XIX
La logique est la science de l'idée pure, de l'idée dans l'élément abstrait de la pensée.
REMARQUE
Ce qui est vrai de toute notion présupposée de la philosophie en général est également vrai de cette détermination , ainsi que des déterminations contenues dans ces remarques préliminaires, à savoir, que ce sont des déterminations tirées d'une vue de l'ensemble.
On peut bien dire que la logique est la science de la pensée, de ses déterminations et de ses lois; mais la pensée comme telle ne constitue que la déterminabilité
(1) Die Wissenschafft des Logik.
(2) Vorbegriff: notion préliminaire, vue anticipée de la notion.
générale ou l'élément où l'idée se trouve à l'état d'idée logique. L'idée est la pensée non comme pensée purement formelle, mais comme totalité qui se développe elle-même dans ses déterminations et dans ses lois, et par suite, ces déterminations et ces lois elle ne les trouve pas en elle comme des éléments qui sont déjà en elle, et qui lui sont donnés d'avance, mais elle se les donne elle-même.
La logique est la science la plus difficile, en ce sens qu'elle n'a pas pour objet des intuitions, ni même, comme la géométrie, des représentations qui dans leur abstraction sont des représentations sensibles, mais des abstractions pures, et qu'elle exige la faculté et l'habitude de se concentrer dans la pensée pure, de la saisir fortement et de s'y mouvoir. D'un autre côté, on pourrait la considérer comme la science la plus facile, par là que son contenu n'est rien autre chose que la pensée et ses déterminations ordinaires, qui sont aussi les plus simples et les plus élémentaires. On peut dire également qu'elles sont ce qu'il y a de plus connu, Y être et le non être, la déterminabilité, la grandeur, Y êtreen-soi, Y être -pour -soi, Yun, le plusieurs, etc. C'est cependant cette connaissance qui rend plus difficile l'étude de la logique. Car, d'une part, on est facilement porté à croire qu'il n'y a aucune utilité à s'occuper des choses que l'on connaît déjà, et, d'autre part, il faut par cela même travailler à s'en faire une tout autre notion, ou, pour mieux dire, une notion opposée à celle qu'on en avait d'abord.
Quant à son utilité, on peut dire, d'abord, que la logique est utile au sujet dans ses rapports, en ce que le sujet en l'étudiant s'y donne une certaine éducation pour atteindre certains buts. Et cette éducation consiste en ce qu'il y
exerce sa pensée, car cette science est la pensée de la pensée, et qu'ainsi les pensées pénètrent dans son esprit sous forme de pensées. — Mais la logique est la forme pure de la vérité ou , pour mieux dire , elle est la vérité pure ellemême, et, par suite, elle est tout autre chose qu'un instrument utile. Si ce qu'il y a de plus important, de plus libre et de plus indépendant est aussi ce qu'il y a de plus utile, la logique sera aussi la science la plus utile. Mais, ainsi entendue, son utilité sera tout autre qu'un simple exercice formel de la pensée.
Zusatz 1 . La première question que nous devons nous poser est celle-ci : qud est l'objet de notre science ? Et la réponse la plus simple et la plus intelligible à celte question est : que cet objet est la vérité. La vérité : c'est là un mot fort sérieux, et qui exprime une chose plus sérieuse encore. C'est un mot et une chose qui doivent faire vibrer ce qu'il y a de plus intime en nous, si notre esprit et notre cœur sont dans leur état de santé. Mais avec la vérité surgit aussi le doute, s'il nous est donné de la connaître. Il semble qu'il y ait disproportion entre notre nature humaine bornée et l'absolue vérité; ce qui amène la question du rapport du fini et de l'infini. Dieu est la vérité : comment pouvons-nous le connaître? L'humilité et la modestie sont des vertus qui paraissent être en opposition avec une pareille tâche. — Mais l'on se pose aussi la question de savoir, si réellement la vérité peut être connue, pour justifier cette conclusion: qu'il vaut mieux vivre dans le cercle vulgaire des fins finies. On a cependant bientôt renoncé à une telle humilité. Un langage comme celui-ci: comment pouvons-nous, nous vermisseaux misérables, connaître la vérité, a cessé
d'être de mise, et à sa place on a vu paraître la vanité et la présomption de croire qu'on est d'une façon immédiate dans la vérité. — On a persuadé à la jeunesse qu'elle n'a qu'à se tenir debout et marcher pour posséder la vérité, — la vérité religieuse et politique. Et on lui a surtout fait comprendre à ce sujet que les plus âgés ne sont qu'une masse durcie, pétrifiée et plongée dans l'ignorance et l'erreur. La jeunesse est l'aurore de la vie, le vieux, monde est la nuit et les ténèbres. Si on lui conseille de s'occuper des sciences particulières, c'est seulement pour y trouver des moyens pour les fins extérieures de la vie. Ainsi, cette humilité qui éloigne de la connaissance et de la recherche de la vérité, est ici remplacée par la conviction que la vérité on la possède déjà complètement. Sans doute, la jeunesse est l'espoir de la vieillesse, car c'est elle qui doit faire avancer le monde et la science. Mais cet espoir on ne le place en elle qu'à la condition qu'elle ne demeure pas ce qu'elle est, et qu'elle entreprenne et accomplisse le rude travail de l'esprit.
