XXV
L'expression, pensées objectives, indique cette vérité, que Y objet absolu ne doit pas être le but exclusif de la philosophie. Mais elle montre en même temps qu'il y a une opposition, et une opposition autour de laquelle tournent l'intérêt et l'importance de la philosophie de notre temps, et le problème delà vérité et de la connaissance. Si les déterminations delà pensée ne peuvent pas s'affranchir de l'opposition, c'est-à-dire si elles sont finies, elles sont inadéquates à la vérité absolue, et la vérité demeure étrangère à la pensée. La pensée qui n'engendre que des déterminations finies, et qui se meut dans leurs limites est l'entendement, dans le sens strict du mot. Les déterminations de la pensée sont finies de deux manières. Elles sont finies lorsqu'elles ne sont que des déterminations subjectives, et qu'elles sont dans une opposition permanente avec l'objet; elles sont aussi finies lorsqu'elles ont un contenu limité, par suite soit de leur opposition réciproque, soit de leur opposition avec l'absolu. — Nous devons maintenant examiner les diverses positions que prend la pensée vis-à-vis de
l'objet (1), et cette réponse sera comme une introduction plus déterminée à la logique. Elle nous conduira à son point de vue, et élucidera la signification qu'elle a ici reçue.
REMARQUES
Dans ma Phénoménologie de l'Esprit, que pour cette raison, en la publiant, j'ai présentée comme constituant la première partie de la science (2), je suis parti de la première et la plus simple apparition de l'esprit, et j'ai développé son mouvement dialectique jusqu'au point de vue de la connaissance philosophique, dont la nécessité se trouve développée par ce mouvement. Mais l'on ne pouvait se borner dans cette recherche à étudier les éléments formels de la conscience (3). Car le point de vue de la connaissance philosophique est le point de vue le plus riche et le plus concret, et par suite en se produisant comme résultat, il présuppose aussi les formes concrètes de la conscience, telles que la morale, la vie sociale, l'art, la religion. Voilà pourquoi le contenu et l'objet propre des diverses parties de la connaissance philosophique se trouvent comme par
(1) Le texte dit: die dem Denken zur Objectivildt gegebenen Stellungen, les positions données à la pensée à l'égard de l'objectivité. En effet, ces diverses positions ce n'est pas la pensée elle-même qui les pose, mais elles lui sont données. Ce qu'on a donc ici ce n'est pas la pensée véritable, la pensée absolue pour laquelle il n'y a qu'une seule position, et une position qu'elle pose elle-même, mais la pensée phénoménale et représentative.
(2) La première partie en ce sens qu'elle est comme une introduction à la connaissance philosophique proprement dite.
(3) Das Formelle des blossen Bewustseyns : l'être, la nature formelle de la simple conscience. La conscience n'est, en effet, qu'une sphère formelle de l'esprit relativement à des sphères plus hautes, telles que la moralité, la Yie sociale, la religion, etc.
anticipation dans ce développement purement formel et phénoménal de la conscience. Et ce développement doit s'accomplir, pour ainsi dire, à l'insu de la conscience ellemême, par là que le contenu de la connaissance philosophique n'est en elle que d'une façon virtuelle (1). Cela rend l'exposition du contenu plus complexe et plus difficile, car ce qui appartient en propre aux parties concrètes de la science se trouve déjà placé dans cette introduction (2). La recherche à laquelle nous allons nous livrer ici est encore plus inadéquate à son objet, en ce que l'exposition ne peut être qu'une exposition historique et discursive (3). Mais elle contribuera surtout à mettre en lumière
(1) Aïs das Ansich : comme l'en soi. En effet, ce n'est pas dans la conscience comme telle que l'objet de la connaissance philosophique est pour soi, dans sa réalité concrète et absolue.
(2) C'est-à-dire dans la Phénoménologie de l'Esprit, qui est une introduction à la connaissance philosophique, mais qui n'est pas encore cette connaissance. Dans sa Phénoménologie de l'Esprit, qu'il a appelée son voyage de découverte, Hegel passe en revue les divers états de la conscience, et il en suit les développements depuis l'état le plus simple, la conscience immédiate, comme il l'appelle, état où l'on se borne à afûrrner l'existence sensible et extérieure des choses, à travers des états plus complexes et plus réfléchis, jusqu'au moment où se produit la connaissance philosophique. Mais comme il n'y a que la connaissance vraiment philosophique ou spéculative qui peut déterminer la nature et le sens intime des choses, toutes les recherches faites en dehors de cette connaissance, et, par conséquent, la Phénoménologie de l'Esprit, ne peuvent dépasser les limites de la forme de la conscience et de ses développements. Or, comme dans le cours de ses recherches, on voit apparaître parmi les éléments de. la conscience, la religion, l'art, etc., qui constituent, eux aussi, et d'une manière plus spéciale, l'objet et la matière de la connaissance philosophique, on est obligé d'en parler, et d'anticiper ainsi sur cette connaissance. C'est là aussi ce qui explique pourquoi, dans l'ensemble du système, la Phénoménologie n'est plus qu'un moment de l'idée, ou un degré de l'esprit. Voy. sur ce point : Philosophie de l'Esprit, y o\. II, § 413 p. lre, note; §§ 575-578; et notre écrit : Problème de l'absolu, § VIL
(3) Rdsonnirend : raisonnant. Le raisonnement qui n'est pas la raison, la pensée spéculative.
ce point, que les questions que l'on a devant soi dans sa représentation sur la nature de la connaissance, sur la croyance, etc. , et qu'on considère comme des questions tout à fait complexes, se ramènent en réalité aux déterminations simples delà pensée, qui trouvent leur démonstration dernière dans la logique.
§ XXVI r
Le premier rapport de la pensée avec 1 objet consiste dans ce procédé spontané (2) où, sans avoir conscience des oppositions de la pensée en et avec elle-même, on part de la croyance qu'on peut atteindre à la vérité par la réflexion, et que celle-ci nous place devant la conscience l'objet tel qu'il est en réalité. Dans celte croyance, l'intelligence s'applique aux objets, reproduit le contenu des sensations et des intuitions pour en faire le contenu de la pensée, et trouve sa satisfaction dans ce contenu comme exprimant la vérité. Toute philosophie, toute science, il faut même dire toute activité pratique, ainsi que toute activité de la conscience, vivent dans cette croyance.