une délerminabdi'.é, ou le contenu simple de la notion, en tant qu'on la distingue de sa forme universelle. Ce n'est pis cependant cette signification, qui est sa vraie signification, qu'on y attache généra'ement, mais on considère le caracèrc comme une détermination par laquelle une intelligence extérieure à l'objet (le texte dit ein Dritter, un troisième ; et, en eff t, il y a l'objet, la marque de l'objet, et le troisième terme, le sujet qui marque l'objet) marqi e cet objet ou la notion. Le caractère dont on marque la notion peut n'être, par conséquent, qu'une circonstance purement accidentelle. En général, ces caractères n'expriment pas des déterminations immanentes et essentielles de la notion, mais les rapports de la notion avec un entendement qui lui demeure extérieur. Le vrai entendement a devant lui la notion, et il ne marque la notion d'autres caractères que ceux qui sont contenus dans la notion elle-même. Mais s'il perd de vue la notion, *es marques et ses déterminations appartiendront à la représentation de la chose, et non à sa notion.

La notion adéquate a une signification plus profonde, en ce qu'on y voit, pour ainsi dire, poindre l'accord de la notion et de la réalité. Mais cet accord, c'est dans Vidée, et non dans la notion comme telle qu'il réside.

Si le caractère de la no'ion distincte doit être une détermination de la notion elle-même, la logique sera embarrassée par les notions simples, qui, d'après une autre division, sont opposées aux notions composées. Car si l'on marque une notion simple d'un caractère réel et immanent, on n'aura plus une notion simple; si, au contraire, on ne la marque d'aucun caractère, on n'aura pas de notion distincte. Pour sortir de cet embarras, on a appelé à son secours la notion claire. L'unité, la réalité et d'autres déterminations semblables sont bien des notions simples, mais comme les logiciens n'ont pas pu parvenir à indiquer leur vraie détermination, ils se sont contentés de les classer parmi les notions c'.aires, c'est-à-dire ils se sont contentés de n'avoir aucune notion de ces choses. La définition détermine la notion, et elle la détermine par le genre et par la différence spécifique. Et ainsi la notion n'est pas ici une chose simple, mais elle est partagée en deux parties qu'on peut compter. Et cependant une telle notion ne peut être une notion composée. Ces difficultés et cette impuissance viennent de ce que, lorsqu'il est question de notions simples, on ne voit dans leur simplicité que la simplicité abstraite, c'est-à-dire l'unité qui ne contient pas la différence et la détermination, et qui n'est pas, par conséquent, la véritable uuilé de la notiou. Aussi longtemps qu'un objet n'est qu'une représentation, et plus encore

qu'un souvenir, ou même au«si longtemps qu'il n'est qu'une détermination abstraite de la pensée, un tel objet peut être une chose sitnple (dans le sens de la simplicité abstraite). Les objets les plus complexes, tels que l'esprit, la nature, le monde et Dieu lui-même, ainsi considérés, c'est-à-dire considérés hors de leur notion (brgrifflos), peuvent n'être que de simples représentations exprimées par de simples mots, Dieu, nature, esprit; et la conscience peut s'arrêter à ces représentations, sans s'inquiéter de rechercher les caractères ou les déterminations propres de ces objets. Ce n'est pas cependant à ces représentations, à ces pensées simples et abstraites que la conscience doit s'arrêter, mais elle doit saisir son objet dans ses différences et dans son unité tout à la fois. Quant à la notion composée, elle ne vaut pas mieux qu'un mélange de bois et de fer (cin holzernes Eisen). On peut bien avoir une notion du composé; mais une notion composée est une pensée encore plus fausse que ce matérialisme qui regarde la substance de l'âme comme composée, et qui malgré cela se représente la pensée comme simple. C'est la pensée irréfléchie qui s'arrête à ce rapport extérieur de la composition, qui est la forme la plus irrationnelle sous laquelle les choses puissent être considérées. Car l'être le plus infime doit posséder une unité interne. Mais qu'on ait transporté la forme la plus vide de l'existence dans le moi et dans la notion, c'est là ce qu'il y a de plus étrange, c'est là ce qu'il y a d'absurde et de barbare.

