CXCIV
Les différences ont disparu dans l'objet, et elles se trouvent en lui à l'état d'indifférence. Par là l'objet est l'être
(1) Voici la pensée de Hegel dans ce paragraphe : 1° Vobjet n'est qu'une nouvelle détermination de la notion, et le passage du sujet à l'objet n'est que le passage d'une détermination à l'autre, de la sphère subjective de la notion à sa sphère objective ; 2° c'est sur ce passage que repose la preuve ontologique, car quand on dit que la notion de Dieu contient ou ne contient pas son existence, on ne veut, et l'on ne peut vouloir dire qu'elle contient ou ne contient pas Y être, puisque la notion est, et qu'outre qu'elle est, elle possède d'autres déterminations plus complexes et plus profondes, mais seulement qu'il y a, ou qu'il n'y a pas un objet qui lui correspond. C'est donc l'impuissance où l'on est de comprendre ce passage qui fait qu'on repousse la preuve ontologique; 3° cependant, ceux-là mêmes qui admettent cette preuve n'en saisissent pas le sens véritable, car, au lieu de considérer la connexion de ces deux termes, ce passage de l'un à l'autre comme s'opérant au sein même de la nature divine, et comme ayant son fondement dans la nature, ils le considèrent comme une opération contingente et subjective de la pensée finie. Par là ils annulent cette démonstration, qui n'a une valeur qu autant qu'elle atteint et reproduit la réalité même de Dieu ; et comme ils ne lient la pensée et l'être infinis, et la pensée et l'être finis que par un lien extérieur subjectif et accidentel, ils défîgurent et mutilent l'infini lui-même. Cependant si la notion de Dieu contient son existence objective, il ne faudrait pas se représenter Dieu comme résidant tout entier dans ces deux déterminations. Ni la notion subjective, ni l'objet, ni la logique elle-même n'épuisent la nature divine, laquelle trouve son unité et la plénitude de son existence dans l'esprit. Voy. vol. Ier, §§ xxxvi, l, li, et son Traité sur les preuves de l'existence de Dieu, qui fait suite à la Philosophie de la Religion.
immédiat. ïl est de plus une totalité. Mais comme cette identité ne constitue que Yêtre-en-soi de ses moments, il est indifférent à regard de son unité immédiate, et il tombe ainsi dans les différences, dont chacune est une totalité. Dans l'objet se trouve, par conséquent, réalisée cette contradiction absolue d'existences multiples (1) complètement dépendantes et indépendantes tout à la fois.
REMARQUE
La définition : F absolu est l'objet : est contenue de la façon la plus expresse dans la monade de Leibnitz qui est un objet, mais un objet doué de la faculté de représenter l'univers. Dans son unité simple, la différence n'est qu'une différence idéale, et qui ne subsiste point. Rien ne vient du dehors dans la monade, qui est en elle-même la notion entière, et qui ne se distingue que par un développement plus ou moins grand. Cependant cette totalité simple se divise en une multitude de différences dont chacune constitue une monade indépendante. En même temps ces substances sont ramenées à un état de dépendance et à leur idéalité dans la monade des monades, et dans l'harmonie préétablie de leur développement. La philosophie de Leibnitz contient, par conséquent, la contradiction complètement développée.
Zusatz I. Lorsqu'on se représente l'absolu, Dieu, comme objet, et qu'on s'arrête à ce point de vue, sur lequel Fichte surtout a dans ces derniers temps appelé 1 attention, on a le point de vue de la superstition et de la frayeur servile. Sans doute Dieu est l'objet, et l'objet vis-à-vis duquel notre
(1) Les différents objets. Voy. paragr. suiy.
