‹ Logique de HâegelChapitre 26 sur 134 · LV LOGIQUE, LA NATURE ET L'ESPRIT · texte numérisé non relu

LV LOGIQUE, LA NATURE ET L'ESPRIT

trouvent enveloppées, et pour laquelle sont faites la logique et la nature. La pensée n'est pas seulement ce principe des profondeurs duquel jaillit toute connaissance, mais elle constitue la plus haute essence et le point culminant de l'existence. Le vieil adage que l'homme est un microcosme, n'a de sens qu'autant qu'il s'applique à la pensée; car la pensée possède seule le privilège de se penser elle-même, et de penser toutes choses, et de penser toutes choses au dedans d'elle-même, et de les identifier avec elle-même en les pensant.

Il n'y a pas d'être, quelle que soit sa nature, qui échappe à la pensée, il n'y a pas de point dans l'espace que la pensée ne puisse atteindre. L'infini et le fini, les choses invisibles et les visibles, et celles que l'œil voit, et celles que lame voit, et celles qui sont dans le temps et dans l'espace, comme celles qui sont hors du temps et de l'espace, et la variété infinie des êtres avec leurs qualités et leurs rapports innombrables, avec leurs différences et leurs oppositions, tout vient se rencontrer dans les profondeurs de la pensée, tout vient s'unir en elle comme dans leur centre commun et indivisible. Bien plus, c'est dans et par la pensée que les choses atteignent à leur plus haute perfection; c'est en étant pensées qu'elles revêtent une beauté, et qu'elles acquièrent une valeur et une dignité qu'elles ne possèdent point en elles-mêmes.

Ce qui manque à l'idée pure (logique) pour devenir la plus haute réalité, c'est l'acte de la pensée, et ce qui manque à la nature pour devenir idée pure, c'est aussi la pensée* Car e/est dans la pensée que la nature atteint à son existence idéale et essentielle, tandis que hors de la pensée elle

n'a qu'une existence imparfaite, fragmentaire, sans lien interne ni unité.

Dans l'homme tout son être suppose la pensée, ou, pour mieux dire, est la pensée. Enlevez-lui la pensée, et il cessera d'être ce qu'il est, et retombera au rang des choses de la nature. Toute son activité jaillit de la pensée, et il n'y a pas une seule de ses œuvres et de ses manifestations, depuis les recherches les plus profondes jusqu'à la plus humble occupation, où la pensée ne tienne le premier rang, et ne soit le principe moteur de l'action. La volonté, l'imagination, la mémoire, la conscience, et la faculté ellemême qui est, pour ainsi dire, placée sur la limite de la nature et de l'esprit — la sensibilité — toutes supposent comme élément essentiel la pensée, et ne sont que des formes différentes, ou des instruments de la pensée. Car il y a pensée dans la sensation, comme dans tout autre état de l'esprit, et non-seulement c'est par la pensée que la sensation est intérieurement sentie, mais l'objet extérieur qui produit la sensation est également perçu par elle. Et ce n'est pas seulement telle sensation et tel objet, mais ce sont les idées de la sensation et de l'objet qui sont saisies par elle.

Mais si la pensée est ce qu'il y a de plus excellent dans l'homme, elle est aussi ce qu'il y a de plus excellent en Dieu. Dieu est l'absolue et. éternelle pensée, voilà la plus haute définition de Dieu. Toute autre définition n'exprime qu'un attribut, qu'une perfection subordonnée de la nature divine. Dieu est le bien, la vérité, l'amour, mais il est avant tout la pensée. Car le bien n'est pas la pensée, tandis que la pensée est à la fois la pensée et le bien, comme elle

LA LOGIQUE, LA NA'iUHK KT l'eSPRIT. tftl

est la vérité et l'amour. Et le bien pensé, on dans la pensée vaut mieux que le bien non pensé, ou séparé de la pensée. Car le bien qui n'est point pensé est un bien possible, ou un bien qui s'ignore lui-même, et qui, partant, n'est pas le bien vrai et partait. Et lorsqu'on dit que Dieu est la lumière, on veut dire que Dieu est la pensée, car la pensée est la lumière, et de plus est cette lumière de l'âme qui peut seule dissiper les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur, et pénétrer dans les profondeurs cachées de la vérité. Et lorsqu'on dit que Dieu aime le monde, on ne veut point dire qu'il sent le monde, et qu'il l'aime en le sentanl, mais qu'il pense le monde, et qu'il l'aime en le pensant. Mais s'il pense le monde, il pense l'idée même du monde, et il pense cette idée telle qu'elle existe dans sa pensée. Et c'est cette idée pensée, ou celte pensée, qui est le principe du monde, et la source de l'amour que Dieu a pour lui. Si, d'un autre côté, Dieu se pense lui-même, et qu'en se pensant luimême il pense son êlre et ses perfections, sa pensée sera la lumière et l'idéal de son êlre et de ses perfeclions, et la source de l'amour de lui-même et de sa souveraine félicité.

Telle est la pensée, le plus merveilleux et le plus divin de tous les êtres. En présence delà nature et de ses forces, à l'aspect des masses immenses qui remplissent l'espace, de la vaste étendue des mers, du soleil et des planètes, des corps innombrables qui ornent la voûte céleste, et de la variété infinie des êtres qui peuplent la surface de notre globe, nous sommes saisis d'étonnement et d'admiration. Que la pensée nous paraîtra^ en pi us digne d'admiration

si nous taisons réflexion que, non-seulement ces êtres, mais l'univers entier vient se concentrer en elle, et trouve en elle la conscience de lui-même, et sa plus haute perfection !

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