On divise aussi et principalement les notions en notions contraires et contradictoires. Si, en traitant de la notion, on devait parler des notions déterminées, il faudrait parler de toutes les notions possibles, — car toutes les déterminations sont des notions, et des notions déterminées, — et toutes les catégories de l'être, ainsi que les déterminations de l'essence, devraient être transportées dans la sphère de la notion, et à titre d'espèces de la notion. C'est là ce qui fait que dans les différentes logiques on en énumère plus ou moins à volonté, et qu'on y trouve des notions affirmatives, négatives, identiques, conditionnées, nécessaires, etc. Mais comme ces déterminations n'appartiennent pas à la nature même de la notion, qui les a, si Ton peut ainsi dire, laissées derrière elle, lorsqu'on les introduit dans sa sphère, on ne peut en donner que des explications purement verbales et superficielles qui n'ont aucun intérêt, précisément parce qu'elles ne sont pas à leur place véritable.

Quant aux notions contraires et contradictoires, leur distinction a pour fondement les déterminations réfléchies de la différence et de Yopposition. Dans la logique ordinaire, on les considère comme deux espèces particulières de notions, c'est-à-dire comme des espèces dont chacune n'existe que pour soi, et est indifférente à l'égard de l'autre, et cela sans tenir compte de la pensée dialectique qui fait disparaître leur différence. Comme si le contraire n'était pas aussi contradictoire ! On a vu à sa place quelle est la nature de ses formes réfléchies, ainsi que leur passage de l'une à l'autre. Dans la notion, l'identité s'est élevée à l'universel, la différence au particulier, et l'opposi-

tion, qui avait abouti à la raison d'être (dans l'essence) est ici l'individuel. Ces déterminations réfléchies, en revêtant ces formes, sont devenues ce qu'elles sont dans la notion. L'universel se produit ici non-seulement comme identique, mais comme différent ou contraire vis-à-vis du particulier et de l'individuel, et en outre, comme opposé ou contradictoire ; mais dans cette opposition il demeure identique avec lui-même, et il est la vraie et absolue raison d'être dans laquelle s'absorbe leur différence. Il en est de même du particulier et de l'individuel, qui, par cela même, enveloppent toutes les déterminations de la réflexion.

... Comme c'est le jugement qui est le rapport des notions déterminées, c'est dans le jugement que doit se produire le vrai rapport des notions. Cette manière de comparer les notions qui ne tient pas compte de leur dialectique et du changement progressif de leurs déterminations, ou, pour mieux dire, du lien qui unit les déterminations opposées, frappe de stérilité toute recherche touchant leur accord ou désaccord. L'illustre Euler, dont l'esprit était si fécond et si pénétrant lorsqu'il s'agissait de saisir et de combiner les plus profonds rapports des grandeurs algébriques, ainsi que cet esprit étroit de Lambert et d'autres, ont cherché dans les lignes, les figures et d'autres signes semblables une notation pour exprimer ces déterminations et ces rapports de la notion. Ce qu'ils ont eu en vue c'est d'élever, ou, pour parler avec plus de précision, de rabaisser les rapports logiques au calcul. Pour montrer l'inanité d'une telle recherche, il n'y a qu'à comparer la nature du signe et de la chose qu'on veut exprimer par son moyen. Les déterminations de la notion, l'universalité, la particularité et l'individualité, sont, il est vrai, différenciées comme les lignes, ou les lettres de l'algèbre; elles sont, de plus, opposées, et, à ce titre, elles admettent le plus et le moins. Mais lors même qu'on se renfermerait dans le simple rapport de subsumption et d'inhérence, on verrait que la notion, ainsi que ses rapports, sont d'une toute autre nature que les lignes, les lettres et leurs rapports, que l'égalité et la différence de la grandeur, que le plus et le moins, ou que la superposition des lignes, leur combinaison en angles et leur posilion dans les espaces qu'elles contiennent. Ce qui distingue ces objets de la notion, c'est qu'ils sont extérieurs les uns aux autres, et que leurs déterminations sont des déterminations fixes et immobiles. Lorsqu'on se représente les notions de manière à les faire correspondre avec ces objets, les notions cessent d'être des notions. Car leurs déterminations ne sont pas des déterminations mortes et immobiles comme les nombres et les lignes, mais ce sont des déterminations vivantes (lebendige Bewegungen) où la différence d'un côté est immédiatement la différence de l'autre côté, et où le rapport atteint intérieurement les termes qui le forment. Ce qui dans les ligues et les nombres n'est qu'une contradiction, constitue dans la notion sa nature propre et essentielle. Les hautes mathématiques elles-mêmes, qui s'élèvent à la considération de l'infini, se permettent des contradictions, et elles n'emploient plus dans l'exposi-