Il y a aussi une autre façon d'être modeste à l'égard de la vérité. C'est cet air dédaigneux qu'on prend vis-à-vis d'elle, cet air que prit Pilate vis-à-vis du Christ. Qu'est-ce que la vérité? dit Pilate, entendant parla qu'il savait à quoi s'en tenir sur toutes choses, et qu'il n'y a rien qui mérite d'être pris au sérieux ; ce qu'exprimait aussi Salomon lorsqu'il disait que tout est vanité. — Ce qui reste, en effet, ici c'est seulement l'inanité subjective.
11 y a aussi une sorte de poltronnerie qui vient s'opposer à la connaissance de la vérité. L'esprit indolent est naturellement conduit à penser que la philosophie ne doit pas être prise au sérieux. On continue bien à apprendre la lo-
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gique, mais celle-ci doit nous laisser tels que nous sommes. On imagine que lorsqu'on s'élève au-dessus du cercle des représentations ordinaires. Ton s'engage dans une région dangereuse, qu'on se confie à un océan où l'on est ballotté en tous sens par les vagues de la pensée, et qu'après tout on revient aux rivages sablonneux des choses de ce monde qu'on a abandonnés pour rien, absolument pour rien. Le monde nous apprend ce que produit cette façon de voir. On peut devenir habile, acquérir un grand nombre de connaissances et la routine d'une profession, et se donner une éducation pour atteindre ses fins particulières. Mais c'est tout autre chose que de façonner son esprit pour sa tin la plus haute et de travailler pour la réaliser. Espérons que la jeunesse de notre temps est animée du désir de quelque chose de meilleur, et qu'elle ne sera point satisfaite d'un savoir superficiel, de l'ombre du vrai savoir.
Zusatz 2. Que la pensée soit l'objet de la logique, c'est ce qu'on admet généralement. Mais on peut avoir de la pensée une opinion fort mince, comme on peut en avoir une très-haute. L'on dit, d'un côté : ce n'est là qu'une pensée ; entendant par là que la pensée n'est qu'un élément subjectif, arbitraire et contingent, et qu'elle n'est pas la chose même, le vrai, le réel. Mais l'on peut, d'un autre côté, s'en faire une haute opinion, et l'entendre de cette façon qu'elle seule peut saisir ce qu'il y a de plus élevé, la nature divine, et que les sens ne peuvent rien nous faire connaître de cette nature. On dit : Dieu est esprit, et c'est en esprit et en vérité qu'il veut qu'on l'adore. Mais l'être sensible, on l'accorde, n'est pas l'être spirituel; et ce qu'il
y a de plus intime dans l'être spirituel est la pensée, de telle sorte que c'est l'esprit qui seul peut connaître l'esprit. L'esprit peut, il est vrai, être et se savoir comme esprit sensible — dans la religion, par exemple, — mais autre chose est le sentiment comme tel, ainsi que la forme du sentiment, autre chose est le contenu du sentiment. Le sentiment comme tel est en général la forme de l'être sensible, forme que nous avons commune avec l'animal. Cette forme peut bien s'emparer du contenu concret, mais ce contenu n'appartient pas à cette forme. La forme du sentiment est la forme la plus inadéquate au contenu spirituel. Ce contenu, Dieu luimême, n'est dans sa vérité que dans la pensée et comme pensée. En ce sens la pensée n'est pas simple pensée (subjective, arbitraire, etc.), mais elle est bien plutôt la plus haute et, vue de plus près, la seule forme sous laquelle l'être éternel et absolu puisse être saisi.