pensée et notre volonté particulière et subjective n'ont ni valeur ni vérité. Mais, en tant qu'objet absolu, Dieu n'est pas une puissance impénétrable et hostile au sujet, car il contient bien plutôt la subjectivité comme un moment essentiel de sa nature. C'est là ce qu'exprime la religion chrétienne, lorsqu'elle dit « que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, que tous les hommes soient heureux » . Pour que tous les hommes soient sauvés et qu'ils soient heureux, il faut qu'ils s'élèvent à la conscience de leur unité avec Dieu, et que Dieu cesse d'être pour eux un simple objet, et partant un objet de terreur. Ensuite, lorsque la religion chrétienne nous présente Dieu comme amour, et comme amour qui se révèle à l'homme par son Fils, qui ne fait qu'un avec lui, et qui se révèle à l'homme sous la forme humaine (als dieser einzelne Mensch) en accomplissant ainsi sa délivrance, la religion chrétienne nous enseigne par là que l'opposition de la subjectivité et de l'objectivité a été virtuellement vaincue, et que notre tache consiste à travailler à cette délivrance, en renonçant à notre subjectivité immédiate (en dépouillant le vieil Adam), et à reconnaître Dieu comme principe vrai et essentiel de notre moi. Si la religion et le culte consistent à triompher de cette opposition du sujet et de l'objet, la science aussi, et la philosophie surtout, n'aura d'autre but que de surmonter cette opposition en s'appuyant sur la pensée. La tâche de la science consiste à faire que ce monde objectif ne nous soit pas étranger, ou, comme on dit, que nous nous retrouvions en lui, ce qui signifie aussi qu'elle consiste à ramener le monde objectif à la notion, c'est-à-dire à ce qu'il y a de plus intime en nous. Ces considérations montrent tout ce
qu'il y a d'erroné clans cette façon d'envisager le sujet et l'objet comme formant une opposition inconciliable. Tous les deux s'appellent et se nient réciproquement. La notion subjective devient objet par sa vertu propre et sans le secours d'un terme, d'une matière étrangère, et l'objet, à son tour, n'est pas un être fixe et immobile (Starres und Processloses), mais son processus consiste à se reconnaître aussi comme sujet, ce qui amène son passage à la sphère de Vidée. Celui à qui ces déterminations du sujet et de l'objet ne sont pas familières et qui maintient leur opposition, celui-là verra ces déterminations abstraites, c'està-dire le sujet sans l'objet et réciproquement, lui glisser des doigts, et il lui arrivera de dire à son insu le contraire de ce qu'il aura voulu dire.
Zusatz II. L'objectivité contient le mécanisme, le chimisme et le rapport de finalité. L'objet déterminé mécaniquement est l'objet immédiat et indifférent. Cet objet contient bien la différence, seulement les différents objets sont indifférents l'un à l'égard de l'autre, et leur connexion n'est qu'une connexion extérieure. Dans le chimisme au contraire, l'objet se produit comme essentiellement différencié, de telle sorte que les objets ne sont ce qu'ils sont que par leurs rapports réciproques, et que leur différence constitue leur qualité. La troisième forme de l'objectivité, le rapport téléologique, est l'unité du mécanisme et du chimisme. Le but est de nouveau ce qu'est l'objet mécanique, une totalité renfermée en elle-même, mais en même temps vivifiée et agrandie par le principe de la différence qui s'est produit dans le chimisme, et c'est ainsi qu'il entre en rapport avec l'objet qui est devant lui. La
réalisation du but fait ensuite le passage de cette sphère à Vidée.
a) MÉCANISME (1),
§ GXCV.
L'objet 1°) dans son état immédiat n'est la notion qu'en soi, et celle-ci demeure d'abord en tant que notion sub-
(1) L'objet n'est ni le tout et les parties, ni la cause et l'effet, ni la substance et les accidents, mais il sort de toutes ces déterminations qui ont été façonnées par la notion subjective, — le jugement, le syllogisme, etc. — Il contient, par conséquent, ces déterminations à l'état simple et d'indifférence. Dans un objet, en effet (Dieu, Pâme, le soleil), la cause, la substance, l'individuel et le général, etc., se trouvent comme enveloppés et ramenés à l'unité, et si l'on prend une partie d'uu objet, on n'aura pas la partie d'un tout, mais une totalité. On ne doit pas, par conséquent, se représenter l'objet comme un atome, parce que l'atome n'est pas une totalité, mais plutôt comme la monade de Leibnitz, parce que la monade est une unité qui renferme virtuellement l'univers, bien qu'à la manière dont la conçue Leibnitz elle ne soit qu'un tout indéterminé et composé par la réflexion extérieure.
Pour bien saisir cette théorie, il faut 1° se représenter l'objet en lui-même et indépendamment de son opposition avec la pensée, le moi (dans ses déterminations logiques), qui n'existent pas encore ici, et qui doivent sortir de l'opposition de la notion subjective et de la notion objective. Ici la notion construit le monde objectif en y transportant tous les degrés précédents. 2° Il faut entendre le mol objet dans son acception la plus large, c'est-à-dire comme constituant l'objectivité ou le monde objectif. On peut entendre l'objet de deux façons. L'objet apparaît, d'une part, comme un ensemble d'existences multiples et immédiates qui se posent devant la notion subjective ou le moi (ce moi=moi de l'idéalisme de Fichte), et dont le moi s'empare, qu'il s'assimile et qu'il annule, pour se donner la conscience de lui-même et de sa valeur absolue. Eu ce sens, l'objet n'existe que pour le moi, et il n'a de raison d'être que comme un champ sur lequel le moi exerce son activité. D'un autre côté, l'objet apparaît comme un être qui existe en et pour soi, et où il n'y a ni limite ni opposition. C'est dans ce sens qu'on appelle objectifs la vérité, les chefs-d'œuvre de l'art, etc., parce qu'on les considère comme placés dans un état de liberté et comme échappant à toute condition subjective et contingente. Et bien que la vérité et les principes fassent leur apparition dans la conscience, et qu'ils lui appartiennent, on les appelle
jeclivc hors de lui, et toute déterminabilité est posée en lui comme un élément qui lui est extérieur (1). Par conséquent l'objet est l'unité d'éléments différents, mais une unité collective, un agrégat, et son action ne constitue qu'un rapport extérieur. C'est le mécanisme formel. Dans ce rapport et dans celte dépendance réciproque, les objets conservent en même temps leur indépendance; ils s'opposent extérieurement une résistance.
