‹ Logique de HâegelChapitre 24 sur 134 · LA LOGIQUE, LA NATURE ET L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LA LOGIQUE, LA NATURE ET L'ESPRIT

matière, l'unité de l'idée se brise, et devient une unité extérieure. C'est là ce qui fait que l'idée est comme cachée et voilée dans la nature. Entre le soleil, les planètes, la terre et les êtres qui la couvrent, en un mot, entre les diverses parties de la nature, il y a une connexion, et il faut bien qu'il y en ait une, car ni le tout, ni les parties ne sau-

s'ils étaient parfaitement connus et parfaitement définis; c'est-à-dire on suppose que l'on sait ce que c'est que Dieu, et ce que c'est que le monde, et que Dieu et le monde sont complètement séparés, et que l'on sait également ce que c'est que la toute-puissance, et la liberté divine. C'est là ce qu'on suppose, mais ce qu'on ne sait point.

Or, sans insister ici sur ce côté vulnérable de l'argument, voyons s'il atteint le but qu'il se propose, c'est-à-dire, si en réalité il sauvegarde les perfections divines. Et, d'abord, si la liberté divine est une liberté de choix, Dieu est placé, comme l'homme, eutre le meilleur et le moins bon, et ce meilleur et ce moins bon ne peuvent pas être hors de lui, puisqu'on dit qu'il a tiré le monde du néant, mais bien en lui, dans sa pensée et dans sa nature. Et s'il a choisi le meilleur, il a laissé le moins bon dans sa nature ; et s'il a choisi le moins bon, sa liberté, et, parlant, sa nature entière est imparfaite et finie. Quant à sa puissance, si c'est la puissance de tout faire, et non la puissance d'agir conformément à la raison et à la nature éternelle des choses, qui est la nature immuable et éternelle des idées, et partant de Dieu lui-même, il n'y aura plus ni vérité, ni rapport absolu, rien d'immuable dans les choses. Et ainsi la matière ne serait pas pesante, et ne remplirait pas l'espace, parce qu'il est dans sa nature d'être pesante et de remplir l'espace, mais parce que Dieu le veut, et, s'il voulait le contraire, il pourrait le faire. Et l'espace lui-même ne serait pas ce qu'il est, avec son étendue, ses trois dimensions et ses autres propriétés, parce que telle est sa nature immuable et absolue, mais parce que Dieu le veut ainsi. Et, en étenJaut cette façon de raisonner à toute vérité, il n'y aurait pas de vérité qui serait telle par sa nature intrinsèque, mais parce que Dieu le veut. Après cela, on ne voit pas pourquoi on excepterait Dieu lui-même de ce renversement universel de toute vérité par sa puissance, et pourquoi on ne serait pas fondé à dire que Dieu est ce qu'il est, parce qu'il le veut, et que, s'il le voulait, il pourrait être autrement qu'il n'est. — Ainsi ce mystère de la création ex nihilo, auquel on a recours pour expliquer d'autres mystères, ou pour sauvegarder la perfection divine, non-seulement n'explique aucun mystère, non-seulement il ne sauvegarde pas les perfections divines, mais il trouble tous les rapports, bouleverse toutes les vérités, et va jusqu'à atteindre l'unité, l'immutabilité et la nécessité de la nature divine elle-même.

raient se concevoir sans elle. Mais c'est une connexion où le tout est extérieur aux parties et les parties sont extérieures au tout, et où, par suite, chaque partie est extérieure à elle-même. Car étant clans le temps et dans l'espace, le tout, ainsi que les parties, doivent apparaître, et exister comme des êtres séparés; chaque partie doit apparaître comme composée de parties, et comme un agrégat, et l'idée doit se manifester sous la forme d'une individualité limitée. On peut comparer la nature à une œuvre mécanique dont le but et l'unité ne sont pas en elle, mais hors d'elle, et dans l'idée suivant laquelle elle a été conçue et exécutée ; de telle façon, que chaque pièce du mécanisme est renfermée dans un espace limité, et agit dans l'ignorance de sa propre fonction et de son but particulier, ainsi que de la fonction et du but du mécanisme entier, el que celui-ci, à son tour, a son but et son centre hors de lui, et dans un autre principe. Et, en effet, le centre, l'unité de la nature ne saurait se trouver nulle part dans la nature. On peut dire de la nature qu'elle gravite vers un centre sans pouvoir l'atteindre, qu'elle est poussée par un effort, une tendance, une nécessité interne vers un idéal qu'elle pressent, qui s'agite obscurément en elle, mais qu'elle est impussante à réaliser. Le mouvementée changement, la vie et la mort peuvent être considérés comme les formes générales, et l'expression de cette aspiration universelle. Car l'être qui se meut, se meut parce que le principe vers lequel il se meut, et par lequel il est mû, demeure hors de lui. Si on le considère par rapport à l'espace, il se meut, parce qu'il ne remplit pas l'espace. Si on le considère par rapport' au temps, il se meut, parce qu'il diffère de lui-