Il en est de la science de la pensée comme de la pensée. On peut en avoir une haute ou une mince opinion. On peut penser, dit-on, sans la logique, de même qu'on peut digérer sans l'élude de la physiologie. Que l'on ait étudié la logique, cela ne fera pas qu'on ne pense après comme on pensait avant. Peut-être pensera-t-on plus méthodiquement, mais la différence sera minime. Sans doute, si l'œuvre de la logique ne consistait qu'à faire connaître l'activité de la pensée purement formelle, elle n'accomplirait que ce qu'on aurait pu tout aussi bien accomplir d'une autre façon. Dans le fait, l'ancienne logique s'était placée sur ce terrain. Mais il faut dire que même la connaissance de la pensée, en tant qu'activité purement subjective, rehausse l'homme et a un intérêt pour lui ; car c'est
en connaissant ce qu'il est, et ce qu'il fait, que l'homme se distingue de la brute. Mais, d'un autre côté, la logique occupe aussi un haut rang comme science de la pensée, par là que la pensée peut seule atteindre à la vérité. Puis donc que la science logique considère la pensée dans son activité et dans ses produits (la pensée n'est pas une activité sans contenu, car elle engendre des pensées qui sont les pensées), son contenu sera le monde suprasensible, et son œuvre consistera à se mouvoir dans ce monde. L'objet des mathématiques ce sont le nombre et l'espace abstraits. L'être mathématique est un être encore sensible, bien qu'abslractivement sensible. Mais la pensée se sépare aussi de cette sphère extrême de l'être sensible, et se meut librement en elle-même, elle s'éloigne de toute sensibilité externe et interne, et repousse toute tendance et tout intérêt particuliers. Par là que la logique se place sur ce terrain nous devons nous faire d'elle une plus haute notion que celle qu'on s'en fait ordinairement.
Zusatz 3. Le besoin de saisir la logique d'une façon plus profonde que comme science de la pensée purement formelle est né de l'intérêt qu'ont éveille la religion, l'état, le droit, la vie sociale. Autrefois on ne voyait rien de dangereux dans la pensée, et on ne se hâtait pas de s'en débarrasser. On pensait Dieu, la nature, l'État, et on avait la conviction que ce n'était pas par les sens, ou par des représentations et des opinions contingentes, mais par la pensée seule, qu'on pouvait s'élever à la connaissance de la vérité. En avançant sur cette voie on finit par découvrir que les rapports les plus élevés de la vie se trouvaient par là ébranlés. On vit que la pen-
sée enlevait au monde positif sa puissance, que les législations tombaient comme en holocauste devant elle, que la religion n'échappait pas à ses attaques, que les doctrines religieuses établies et qu'on considérait comme des révélations, et les vieilles croyances s'évanouissaient à son souffle. Telle est, par exemple, la position hostile que prit la philosophie grecque vis-à-vis de la vieille religion dont elle anéantit les représentations. Et ces attaques contre la religion et l'État, ces deux choses essentiellement unies, amenèrent le bannissement et la mort des philosophes. C'est ainsi que la pensée a affirmé sa puissance dans la réalité, et qu'elle a exercé l'action la plus extraordinaire. Et c'est là aussi ce qui a attiré l'attention sur sa puissance, et ce qui a fait qu'on a commencé à examiner de plus près ses prétentions, et qu'on a cru trouver qu'elle s'attribue trop, et qu'elle entreprend ce qu'elle ne peut accomplir. Car au lieu de s'élever à la connaissance de Dieu, de la nature et de l'esprit, en d'autres termes, au lieu de s'élever à la connaissance de la vérité, elle a renversé la religion et l'État. De là est venu le besoin de justifier la pensée sur ses résultats. Et c'est la recherche sur la nature et les droits de la pensée qui fait en grande partie l'intérêt de la philosophie des temps modernes.
