III
Le contenu de la conscience, de quelque espèce qu'il soit, peut se déterminer comme sentiment, comme intuition, image, représenlion, but, devoir, etc., et comme pensée et notion. Sentiment, notion, image, etc., sont, en ce sens, des formes diverses d'un seul et même contenu, qui demeure le mémo, soit qu'on le sente, qu'on en ait une intuition, qu'on se le représente, qu'on le veuille, soit qu'on le sente sans ou avec un mélange de pensées, etc., ou qu'on le pense en dehors de tout mélange. Dans l'une de ces formes, ou dans le mélange de plusieurs d'entre elles, le contenu est l'objet de la conscience. Mais dans cette objectivité du contenu les déterminabilités de ces formes
viennent se joindre à lui, ce qui fait que tel objet particulier paraît suivant chacune de ces formes, et que le contenu qui en soi est le même, peut paraître comme différencié.
REMARQUE
Les sentiments, les intuitions, les désirs, les volitions, etc., lorsqu'ils ne dépassent point les limites de la conscience (1), pouvant être nommés représentations, on peut dire, en général, que la philosophie a pour objet de mettre à la place des représentations, des pensées, des catégories, et surtout des notions. Les représentations peuvent être considérées, en général, comme des métaphores (2) des pensées et des notions. Avoir des représentations n'est point connaître ce que ces représentations signifient pour la pensée, ce n'est point entendre leur pensée et leur notion. Mais c'est aussi autre chose de posséder des pensées et des notions, et autre chose de savoir quels sont les représentations, les intuitions et les sentiments qui leur correspondent.
C'est à cela qu'il faut attribuer l'un des côtés de ce qu'on appelle inintelligibilité de la philosophie. La difficulté réside, d'une part, dans l'inaptitude, qui, au fond, n'est qu'un manque d'habitude, à penser d'une manière abstraite, c'est-
(1) C'est-à-dire qu'il ne suffit pas d'avoir la conscience d'une chose pour tn saisir la notion, parce qu'en ce cas l'on a sa représentation, l'on n'a pas sa notion. On pense, on ne se représente pas la notion, et l'acte par lequel on saisit la notion d'une chose est placé au-dessus de la sphère de la conscience, puisqu'il l'identifie avec la chose même, tandis que, dans la conscience, le sujet et l'objet, la pensée et la notion sont séparées. Voy. sur ce point : Philosophie de V Esprit, et Philosophie de la Religion.
(2) Metaphern : des images, et comme des enveloppes extérieures de la chose.
a-dire de saisir fortement les pensées pures, et de s'y mouvoir. Dans la conscience vulgaire, la pensée pure est altérée et troublée par les éléments ordinaires, soit sensibles, soit spirituels, et dans la réflexion et le raisonnement, par un mélange de pensées, de sentiments, d'intuitions et de représentations. Ainsi, dans toute proposition ayant un contenu sensible, comme, par exemple, « cette feuille est verte » , se trouvent mêlées des catégories, telles que les catégories de Y être, de l'individualité, etc. Mais c'est tout autre chose que de prendre pour objet les pensées ellesmêmes sans mélange.
L'autre côté de cette inintelligibilité vient de la prétention de vouloir retrouver dans la conscience, sous forme de représentation, ce qui y est comme pensée et notion. De là l'expression : qu'on ne sait ce qu'on doit faire d'une notion lorsqu'on l'a saisie, car on ne saurait penser dans une notion rien autre chose que la notion elle-même. Le sens de cette expresssion est qu'on veut retrouver dans une notion une représentation connue et ordinaire. Il semble que, lorsqu'elle est privée d'une représentation, la conscience sente lui manquer son propre terrain, le terrain sur lequel elle se croit solidement assise. Lorsqu'elle se trouve transportée dans la région pure des notions, elle ne sait plus dans quel monde elle est placée.
A ce titre, l'on trouvera bien plus clairs et bien plus intelligibles les écrivains, les prédicateurs et les discoureurs, qui débitent des connaissances vulgaires, que tout le monde sait par cœur, et qu'on comprend sans effort.
182 LNTIÏODUCTION DE HÉGEI