cependant objectifs, en ce qu'on les considère dans leur existence absolue ; et la connaissance ne consiste ici qu'à saisir l'objet tel qu'il est en et pour soi, et en éloignant tout élément arbitraire et contingent qui puisse altérer l'immutabilité et la nécessité de sa nature. — Mais d'abord il est aisé de voir que ces deux manières de concevoir l'objet dans ses rapports avec le sujet, s'appellent réciproquement l'une l'autre ; ce qui veut dire que, prises séparément, elles sont exclusives et fausses toutes les deux. Car ce moi qui s'empare de l'objet et qui se l'assimile, ne peut s'en emparer et se l'assimiler qu'autant qu'il est lié à l'objet par un lien intime et par une communauté de nalure. Et, d'un autre côté, cet objet qui apparaît dans la conscience, n'y apparaît que parce que la conscience est, pour a-iusi dire, sa demeure naturelle, et qui est faite pour la recevoir. En outre, la pensée est à la fois un principe subjectif et objectif. Et telles sont aussi la notion et la vérité. Ces lois absolues et objectives qui viennent se poser devant le moi sont, en tant que pensées, des pensées, et elles ne sont que des pensées. Et si la vérité est Yidentiié de la notion et, do son objet, la vérité est, comme la pensée, l'unité du monde subjectif et du monde objectif. Cette unité, nous la verrons se produire comme Idée. Par conséquent, il ne faut pas se représenter l'objet comme un terme extérieur au sujet, ou qui ne lui serait qu'accidentellement uni, mais comme un terme qui forme avec le sujet une unité indissoluble, de telle façon que, en se développant, l'objet développe, en les combinant avec ses propres déterminations, les déterminations du sujet. Seulement ici on n'a d'abord que l'objet ou la notion objective à l'état immédiat, et telle qu'elle est sortie du mouvement de la notion subjective; de sorte que l'objet n'a pas encore posé ses déterminations et que, partant, la notion subjective elle-même ne s'est pas encore objectivée.
(I) C'est-à-dire que l'objet, à son point de départ, ou dans son état immédiat, ne contient que virtuellement les déterminations de la notion, ses propres déterminations, ainsi que les déterminations de la notion subjective. Et ainsi ici le monde objectif n'est qu'un agrégat, un ensemble d'objets liés d'une façon extérieure. — Voy., pour la déduction de ces termes, § cxcix.
REMARQUE
De même que le choc et l'impulsion ne sont que des rapports mécaniques, de même nous ne connaissons que mécaniquement et de mémoire lorsque les mots n'ont pas de sens pour nous, et qu'ils demeurent comme extérieurs à la pensée et à la représentation qu'ils expriment. Par cela même les mots demeurent eux aussi extérieurs les uns aux autres, çt ils forment une série d'éléments sans signification et sans valeur. L'action, la piété, etc., sont également des faits mécaniques lorsqu'ils n'ont d'autre fondement que les formes du cérémonial, un père spirituel, etc., et l'homme, qui ne met pas sa pensée dans ses actions et sa volonté, leur demeure en quelque sorte étranger.