Si nous prenons la pensée dans sa représentation la plus immédiate, nous la verrons apparaître d'abord dans sa signification subjective ordinaire, savoir, comme une des activités ou facultés à côté d'autres facultés, telles que la sensibilité, l'intuition, l'imagination, le désir, la vo-
Ion té, etc. Son produit, la déterminabilité ou forme de la pensée, sera l'universel, l'abstrait en général. La pensée, en tant qu'activité est, par conséquent, l'universel actif et qui se fait lui-même par son activité, puisque son produit est aussi l'universel. La pensée représentée comme sujet est l'être pensant, et l'expression simple qui désigne le sujet existant comme être pensant est moi.
REMARQUE
Les déterminations que j'indique ici et dans les paragraphes suivants ne doivent pas être considérées comme de simples assertions, ou comme l'expression de mes opinions personnelles sur la pensée. Cependant, comme dans cette exposition préliminaire, il ne peut y avoir de déduction oude démonstration, elles peuvent être considérées comme des faits, et chacun, lorsqu'il portera son attention sur ses pensées, pourra constater empiriquement dans sa conscience, que le caractère d'universalité, ainsi que les autres déterminations que je vais signaler, se rencontrent dans la pensée. Bien entendu, pour observer les faits de conscience et entendre ces représentations, il faut l'habitude de la réflexion et de l'abstraction.
Déjà dans cette exposition préliminaire, on voit se produire la différence de la perception sensible, de la représentation, et de la pensée. C'est une différence décisive pour l'intelligence de la nature et des diverses espèces de la connaissance. Ce sera donc éclaircir ce dernier point que de marquer ici cette différence (1). Pour expliquer la per-
(1) Voy. sur cette différence, Philosophie de l'Esprit, § 419 et suivants; et Philosophie de la religion, vol. I, ch. Il et III. Cf. aussi Philosophie delà nature, vol. I, § 254-259.
ception sensibleon a d'abord recours aux sens, ou aux organes des sens. Mais l'expression, organe des sens, ne fournit aucune détermination relativement à ce qui est saisi dans la perception sensible. La différence de la perception sensible et de la pensée consiste en ce que la détermination de la première est l'individualité (1), et comme l'individuel (l'être tout à fait abstrait et, pour ainsi dire, à l'état d'atome), est aussi en rapport dans la perception sensible les choses sont extérieures les unes aux autres (2), et dans cette extériorité leurs formes abstraites les plus immédiates sont la juxtaposition et la succession.
Le contenu de la représentation est bien aussi cette matière sensible, mais c'est une matière que je me suis appropriée, parce que ce contenu réside en moi, et qu'il y a revêtu une forme simple, générale et réfléchie.
Cependant, outre cette matière sensible, la représentation a aussi pour contenu une matière qu'elle tire d'une autre source, c'est-à-dire de la pensée qui a conscience d'ellemême. Telles sont, les représentations du droit, de la moralité, de la religion et de la pensée elle-même, ce qui fait qu'on ne voit pas aisément en quoi consiste la différence de ces représentations et des pensées de ce contenu ; car ici l'on a un contenu qui est la pensée et aussi une forme générale, forme que d'ailleurs ce contenu a déjà reçue par
(1) Einzelnheit. Dans la perception sensible on n'établit que des rapports superficiels et extérieurs, et en général des rapports de temps et d'espace. Le texte n'a pas perception sensible, mais simplement, das Sinnliche, l'élre sensible, expression plus générale et qui embrasse les différentes formes de la sensibilité.
(2) Le texte dit: ist das Sinnliche ein Aussereinander : l'être sensible est une extériorité.
cela même qu'il est en moi, et en général parce qu'il est une représentation. Mais le caractère de la représentation, même sous ce rapport, consiste en ce que le contenu y demeure dans un état d'individualisation et d'isolement. Les représentations du droit, de la justice, et d'autres déterminations analogues n'y sont pas, il est vrai, juxtaposées comme dans l'être sensible, l'une hors de l'autre dans l'espace. Elles apparaissent successivement dans le temps, mais leur contenu n'est pas soumis à la succession du temps; il ne change ni ne passe avec lui. Cependant ces déterminations virtuellement (I) spirituelles existent à l'état d'individualisation et d'isolement (2), dans la large circonscription de la généralité interne abstraite de la faculté représentative (3). Ce sont des représentations simples, mais simples dans cet état de séparation. C'est ainsi qu'on a la représentation du droit, du devoir, de Dieu, etc. Maintenant la représentation s'arrête à cette détermination, savoir, que le droit est le droit, que Dieu est Dieu, ou bien elle reçoit une détermination plus développée telle que : Dieu est le Créateur du monde, omniscient, toutpuissant. Mais, dans les deux cas, on ne fait qu'énumérer une série de déterminations simples et isolées, qui, malgré le lien qui les unit dans le sujet, demeurent distinctes et sé-
(1) An sich: en soi et non pour soi: c'est-à-dire que Ton n'a ici que des détermiuations imparfaitement spirituelles, par là que l'esprit n'y est pas en tant qu'esprit proprement dit, en tant qu'esprit dans sa forme concrète et dans son unité.
