‹ Logique de HâegelChapitre 36 sur 134 · VIL · texte numérisé non relu

VIL

La réflexion en général contient le principe (en prenant ce mot aussi dans le sens de commencement) de la philosophie ; et elle a reparu avec toute son indépendance dans

(1) C'est-à-dire que dans son idée le monde est ce qu'il doit être, et qu'il n'y a que les existences et les événements particuliers, contingents et transitoires, qui peuvent n'être pas ce qu'ils devraient êlre.

INTRODUCTION DE HKGEL. 187

les temps modernes, après la information. Ce qui distingue la réflexion moderne, même à son début, c'est qu'elle n'est pas, comme elle l'était au commencement de la philosophie grecque, une réflexion abstraite, mais qu 'elle a pénétré dans la matière, en apparence indéterminée, du monde phénoménal , et qu'ainsi celte science mérite seule le nom de philosophie qui recherche l'universel et une mesure invariable dans cet océan d'individualités sensibles, le nécessaire et la loi dans ce désordre apparent de la contingence infinie, et qui, en même temps, puise son contenu dans l'observation et l'intuition externes et internes, c'està-dire dans cette nature et dans cet esprit vivants et réels, qui sont devant nous et en nous, et qui se manifestent à notre conscience.

REMARQUE

Le principe de l'expérience contient une détermination de la plus haute importance, à savoir, que l'homme doit exister et se retrouver lui-même dans l'objet, pour que celui-ci soit saisi et connu; ou, pour parler avec plus de précision, il faut que l'objet soit tellement lié à son existence que l'affirmation de lui-même et l'affirmation de l'objet soient inséparables. Il faut, disons-nous, que l'homme existe et se retrouve lui-même dans l'objet, qu'il y applique ses sens, ou ses facultés les plus hautes, et la conscience la plus in lime de lui-même.

Ce principe de l'expérience est le même que celui qui, de nos jours, a été appelé croyance, science immédiate, révélation extérieure, et plus spécialement révélation intérieure de la conscience. Nous appelons empiriques les doc-

trines qui partent de l'expérience. Mais, quelles qu'elles soient, ce que ces doctrines se proposent essentiellement, c'est la connaissance des lois et des principes, c'est-à-dire la théorie, ou la pensée des choses. C'est ainsi qu'on a donné le nom de philosophie de la nature à la physique de Newton. Et Hugues Grotius a fondé une théorie qu'on pourrait appeler philosophie du droit extérieur des Etats, en partant du rapprochement des conquêtes et des rapports des peuples, et à l'aide du raisonnement ordinaire (1).

Les Anglais attachent toujours au mot philosophie cette signification, et, à leurs yeux, Newton est le plus grand philosophe. L'on a même fini par faire figurer le mot de philosophie dans les catalogues des instruments de physique, et les fabricants ont appelé instruments philosophiques le thermomètre, le baromètre et tous les instruments qui ne sont pas classés parmi les appareils électriques et magnéliques. Et, cependant, c'est la pensée seule, et nullement un assemblage de fer et de bois qui est l'instrument véritable de la philosophie (2).

(1) L'induction qui s'appuie sur les faits, et, en général, le raisonnement construit d'après les règles de l'ancienne logique, et qui se distingue de la pensée philosophique et spéculative.

(2) Le journal publié par Thompson porte ce titre: Annales philosophiques ou Recueil (magazine) de chimie, minéralogie, mécanique, histoire naturelle, économie agricole et art. On peut se figurer par là de quelle façon sont traitées les matières qu'on nomme ici philosophiques.

Parmi les annonces d'ouvrages récemment publiés, j'ai trouvé dans un journal anglais le titre suivant : Art of preserving the hair on Philosophical principles, neally prinled in post 8, price 1 sh . — Art de préserver les cheveux, fondé sur des principes philosophiques, etc. — Par principes philosophiques on a vraisemblablement voulu entendre des principes de chimie, de physiologie, etc. {Note de l'Auteur.)

C'est de la même manière que l'économie politique, cette science qui est redevable de ses progrès aux travanx des derniers temps, a recule nom de philosophie, ou d'économie rationelle ou intellectuelle (1), comme on l'appelle en Allemagne (2).

Mais quelque utile que puisse être dans sa sphère ce genre de connaissances philosophiques, il faut d'abord se rappeler qu'il y a des objets, tels que la liberté, Y esprit, Dieu, qui appartiennent à un autre ordre de connaissances, et qu'on ne peut faire rentrer dans le cercle des premières. Si l'on ne peut, cependant, les faire rentrer dans le cercle de celles-ci, ce n'est pas qu'ils échappent à toute

(1) Le texte porte, der Intelligenz, économie de V intelligence.

(2) L'expression, principes philosophiques, on la rencontre très-fréquemment dans la bouche des hommes d'État d'Angleterre, môme dans les discussions publiques, lorsqu'elles roulent sur l'économie politique. Dans la séance de la Chambre des communes du 2 février 1825, à l'occasion de l'adiesse en réponse au discours du trône, Brougham s'exprimait ainsi : « Les principes élevés et philosophiques — et c'est bien là le nom qui leur convient — d'un homme d'Etat, touchant la liberté du commerce, sur l'admission desquels Sa Majesté a aujourd'hui félicité le Parlement, etc. »

Mais ce n'est pas seulement un membre de l'opposition qui tient ce langage. Dans le banquet annuel donné le môme mois par la Société des armateurs sous la présidence du premier ministre lord Liverpool, qui avait à ses côtés le secrétaire d'État Canning, et le payeur de l'armée, sir Charles Long, Canning, en répondant aux convives qui avaient porté sa santé, dit : « Une période nouvelle vient de commencer, où les ministres peuvent appliquer au gouvernement de ce pays les sages maximes d'une philosophie profonde. » Quelle que soit la différence de la philosophie anglaise et de la philosophie allemande, lorsqu'on voit ce mot employé ailleurs pour désigner quelque chose de plaisant ou de fastidieux, ou comme une sorte de sobriquet, on doit être fort aise de le voir souveut honoré par la bouche d'un homme d'État d'Angleterre.

(Note de l'Auteur.)

expérience. Car ils ne tombent pas, il est vrai, sous les sens, mais tout ce qui est dans la conscience est clans l'expérience. C'est môme là une tautologie (1). S'ils ne tombent pas sous l'expérience, c'est donc qu'ils sont infinis quant au conlenu.

REMARQUE

Il y a un ancien principe qu'on attribue ordinairement, bien qu'à tort, à Aristote, comme s'il exprimait le point fondamental de sa doctrine : « Nihilest in intellectu quod non prius fuerït in sensu » . C'est une erreur de croire que la philosophie spéculative rejette celte proposition. Mais elle maintient aussi l'autre principe : « nihil est in sensu quod non prius fuerit in intellectu », en y attachant la signification générale que le vouç, et,dans un sens plus profond, l'esprit est la cause du monde, et, d'une façon plus déterminée (2), que le sentiment moral et religieux est un sentiment, et, par conséquent, un fait d'expérience dont le contenu n'a sa racine et son siège que dans la pensée.

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