Zusatz. « Le mécanisme, en tant que première forme de l'objectivité, est aussi cette catégorie qui se présente à la réflexion dans la considération du monde objectif, et a laquelle la réflexion s'arrête bien souvent. Mais c'est là un point de vue superficiel et extérieur, qui est insuffisant dans la connaissance de la nature, et plus encore dans celle de l'esprit. Dans la nature, les rapports mécaniques sont les rapports les plus abstraits, et ils ne s'appliquent qu'à la matière élémentaire, et qui n'est pas encore développée (imaufyeschlossenen), tandis que les phénomènes physiques proprement dits, tels que les phénomènes de la lumière, de la chaleur, du magnétisme, de l'électricité, etc., ne sont plus de simples phénomènes mécaniques, comme la pression, le choc, la séparation des parties, etc. Et l'application de cette catégorie dans la sphère de la nature organique est bien moins légitime
encore, lorsqu'il s'agit de déterminer les caractères spécifiques de l'êfre organique, et parliculièremcnt la nutrition et la croissance des piaules, et la sensibilité animale. On doit considérer comme une erreur des plus graves, radicale même, que celle des physiciens modernes qui là où il s'agit d'une catégorie tout autre et bien plus haute que le mécanisme, s'obstinent, contre ce qu'on peut constater à la plus simple inspection, à ne voir que des rapports mécaniques, et se ferment ainsi la voie à une connaissance adéquate de la nature. Pour ce qui concerne le monde spirituel , ici aussi on abuse de cette catégorie, comme lorsqu'on dit, par exemple, que l'homme se compose d'âme et de corps, et qu'on considère l'âme et le corps comme unis par un lien purement extérieur; ou bien lorsqu'on se représente l'àme comme un assemblage de forces et de facultés indépendantes et placées l'une a côté de l'autre. Mais si l'on doit repousser ce point de vue lorsqu'il s'attribue une valeur absolue et qu'il prétend remplacer la connaissance suivant la notion (begrei fendes Erkennen), on doit, d'un autre côté, lui faire sa part, en tant qu'il constitue une catégorie logique universelle, laquelle n'est pas, par cela même, renfermée dans cette sphère de la nature d'où elle a tiré son nom, c'est-à-dire dans la Mécanique. C'est ce dont on pourra s'assurer si Ton porte son attention sur les autres parties de la science de la nature, la physiologie, par exemple. Car on pourra y constater des phénomènes mécaniques. Seulement, dans ces sphères, l'élément mécanique n'est plus l'élément caractéristique et essentiel, mais il remplit une fonction subordonnée. Et c'est ici que vient se placer cette remarque que lorsque dans la
nature l'action normale des plus hautes fonctions, des fonctions organiques, par exemple, est troublée, l'élément mécanique, qui occupait une place subordonnée, redevient prédominant. Ainsi, par exemple, celui qui souffre de faiblesse d'estomac éprouve une pression dans cet organe, après avoir pris de la nourriture, même en petite quantité, tandis que ce phénomène ne se produit pas chez celui dont l'estomac est dans son état normal. C'est à la même cause qu'il faut attribuer cette pesanteur qu'on éprouve dans les membres, lorsque le corps est dans un état maladif. Dans le domaine de l'esprit, cette catégorie joue aussi son rôle, bien qu'un rôle subordonné. C'est ainsi qu'on appelle, et avec raison, mécaniques, la mémoire et d'autres opérations, telles que lire, écrire, chanter, etc. Pour ce qui concerne la mémoire, l'élément mécanique appartient à sa nature ; et c'est là une circonstance que la pédagogie moderne, dans son zèle mal entendu pour l'intelligence, a négligée, et qui a souvent eu des conséquences fâcheuses dans l'éducation de la jeunesse. Ce qui constitue le caractère mécanique de la mémoire, c'est qu'elle saisit les signes, les sons, etc., dans leur rapport purement extérieur, et qu'elle les reproduit suivant le même rapport, habituant ainsi l'esprit à ne point porter son attention sur la signification et les rapports internes des choses. »
§ CXCVL
Cette dépendance suivant laquelle l'objet subit l'action n'existe en lui qu'autant qu'il est indépendant (paragraphe précédent), et comme il est la notion virtuellement (an skh) posée, l'une de ces deux déterminations ne s'y absorbe
pas dans l'autre, mais en se niant il enveloppe en lui-même sa dépendance, et c'est ainsi qu'il est réellement indépendant. On a ainsi, à la différence de l'extériorité de l'objet, extériorité que l'objet nie dans son indépendance, une unité négative, un centre, un sujet (1), par lequel l'objet se dirige lui-même vers le dehors et se met en rapport avec un autre objet. Mais cet objet a aussi un centre, et c'est aussi par son centre qu'il est en rapport avec l'autre centre, ce qui fait aussi qu'il a son centre dans l'autre objet; — 2°) C'est le mécanisme différencié. La chute, les désirs, la sociabilité, etc., sont des exemples de ce rapport.
§ GXCVII.
Le développement de ce rapport constitue le syllogisme où la négativité immanente en tant qu'individualité centrale d'un objet (centre abstrait) est mise en rapport avec l'autre extrême, les objets dépendants, par un moyen qui réunit en lui la centralité et la dépendance des objets : c'est le centre relatif; — 3°) Mécanisme absolu.