(2) V ' ereinzelung .
(3) La représentation (dai Vorstellen : le représenter) est précisément une généralité abstraite, parce qu'elle laisse les déterminations da-1 °et étal d'isolement.
parées. Ici l'on voit le rapport de la faculté représentative et de l'entendement. Ces deux facultés ne diffèrent entre elles qu'en ce que l'une, l'entendement, introduit dans les déterminations isolées des représentations les rapports du général et du particulier, de cause et d'effet, etc., et, par conséquent, des rapports marqués d'un caractère de nécessité, tandis que la faculté représentative se borne à placer les représentations l'une à côté de l'autre, et à ne les lier que d'une façon indéterminée et par la simple copule^ (1). — L'on peut dire qu'en général la philosophie n'a d'autre objet que de transformer les représentations en pensées, et en outre les simples pensées en notions. C'est là une différence qu'il importe avant tout de signaler entre la représentation et la pensée.
Ensuite si l'individualité et l'extériorité sont les déterminations de l'être sensible, il faut dire que ces déterminations sont, à leur tour, elles aussi des pensées et le général. On verra dans la logique que la pensée et le général consistent précisément à être eux-mêmes et leur contraire, que la pensée saisit et franchit ce dernier, et que rien ne saurait lui échapper. Par là que le langage est l'œuvre de la pensée, on ne peut aussi rien exprimer par le langage qui ne soit pas le général. Ce qui n'est qu'une opinion n'appartient qu'à moi, en tant que tel individu particulier. Mais si le langage n'exprime que le général, je ne saurais exprimer ce qui n'est que mon opinion. Et ce qui ne peut être exprimé, le sentiment, la sensation, n'est pas ce qu'il y a de plus important et de plus vrai, mais bien plutôt de plus insigni-
(l) Auch : et y aussi»
PRÉLIMINAIHES. 2*2o
fiant et de moins réel. Lorsque je prononce ces mots : Y individu, cet individu, ici, à présent, j'exprime des notions générales; et bien que par tout et chacun , par cet ici et cet à présent — serait-ce même on ici on un à présent sensible — on veuille désigner des choses individuelles, tous ces mots expriment le général. De même, lorsque je dis moi, j'entends par là le moi que je suis, et qui exclut tous les autres moi. Mais ce que j'appelle moi est chaque moi, qui, comme le mien, exclut tous les autres. — Kant s'est servi d'une expression impropre, lorsqu'il a dit que le moi accompagne toutes nos représentations, toutes nos sensations, tous nos désirs. Le moi est le général en et pour soi, tandis que la communauté (1) est bien, elle aussi, une forme, mais une forme extérieure du général. Tous les hommes ont cela de commun avec moi qu'ils sont des moi, de même que toutes mes sensations, toutes mes représentations ont cela de commun entre elles d'être miennes. Mais le moi comme tel dans sa forme abstraite est ce rapport simple avec soi-même, où l'on fait abstraction de toute représentation, de toute sensation, de tout état, ainsi que de toute particularité résultant du caractère, du talent, de l'expérience, etc. En ce sens le moi constitue l'existence du général tout à fait abstrait, de l'être abstractivement libre. Par conséquent, le moi est la pensée en tant que sujet (2), et par
(1) Gemeinschaftlichkeit. En effet, une chose n'est pas générale parce qu'elle est commune à plusieurs autres, mais elle est commune à celles-ci parce qu'elle est générale. La généralité lui est, par conséquent, essentielle, et ne peut en être séparée, tandis que le fait de mettre en rapport, et de lier par des caractères communs les choses ne constitue pour elles qu'un état et une forme purement extérieurs.
