‹ Logique de HâegelChapitre 34 sur 134 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ainsi la philosophie aura d'abord pour objet, relativement à la conscience vulgaire, de démontrer la nécessité de son mode spécial de connaître, ou d'en réveiller le besoin ; relativement à la religion et à la vérité en général, de prouver qu'elle peut les connaître par elle-même et par sa vertu propre; relativement à la différence qui se produit entre elle et la religion, d'expliquer et de justifier les déterminations qui la distinguent de la religion.

On pourra se rendre compte provisoirement et comme par anticipation de cette différence et du principe qui s'y rattache, à savoir, que c'est en se transformant en pensées et en notions pures que le contenu de la conscience revêt sa forme véritable et, pour ainsi dire, brille de sa lumière propre, en se rappelant cette ancienne opinion suivant laquelle ce qu'il y a de vérité dans les objets et les événements, ainsi que dans les sentiments, les intuitions et les représentations, etc., ne saurait être saisi que par la réflexion. Et c'est là au moins ce qu'accomplit toujours la réflexion. Sentiments, représentations, elle transforme tout en pensées.

REMARQUE

Par cela même que la pensée est la forme spéciale sous laquelle la philosophie entend et façonne son objet, et que, d'un autre côté, tout homme est doué de la faculté de penser, on voit ici paraître, comme conséquence de ce point

INTRODUCTION DE HEGEL. ISo

de vue imparfait et exclusif qui omet la différence que nous avons signalée au § m, une opinion contraire à celle qui considère la philosophie comme une science inintelligible. Ici la philosophie est ordinairement traitée avec une sorte de dédain, car ceux-là mêmes qui ne s'en sont point occupés ne se gênent point avec elle, prétendant que pour philosopher et juger la philosophie, il suffit d'avoir une éducation ordinaire, et surtout le sentiment religieux. L'on accorde, à l'égard des autres sciences, qu'il faut les avoir cultivées pour les connaître, et que c'est en vertu de cette connaissance spéciale qu'on est autorisé à porter un jugement sur elles. L'on accorde également qu'il faut avoir appris et exercé le métier de cordonnier pour faire des chaussures, bien que chaque homme possède dans son pied une règle propre à l'initier à un tel métier, ainsi qu'une main et une aptitude naturelle pour l'exercer. Il n'y aurait donc que la philosophie qui n'exigerait ni étude, ni travail. Cette opinion, qui du reste est fort commode, a trouvé dans ces derniers temps un appui dans la doctrine qui proclame une science immédiate, une science par intuition (1).

En même temps, il est important de se bien pénétrer de ce principe, que le contenu de la philosophie n'est autre que celui qui se produit dans le domaine de l'esprit vivant pour former le monde, le monde extérieur et le monde intérieur de la conscience ; en d'autres termes, que lecon-

(1) Il fait allusion à la doctrine de Jacobi. Voyez plus bas, § lxi et suivants.

tenu de la philosophie est la réalité même. La conscience immédiate (1) de ce contenu, nous l'appelons expérience. Une ohservation attentive du monde distingue déjà ce qui, dans le vaste domaine de l'existence interne et externe, n'est qu'une apparence fugitive et insignifiante, d'avec ce qui a une vraie réalité. Comme la philosophie ne diffère que par la forme de la conscience vulgaire et de la manière dont elle saisit ce contenu, elle doit montrer l'accord de la réalité et de l'expérience. Sans doute, cet accord peut être regardé comme une justification extérieure d'une doctrine philosophique, mais l'on peut aussi, à un point de vue supérieur, poser en principe que la fin la plus haute de la science consiste à opérer par la connaissance de cet accord la conciliation de la raison réfléchie et de la raison vulgaire et de l'expérience.

REMARQUE

L'on trouve dans la préface de ma Philosophie du Droit, p. 19, ces propositions : Ce qui est rationnel est réel, et ce qui est réel est rationnel. Ces propositions bien simples ont été vivement attaquées, et elles ont paru extraordinaires à ceux-là mêmes qui ne veulent pas qu'on dise d'eux qu'ils n'admettent pas la philosophie, et aussi qu'ils n'ont pas de religion. Quant à la religion, il est superflu de la faire intervenir dans ce rapport, car sa doctrine de la Providence renferme d'une façon explicite ces propositions. Mais, pour en saisir la signification philosophique, il faut

(i) Das niichste bewusstseyn , c'est-à-dire, la première connaissance, la connaissance qui n'a pas encore été élaborée par la pensée.

non-seulement s'être élevé à cette connaissance que Dieu est réellement, qu'il est l'être le plus réel et la seule réalilé véritable, mais il faut aussi entendre, relativement à la forme, que l'existence est en partie phénomène [Erscheinung), et seulement en partie réalité (Wirklichkeit). Il arrive que dans la vie ordinaire on appelle, d'une façon arbitraire et accidentelle, réalité, le caprice, Terreur, le mal, et tout ce qui appartient à ce côté de l'existence, comme aussi toute chose passagère et périssable. Mais le sentiment ordinaire lui-même ne reconnaît pas une réalité véritable à une existence contingente , car une telle existence n'a que la valeur d'une possibilité, qui peut être aussi bien que n'être pas. Mais, lorsque j'ai parlé de la réalité, il était bien aisé de comprendre dans quel sens j'ai employé cette expression, puisque dans ma Logique (1) j'ai traité de la réalité, et que non-seulement je l'ai distinguée de la contingence, qui a, elle aussi, une existence, mais de Y être, de Y existence, et d'autres déterminations.

Plusieurs opinions s'élèvent contre la réalité de la raison. Il y en a qui ne voient dans les idées et l'idéal que des êtres chimériques, et dans la philosophie qu'un système de ces fantômes. Par contre, il en est d'autres pour qui l'idéal est quelque chose de trop excellent pour avoir une réalité, ou impuissant à la produire. Mais la séparation de la réalité et de l'idée plaît surtout à l'entendement, qui prend les rêves de ses abstractions pour des êtres véritables, et qui est fier de sa notion du devoir (2),

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