lion de ces déterminations les signes ordinaires. Lorsqu'elles notent la représentation irrationnelle (*) du rapprochement infini de deux ordonnées, ou qu'elles comparent un arc à un nombre infini de lignes droites infiniment petites, elles ne font que marquer deux lignes droites en les plaçant l'une hors de l'autre, ou tracer dans un arc des lignes droites et qui diffèrent de la courbe. Quant à l'infini qui se produit dans ce rapport, elles s'en rapportent à la représentation.

Ce qui a donné lieu à la recherche susmentionnée est surtout le rapport quantitatif qui existe entre Y universel, le particulier et l'individuel. L'universel a un sens plus large {heisst weiler) que le particulier et l'individuel, et le particulier a un sens plus large que l'individuel. La notion est ce qu'il y a de plus riche et de plus concret, parce qu'elle est le principe et la totalité des déterminations antérieures de l'être et de l'essence. Ces déterminations se retrouvent, par conséquent, dans sa sphère. Mais on méconnaîtra entièrement sa nature, si on les y prend dans la forme abstraite (limitée et imparfaite) où elles se trouvent dans l'être et l'essence, et si l'on ne voit dans la circonscription plus large de l'universel qu'une multiplicité (ein Mehrerer), ou une quantité plus grande que celle du particulier et de l'individuel. Comme raison d'être absolue, la notion est possibilité absolue de la quantité, mais elle l'est aussi de la qualité, c'est-à-dire ses déterminations sont différenciées qualitativement tout aussi bien que quantitativement. On ne les considère donc pas dans leur vérité lorsqu'on ne les considère que sous la forme de la quantité. De plus, les déterminations réfléchies sont des déterminations relatives dans lesquelles apparaît leur opposé. Elles ne sont doue pas dans un rapport extérieur comme les quantités. Mais la notion n'est pas seulement cela, car ses déterminations sont des notions déterminées, et elle est elle-même la totalité de ces déterminations. C'est, par conséquent, un procédé irrationnel que d'avoir recours aux nombres et aux rapports d'espace, où les déterminations tombent l'une hors de l'autre, pour saisir l'unité interne de la notion. C'est le procédé le plus irrationnel et le moins scientifique qu'on puisse employer. Les rapports tirés des choses de la nature, du magnétisme, par exemple, ou de la couleur, fourniraient des symboles bien plus vrais et bien plus profonds. Mais comme l'homme a le langage, qui est le signe propre et direct de la raison, c'est un travail superflu que de se tourmenter pour trouver des moyens d'expression plus imparfaits. Cependant la notion comme telle ne saurait être saisie que par l'esprit, qui non-seulement peut seul la saisir, mais dont elle fait aussi l'unité (reines Selbst istt

(*) Beyvifflosvn, c'est l'expression par laquelle Hegel désigne l'irrationnalité d'une conception. Suivant Hegel, l'infiniment grand et l'infiniment petit sont deux formes de la faune infinité quantitative. Voilà pourquoi il appelle privée de notion, ou contraire à la notion, la représentation du rapprochement infini des deux ordonnées. Ce point se trouve longuement discuté dans la Grande logique, )iv. I", IIe part. — Yov. plus haut, § cy.