(2) Das Denken als Subject. Voy. sur ce point : Inlrod. à la Philosophie de Hegel, ch. VI, et plus loin, § 23.
là que moi je suis présent dans toutes mes sensations, dans toutes mes représentations, dans tous mes états, etc., la pensée est présente dans toutes ces déterminations, et est la catégorie qui toutes les pénètre.
Zusatz. . — Lorsqu'il est question de la pensée, celle-ci apparaît d'abord comme une activité subjective, comme une faculté semblable à d'autres facultés que nous possédons, telles que la mémoire, la représentation, la volonté, etc. Si la pensée n'était qu'une simple activité subjective, et que comme telle elle constituât l'objet de la logique, elle aurait, comme les autres sciences, son objet déterminé. Mais on ne voit pas, d'abord, pourquoi on ferait de la pensée l'objet d'une science spéciale, tandis qu'on n'en agit pas de même à l'égard de la volonté, de l'imagination, etc. Il y a, cependant, une raison pour cette exception en faveur de la pensée : c'est qu'on accorde une importance spéciale à la pensée en ce qu'elle constitue la vraie nature humaine, ce par quoi l'homme se distingue de l'animal. — Apprendre à connaître la pensée mêmecommesimple activité subjective, c'est une étude qui a aussi son importance. Les déterminations de la pensée ainsi envisagée sont des règles et des lois dont on acquiert la connaissance par l'expérience. La pensée considérée dans ce rapport d'après ses lois c'est là ce qui fait le contenu de la logique ordinaire. Aristote est le fondateur de cette logique. Il a voulu rendre par là à la pensée la puissance qui lui appartient en tant que pensée. Notre pensée est une chose très- concrète, mais on doit distinguer dans la complexité du contenu ce qui appartient à la pensée, ou forme abstraite de l'activité. Un lien invisible, spirituel, l'activité de la pensée, unit ce contenu, et c'est ce
lien, cette forme comme telle qu'Aristote a mise en lumière et déterminée. Cette logique d'Aristote a formé la science logique jusqu'à nos jours. Elle a reçu des accroissements, surtout de la main des scholastiques, mais ces accroissements n'ont été que de simples développements qui n'en ont pas augmenté la matière. Par rapport à cette science l'œuvre des temps modernes a consisté principalement, d'une part, à éliminer plusieurs déterminations logiques d'Aristote et des scholastiques, et, d'autre part, à y enter un grand nombre d'éléments psychologiques. Ce qui fait l'importance de cette science c'est qu'on y apprend à connaître les procédés delà pensée finie, et c'est une science rationnelle, si elle répond à son objet, l'objet qu'elle présuppose. On ne saurait nier que l'étude de cette logique formelle ait son utilité, en ce que par elle on dégage (1), comme on dit, le cerveau, on apprend à se concentrer, et à abstraire, tandis que dans la conscience ordinaire on a affaire à des représentations sensibles qui se mêlent et se confondent. Au contraire, en abstrayant, l'esprit se concentre en un seul point, et acquiert ainsi l'habitude de vivre de la vie intérieure et de pénétrer dans l'intimité des choses. La connaissance des formes de la pensée finie peut fournir un moyen pour la formation des sciences empiriques, qui procèdent suivant ces formes, et c'est en ce sens qu'on a considéré la logique comme un instrument. Maintenant, on peut en user plus largement à l'égard de la logique, et dire que ce n'est pas pour son utilité, mais pour elle-même qu'il faut l'étudier, car les choses excellentes on
(i) Wird der Kopf ausgeputzt: on netloie la tête,
VÉRA,' — Logique de Hegel. I, — 15
doit les rechercher pour elles-mêmes, et non en vue de leur utilité : ce qui est vrai. Mais il faut dire en même temps que les choses excellentes sont aussi les plus utiles, car elles constituent le principe substantiel qui est par luimême, et qui est comme le suppôt des fins particulières qu'il fait avancer et conduit à maturité. Puisque les fins particulières ne sont pas ce qu'il y a de plus excellent, elles ne se réalisent que par l'action de ce qu'il y a de plus excellent. La religion, par exemple, a une valeur absolue en elle-même, mais elle porte aussi, et conserve en elle les autres fins. Le Christ dit : cherchez d'abord le royaume de Dieu, et le reste vous tombera en partage.— - C'est seulement en atteignant l'être absolu que les fins particulières peuvent se réaliser.