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même dans des temps différents, ou qu'il ne peut être dans un temps ce qu'il est dans un autre. Et, enfin, et on le considère par rapport aux perfections en général, il se meut parce qu'il ne possède pas l'absolue perfection. Cette gravitation universelle de la nature marque ses limites, et h position qu'elle occupe par rapport à l'idée. Elle montre que l'idée est en elle, et qu'elle n'est pas en elle, qu'elle est en elle, non comme elle est, mais comme elle apparaît, non comme elle existe dans l'unité, l'immutabilité et l'éternité de sa nature, mais comme elle se manifeste dans le temps et dans l'espace, et dans la variété et la succession des êtres et des événements.

On pourrait dire encore : L'idée logique est la possibilité absolue, et partant la possibilité de la nature elle-même. De plus, elle est l'idée pure, l'idée qui n'a rien perdu de la simplicité et de l'indivisibilité de son essence, et dont rien ne vient troubler la transparence et la clarté. C'est là toute sa réalité. Mais par là même qu'elle n'est que la possibilité, elle n'est pas le tout. Eftepeut être toutes choses, et celles-ci ne peuvent être que conformément à elle; mais elle n'est pas toutes choses. C'est lace qui amène la nature. La nature c'est encore l'idée, mais l'idée en tant que nature, c'est-à-dire, l'idée qui pose la sphère de la réalité extérieure, ou de Y extériorité (1), pour me servir de

(1) L'espace est le premier moment de l'extériorité de l'idée, lequel se retrouve combiné avec d'autres éléments dans le temps, dans le mouvemeut et la matière. Chaque partie de l'espace est extérieure à une autre partie, comme chaque partie du temps, du mouvement, de la matière est extérieure à une autre partie du temps, etc. L'extériorité est, par conséquent, comme la base sur laquelle s'élève la nature. Voy. Hegel, Philosophie de la Nature.

l'expression hégélienne, et par là se manifeste; et qui, en posant la sphère de l'extériorité et en se manifestant, ne devient pas extérieure à un autre, et ne se manifeste pas à un autre, ou pour un autre qu'elle ; mais devient extérieure à elle-même, et se manifeste à elle-même, et pour ellemême (1). L'opposition de la logique et de la nature peut

(1) La notion que l'on se fait généralement de la manifestation consiste à se représenter la chose, ou l'être qui se manifeste comme se manifestant, non pour lui-même, mais pour un autre, ce qui fait qu'on ne considère pas les manifestations d'un être comme un élément essentiel de son existence et de son essence, mais comme un accident. Cela vient de cette absence d'une connaissance systématique qui, ainsi que nous l'avons signalé à plusieurs reprises, est la source principale de nos erreurs. Aussi, au lieu de poser les termes, on les présuppose; au lieu de construire un être d'après ses propriétés essentielles, ou son idée, on le prend tel qu'il est donné par la représentation extérieure, ou par uue aperception vague et indéterminée. C'est ainsi qu'on prend l'âme, ou Dieu, par exemple, et qu'on dit : L'âme et Dieu sont des êtres complets, qu'ils se manifestent, ou qu'ils ne se manifestent point, et s'ils se manifestent, ils se manifestent pour les autres, et non pour eux-mêmes. Et après s'être fait celte notion de la manifestation d'un être, lorsqu'on en vient à considérer le rapport de Dieu et de la nature, l'on dit bien que la nature est une manifestation de Dieu, mais qu'elle n'est nullement essentielle à la vie divine, et que Dieu n'en serait pas moins parfait sans la nature. — Mais, d'abord, une âme qui ne se manifesterait point ne serait qu'une abstraction. On peut dire, au contraire, que tout l'être, toute l'activité de l'âme consiste dans ses manifestations. Et, en se manifestant, l'âme ne se manifeste pas seulement à un autre qu'elle-même, mais à elle-même aussi, et elle ne peut se manifestera un autre extérieurement, sans se manifester à elle-même, ou se manifester à elle-même, sans se manifester extérieurement. Et si l'on prétend qu'elle peut se manifester à elle-même intérieurement, sans se manifester extérieurement, c'est qu'on commence par supprimer le corps et la nature, et qu'on suppose le corps et la nature comme n'existant pas, et l'âme comme pouvant se manifester à elle-même, non-seulement sans le corps, mais hors de la nature et de tout rapport matériel. Or, c'est là précisément le point qu'il faudrait démontrer, mais qu'on admet comme démontré. Et l'on se comporte de la même manière à l'égard de Dieu. Car on commence par se représenter Dieu comme un être parfait, sans, et hors de la nature; et puis, comme il faut bien expliquer la nature et les êtres qui vivent daus la nature, on dit que la nature est bien une manifestation de Dieu, mais uue manifestation

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