222 LOGIQUE. TK01S1È31E PARTIE.

§ CLXVI.

Le jugement est la notion dans sa particularité, en tant que rapport qui différencie ses moments, moments qui sont à la fois posés comme étant pour soi, et comme identiques non l'un avec l'autre, mais avec eux-mêmes (1).

REMARQUE

Dans le jugement on se représente d'abord les extrêmes, le sujet et le prédicat, comme indépendants, de telle façon que le premier serait une chose, ou une détermination existant pour soi, et le second serait aussi une détermination générale existant hors du sujet, dans mon cerveau peut-être, et ce serait moi qui les joindrais l'un à l'autre, et amènerais ainsi le jugement. Mais, comme la copule est

est Vidcnlité pure). Qu'on emploie des figures et des signes algébriques pour venir au secours de l'œil extérieur, et d'un procédé mécanique, d'uu calcul, c'est ce qu'on peut accorder. Car de môme qu'on a recours aux symboles pour représenter la nature divine, de même on peut y avoir recours pour éveiller des pressentiments, et pour faire entendre comme un écho de la notion. Mais on se trompe si l'on croit pouvoir connaître et exprimer par ce moyeu la notion. Car il n'y a pas de symbole qui soit adéquate à sa nature. Et c'est bien plutôt le contraire qui a lieu ; je veux dire que ce pressentiment d'une plus hauie nature qu'on trouve dans les symboles c'est la notion ellemême qui l'éveille, et que c'est en éloignant d elle toute démonstration sensible et tout signe, qu'on peut découvrir quel est le signe qui se rapproche le plus de sa nature.

(1) MU sick, nicht mit einander identisch gesetzt sind. C'est-à-dire que dan* le jugement les différences et leur identité ne sout pas les différences et l'identité de l'essence, mais les différences et l'identité de la notion. En d'autres termes, dans le jugemeut les différences sout si intimement unies que leur identité n'est pas l'identité de deux termes dont l'un se réfléchit sur l'autre, mais l'identité de deux termes dont chacun e«t en lui-même l'autre. On peut doue dire de ces termes que, tout en étant différenciés et en rapport, ils sont dans leur rapport identiques avec eux-mêmes.

affirme le prédicat du sujet, on écarte ensuite cette subsomption extérieure et subjective, et l'on considère le jugement comme une détermination de l'objet lui-même. — Le mot jugement (1) a dans notre langue une signification étymologique profonde, car il veut dire que l'unité de la notion est l'unilé première et que sa différenciation est la première différenciation-, ce qu'est en effet le jugement.

Le jugement abstrait est : l'individuel est l'universel. Ce sont là les déterminations qu'ont d'abord l'un à l'égard de l'autre le sujet et le prédicat en tant qu'on prend les moments de la notion dans leur déterminabilité immédiate, ou leur première abstraction . (Les propositions : le particulier est l'universel, et l'individuel est le particulier appartiennent à la détermination ultérieure du jugement.) On doit vraiment s'étonner de ne pas trouver dans les logiques ce qui n'est qu'un fait qui tombe sous l'observation, savoir, que dans tout jugement on exprime cette proposition : « l'individuel est l'universel», ou, d'une manière plus déterminée « le sujet est le prédicat », comme, par exemple, Dieu est l'esprit absolu. Sans doute les déterminations, individuel eX universel, sujet et prédicat, sont encore différenciées, mais il n'en est pas moins vrai qu'il y a là ce fait général que le jugement exprime leur identité.

La copule est découle de la nature de la notion qui, en se posant comme extérieure à elle-même (2), demeure identique avec elle-même* L'individuel et l'universel, en tant

(1) Ur-theil, première partition. Les mots di-judico^ dis~cetno, ou Mptvoj «hewftpivw, expriment bien une division, mais non une division originaire comme le mot allemand.

