IDÉE
§ CCXIIÏ.
L'idée est le vrai en et pour soi, l' unité absolue de la notion et de l'objectivité. Son contenu idéal n'est rien autre chose que la notion dans ses déterminations. Son contenu réel n'est que la représentation d'elle-même (1), représentation qu'elle se donne à elle-même sous forme d'existence extérieure, et c'est en enveloppant cette forme dans son idéalité, dans sa puissance, qu'elle s'y conserve (2).
REMARQUE
La définition de l'absolu « l'idée est F absolu » est maintenant elle-même la définition absolue. Toutes les défini—
en particulier, sont une seule et même chose, de telle sorte que le but, en se réalisant, ne sort pas de lui-même et ne s'empare pas d'une matière qui lui est étrangère, mais qn'il ne fait que passer de son état abstrait et subjectif à son état objectif et concret. S'il semble se disperser et comme se perdre dans des moyens et des finalités multiples et finies, et se trouver en présence d'un monde mécanique qui s'oppose à sa complète réalisation, ce n'est là qu'une ruse de la raison, une apparence sous laquelle le but cache sa réalisation. Mais, en réalité, Je monde mécanique disparaît et se dissout, si l'on peut ainsi dire, au contact du but; et au milieu des finalités finies qu'il pose et qu'il annule, le but ne se détourne jamais de son objet, et ne brise jamais son unité. C'est ainsi que disparait l'opposition du but et du moyen, de la forme et du contenu, de la notiou subjective et de la notion objective, et que se trouve posée leur identité. La notion qui est arrivée à ce degré de son existence, c'est VIde'e.
(1) Seine Darslellung.
(2) Sich in ihr erhcilt : c'est-à-dire que l'idée ne se conserve dans le monde de la représentation, et par suite que le monde de la représentation n'est conservé, ne dure qu'autant qu'il est ramené à l'idée absolue. Si Hegel appelle réel le contenu de l'idée dans la représentation, ce n'est pas que son contenu idéal ne soit pas un contenu réel, car, au contraire, il constitue la plus haute réalité, mais, en lui donnant un nom, Hegel s'est conformé au langage ordinaire.
tions précédentes rentrent dans celle-ci. — L'idée est la vérité, car la vérité consiste dans la correspondance de l'objet avec sa notion ; ce qu'on ne doit pas entendre en ce sens que les choses extérieures correspondent à nos représentations, car il n'y a là que des représentations exactes que nous avons de ces choses (1). Dans l'idée il ne s'agit ni de telle chose (2), ni de représentations, ni des choses extérieures. Mais tout être réel, autant qu'il est dans la vérité (Ô), est l'idée, et il n'a sa vérité que par l'idée, et en vertu de l'idée. L'être individuel est un certain côté de l'idée, mais pour être ce qu'il est il lui faut aussi d'autres réalités, qui elles aussi apparaissent comme subsistant séparément pour soi. C'est seulement dans leur ensemble et dans leur rapport que se réalise la notion. L'individuel pour soi ne correspond point à sa notion, et cette limitabilité de son existence fait sa fini-té.
On ne doit pas considérer l'idée comme l'idée de quelque chose, aussi peu qu'il faut considérer la notion comme une simple notion déterminée. L'absolu est l'idée une et universelle qui, en se partageant (4), se spécialise clans un système d'idées déterminées, lesquelles cependant ne sont des idées qu'en revenant à l'unité de l'idée (5), à leur vérité. C'est en se partageant ainsi que l'idée est la substance une et universelle, mais dont la réalité développée et véritable consiste en ce qu'elle est comme sujet, et comme sujet en tant qu'esprit.
(1) Die Ich Dieser habe : que f ai de ces choses.
(2) Diesen : ceci, cette chose.
(3) Le texte dit : autant qu'il est ein Wahres, une chose vraie.
(4) Als urlhcdend : en tant (qu'idée) qui juge, divise.
(5) In die eine Idée: en revenant à Vidée une.
