‹ Logique de HâegelChapitre 32 sur 134 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La philosophie 'n'a pas l'avantage que possèdent les autres sciences de pouvoir présupposer (1) soit son objet, comme s'il était immédiatement donné par une représentation, soit la méthode, qui doit diriger le commencement et la marche ultérieure de ses recherches, comme si elle avait été antérieurement déterminée. Elle a, à la vérité, le même objet que la religion ; car toutes deux ont pour objet le vrai, dans l'acception la plus élevée du mot, et en ce sens que Dieu est la vérité, et la seule vérité. Toutes deux traitent aussi des choses finies, de la nature et de l'esprit

(1) Yorausselzen : poser d'avance, présupposer. Eu effet, les autres sciences, par-là même qu'elles sont limitées, trouvent leur méthode et leur objet posés d'avance, et elles les acceptent tels qu'ils leur sont donnés parla représentation, sans s'enquérir de leur origine ni de leur valeur; tandis que la philosophie, qui est une science universelle et absolue, doit se donner elle-même sou objet et sa méthode. C'est là une première difficulté.

humain, ainsi que de leurs rapports, soit entre eux, soit avec Dieu. En ce sens, la philosophie peut présupposer la connaissance de son objet, sans cependant y attacher une grande importance; et cela parce que la conscience commence, dans l'ordre du temps, par se donner la représentation des objets avant d'en posséder la notion, et que ce n'est qu'en traversant la sphère des représentations et en y appliquant son activité, que l'esprit s'élève à la connaissance spéculative de la vérité.

Cependant, en examinant la chose attentivement, l'on voit que le but essentiel de la philosophie consiste à exposer les développements nécessaires de son contenu, et à démontrer aussi bien l'être que les déterminations de son objet. D'où l'on voit pourquoi la connaissance représentative ne saurait atteindre à ce résultat, jet pourqui on doit écarter ses présuppositions et ses affirmations, et tous les efforts qu'elle fait pour les légitimer. 11 faut ajouter que la difficulté qu'il y a à déterminer le commencement de la science vient également de ce que ce commencement, en tant que principe immédiat, donne naissance à une supposition, ou, pour mieux dire, est lui-même une supposition,

su.

La philosophie peut d'abord se définir d'une façon générale : l'investigation des choses par la pensée. S'il est exact de dire — et il l'est en effet — que l'homme se distingue de l'animal par la pensée, tout ce qui est humain n'est tel que parce qu'il est l'œuvre de la pensée. Mais comme la philosophie constitue un mode particulier de la

pensée, mode à l'aide duquel la pensée devient connaissance, et connaissance qui pénètre dans l'intimité des choses, la pensée philosophique a, par cela même, un caractère spécial qui la distingue de toute autre activité humaine, bien que les produits de la pensée humaine soient les produits d'une seule et même pensée. Car la pensée demeure identique avec elle-même, et ses différences viennent de ce que le contenu de la conscience, qui a son fondement dans la pensée, ne prend pas d'abord la forme de lapensée, mais celle du sentiment, de l'intuition et de la représentation, formes qui se distinguent de la pensée en tant que forme absolue (1).

REMARQUE

C'est une ancienne opinion et un adage vulgaire, que l'homme ne se distingue de la brute que par la pensée. C'est là, en effet, un adage vulgaire, et l'on doit s'étonner de se voir obligé de rappeler une si vieille croyance. Et cependant il faut la rappeler, en présence du préjugé de notre temps, qui sépare le sentiment et la pensée au point de les considérer comme opposés et hostiles, et qui prétend que le sentiment, et surtout le sentiment religieux, perverti et comme souillé par la pensée, menace de s'éteindre, et que la religion et la piété n'ont nullement leur fondement et leur racine dans la pensée. On oublie en cela que l'homme seul est apte à la vie religieuse, et que la religion n'est pas échue en partage aux animaux, pas plus que la moralité et la justice (2).

(1) Le texte a seulement : als form : eu tant que forme. Voy. sur ce point : Phénoménologie de l'esprit et notre écrit : Problème de l'absolu.

(2) C'est-à-dire que l'homme ne possède la moralité, la justice, etc., que

VÉRA. — Logique de Hegel. I. — 12

En séparant la religion et la pensée, on s'accoutume à n'avoir devant les yeux que celle sorte de pensée qu'on peut appeler réflexion ou pensée réfléchie, dont les pensées comme telles forment le contenu, et qui n'a la conscience que de ces pensées. Le peu de soin que l'on met à rechercher et à déterminer le caractère spécial qui distingue la pensée, telle que la détermine la philosophie spéculative, est ce qui attire à celle-ci les plus violents reproches et les plus graves difficultés. Puisque l'homme seul est fait pour la religion, pour le droit et la vie sociale, et qu'il n'est tel que parce qu'il est une substance pensante, la pensée ne demeure pas inactive dans ses rapports avec ces objets (1), que ceux-ci soient, d'ailleurs, comme sentiment, ou comme croyance, ou comme représentation. Tout au contraire, ces objets sont le témoignage vivant et l'œuvre de son activité. Seulement, autre chose est avoir des sentiments et des représentations déterminés et pénétrés par la pensée, autre chose est avoir sur ces mêmes sentiments et ces mêmes représentations des pensées. C'est d'après ces pensées, engendrées par cette réflexion touchant ces modes divers de la conscience, qu'on se fait une notion de la réflexion, du raisonnement, et d'autres procédés semblables, et ensuite de la philosophie elle-même.

11 arrive souvent qu'on tombe à ce sujet dans ce malentendu, savoir, qu'une telle pensée réfléchie soit la condition, et même la seule voie par laquelle on puisse s'élever à la ré-

parée qu'il pense, en entendant ici, par pensée, cette activité supérieure par laquelle l'homme connaît l'éternel et l'absolu, qui sont le fondement de la religion, de la justice, etc.

(1) C'est-à-dire, la religion, le droit, etc.

INTRODUCTION DE I11ÎGEL. 170

présentation et à la certitude de l'éternel et du vrai. Les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu (et aujourd'hui on en donne un plus grand nombre qu'autrefois) sont dictées par cette pensée que c'est seulement leur connaissance et la conviction qu'elles amènent, qui peuvent engendrer la connaissance et la conviction de l'existence de Dieu ; ce qui revient à dire qu'on ne pourrait manger que lorsqu'on connaît la composition chimique, végétale et animale des aliments, ou qu'on ne devrait pas faire la digestion avant d'avoir achevé l'étude de l'anatomie et de la physiologie. S'il en était ainsi, ces sciences seraient dans leur domaine, comme la philosophie dans le sien, nonseulement fort utiles, mais absolument nécessaires. Elles seraient môme tellement nécessaires, qu'elles n'existeraient pas du tout.

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