(2) la seiner Entàusserung : dans son exlérioration*

que ses moments sont des déterminations qui ne sauraient être séparées. Les déterminations réfléchies sont elles aussi liées par des rapports réciproques, mais leur connexion est simplement la connexion du verbe avoir, ce n'est pas la connexion de Yêtre en tant qu'identité réalisée de cette façon, c'est-à-dire en tant qu'universel. Par conséquent le jugement constitue d'abord la véritable particularité de la notion, car il exprime cette déterminabilité, ou différenciation de la notion où celle-ci ne garde pas moins son universalité.

Zusatz. On a l'habitude de considérer le jugement comme une liaison de notions, et de notions d'espèces différentes. Ce qu'il y a de vrai dans cette manière d'envisager le jugement, c'est qu'on y présuppose la notion comme principe du jugement et comme se produisant dans le jugement sous forme de différence. Ce qu'il y a d'erroné, c'est qu'on y parle de notions de différentes espèces; car la notion comme telle, bien qu'elle soit un être concret, est cependant essentiellement une, et Ton ne doit pas, par conséquent, considérer ces moments comme des espèces différentes. Et il n'est pas non plus exact de considérer le jugement comme une liaison (Yerbïndung) de parties, car lorsqu'on parle de liaison, on se représente les éléments qu'on lie comme existant en eux-mêmes, et hors de leur liaison. Cette manière extérieure de concevoir le jugement devient encore plus sensible lorsqu'on dit qu'on fait un jugement en ajoutant un prédicat au sujet. Par là on se représente le prédicat comme s'il n'existait que dans notre cerveau, d'où nous le tirerions pour l'ajouter au sujet, qui, de son côté, constituerait une existence extérieure

et indépendante. Cette conception du jugement est en opposition avec la copule. Lorsque nous disons « cette rose est rouge, » ou « cette peinture est belle, » nous ne voulons pas dire que c'est nous qui faisons que la rose soit rouge, ou que la peinture soit belle, mais que ce sont là les déterminations propres de ces objets. Une autre lacune qu'on rencontre dans la logique formelle c'est qu'elle ne présente le jugement que comme une forme accidentelle, et qu'elle ne démontre pas le passage de la notion au jugement. Cependant la notion n'est pas, ainsi que la conçoit l'entendement, un être immobile et inerte (processlos, sans processus), mais elle est bien plutôt, en tant que forme infinie, essentiellement active, elle est, pour ainsi dire, le punctum saliens de tout être vivant, et partant elle est l'être qui se différencie lui-même. Et c'est là le jugement. Je veux dire que le jugement est cette différenciation que posé en ellemême, et en vertu de sa propre activité, la notion, différenciation qui est aussi une particularisation {Besondêrung). La notion comme telle est déjà en soi le particulier; mais le particulier n'y est pas encore réalisé, et il ne fait qu'un avec l'universel (Voy. § clxv). C'est ainsi que le germe de la plante (Conf. § clxi) est déjà le particulier, c'est-à-dire la racine, les branches, les feuilles, etc.; mais il ne l'est d'abord qu'en soi, et il n'est posé comme tel qu'avec son éclosion, éclosion qui fait son jugement. Cet exemple pourra faire comprendre comment ce n'est pas seulement dans notre cerveau que résident la notion et le jugement, et que ceux-ci ne sont pas de simples opérations ou inventions de notre esprit. La notion est inhérente aux choses elles-mêmes, et celles-ci ne sont ce qu'elles

VÉRA. — Logique de Hegel. II. 45

sont que par elle, et, par conséquent, connaître les objets veut dire acquérir la conscience de leur notion. Lorsque nous portons un jugement, ce n'est pas nous qui ajoutons le prédicat à l'objet, mais nous considérons l'objet dans la détermination qui a été placée en lui par sa notion.

Page 1