Ordinairement, lorsqu'elle n'a pas pour point de départ et d'appui une existence (1), l'idée est considérée comme un principe purement formel et logique. Mais c'est là une conception de l'idée qui appartient à ce point de vue où l'on n'accorde une réalité qu'aux choses sensibles, c'est-à-dire à ce point de vue où l'on ne s'est pas encore élevé à l'idée. — C'est aussi une fausse conception de l'idée que celle suivant laquelle on se la représente comme un être abstrait. L'idée est bien un être abstrait en ce sens qu'en elle le faux disparaît (2), mais en elle-même c'est un être essentiellement concret, parce qu'elle est la notion qui se détermine librement elle-même et qui se détermine comme réalité. Elle n'est qu'un être formel abstrait lorsqu'on considère la notion, qui est son principe (3), comme une unité abstraite, et non telle qu'elle est, c'est-à-dire comme notion qui par un retour négatif sur elle-même existe comme sujet (4).
Zasatz. Lorsque je sais comment quelque chose est, je possède la vérité. C'est ainsi qu'on se représente d'abord la vérité. Mais ce n'est là que la vérité dans son rapport avec la conscience, ou la vérité formelle, la simple justesse de la pensée. La vérité dans un sens plus profond consiste au contraire dans l'identité de l'objet avec la notion. C'est de cette vérité qu'il s'agit, par exemple, lorsqu'il est question d'un état véritable, ou d'une véritable œuvre d'art. Ces objets sont vrais, lorsqu'ils sont ce qu'ils doivent être, c'est-à-dire lorsque leur réalité correspond à leur notion.
(1) Eine Existenz : une existence particulière et sensible.
(2) Ailes Unwahre stch in ihr aûfzehrl : tout ce qui n'est pas vrai (c'està-dire l'être purement sensible, l'illusion, l'erreur) se consume en elle.
(3) C'est-à-dire son commencement, son point de départ.
(4) Als SubjcclivUit.
Ainsi considéré, le faux (dus Unwahre) est aussi le mauvais. Un homme mauvais est un homme faux, c'est-à-dire un homme qui n'est pas conforme à sa notion. En général, rien ne peut subsister où cet accord de la notion et de la réalité ne se rencontre pas. Le mauvais et le faux euxmêmes ne sont qu'autant et dans la mesure où leur réalité correspond à sa notion. L'absolument mauvais et l'absolument contraire à la notion tombent et s'évanouissent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes. La notion seule est ce par quoi les choses subsistent, ce que la religion exprime en disant que les choses sont ce qu'elles sont par la pensée divine qui les a créées et qui les anime. — Lorsqu'on parle de l'Idée, il ne faut pas se la représenter comme quelque chose d'inaccessible, et comme placée par delà les limites d'une région qu'on ne peut atteindre. Car elle est, au contraire, ce qu'il y a de plus présent, et elle se trouve dans toutes les consciences, lors même qu'elle y est voilée et faussée. — Nous nous représentons le monde comme un grand tout que Dieu a créé, et qu'il a créé de façon à s'y manifester à nous. Nous nous le représentons aussi comme gouverné par la divine Providence. Cela veut dire que la multiplicité des êtres est éternellement ramenée à cette unité d'où elle est sortie et où elle est conservée d'une façon conforme à cette unité. — La philosophie n'a eu, dès son origine, d'autre objet que la connaissance de l'idée, et tout ce qui mérite le nom de philosophie a eu la conscience d'une unité absolue, de cette unité que scinde l'entendement. — Que l'idée soit la vérité, ce n'est pas ici qu'il faut en demander d'abord la preuve ; car celte preuve est contenue dans la réalisation et le développement pré-
cédents de la pensée. L'idée est le résultat de ce développement, mais un résultat qu'il ne faut pas entendre comme si l'idée n'était qu'un être médiat, c'est-à-dire un être médiatisé par un autre que par elle-même. Ce qu'il faut dire plutôt, c'est que l'idée est à elle-même son propre résultat, et que comme telle elle est l'être à la fois immédiat et médiat. Les degrés de l'être et de l'essence, aussi bien que ceux de la notion et de l'objectivité,, ne sont pas dans leur différence des moments rigides (I) et qui s'appuient sur eux-mêmes, mais ils se nient eux-mêmes en vertu de leur dialectique, et leur vérité consiste à être des moments, et seulement des moments, de l'idée.