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Cette métaphysique considère les déterminations de la pensée comme constituant les déterminations essentielles des choses. Elle part de cette supposition que ce qui est, est connu dans son essence par la pensée ; et à cet égard elle se place au-dessus de la philosophie critique qui est venue après elle. Mais 1° ces déterminations sont prises dans leur existence abstraite, on leur accorde une valeur dans cet état d'abstraction, et on les considère comme aptes à former les prédicats de la vérité. En général, cette métaphysique part de la supposition qu'on peut atteindre à la connaissance de l'absolu en ajoutant à celui-ci des prédicats, et elle ne soumet à un examen ni le contenu et la va-
leur propre des déterminations de l'entendement, ni cette forme suivant laquelle on déterminerait l'absolu en y ajoutant des prédicats (1).
REMARQUE
Ces prédicats sont, par exemple : Yexistence, comme dans la proposition : Dieu existe : la finité ou l'infinité, comme dans la question : si le monde est fini ou infini: simple ou composé, comme dans la proposition : l'âme est simple : ou bien : la chose est une, elle est un tout, etc. Dans ces propositions on ne recherche ni quelle vérité contiennent ces prédicats, ni si la forme du jugement, peut être la forme de la vérité.
Zusatz. L'ancienne métaphysique partait de cette croyance, que la pensée saisit Yen soi des choses, et que les choses ne sont dans leur vérité qu'autant qu'elles sont pensées. Le sentiment et la nature sont un Protée mobile et changeant, et l'on fait naturellement réflexion que les choses ne sont pas en elles-mêmes, telles qu'elles se présentent dans leur état immédiat. — Ce point de vue de l'ancienne métaphysique est opposé au résultat de la philosophie critique. On peut bien dire que, d'après ce résultat, l'homme n'est fait que pour draguer la boue.
Mais, pour ce qui concerne le procédé de cette ancienne métaphysique, il faut remarquer qu'elle ne s'élève pas audessus de la pensée qui pense suivant l'entendement (2).
(1) Comme on peut le voir, cette critique s'adresse principalement à la philosophie de Leibnitz et au Wolfianisme que Hegel désigne plus loin, § 31, par le nom de dogmatisme pour la distinguer de la philosophie de Kant.
(2) Verstàndige Denken. Voy. Plul. de l'Esprit, § 423 et suiv.
Elle prend les déterminations de la pensée d'une façon immédiate, et la valeur qu'elle leur accorde c'est d'être des prédicats du vrai. Lorsqu'il est question de la pensée, on doit distinguer la pensée finie, la pensée suivant l'entendement, de la pensée rationnelle, infinie. Les déterminations de la pensée, telles qu'elles sont d'une façon immédiate, à l'état individuel, sont les déterminations finies. Mais le vrai est l'infini en lui-même, que le fini ne saurait exprimer et placer devant la conscience. L'expression, pensée infinie \ pourra paraître singulière à celui qui ne peut s'affranchir de l'opinion (1) de ces derniers temps, suivant laquelle la pensée serait toujours pensée finie. Mais, dans le fait, la pensée est par son essence infinie. Abstractivement parlant, le fini est ce qui a une fin ; c'est ce qui est, mais qui finit là où il est en rapport avec son contraire, et qui par suite est limité par lui. Par conséquent, le fini consiste dans un rapport avec son contraire, qui est sa négation et sa limite. Mais la pensée demeure en elle-même, est en rapport avec elle-même et a elle-même pour objet. Lorsque mon objet est une pensée, je suis en rapport avec moi-même. Le moi, la pensée est, par conséquent, infinie, parce que, dans la pensée, elle est en rapport avec un objet qui est ellemême. L'objet, en général, est un contraire, un être négatif en face de moi. La pensée, en se pensant elle-même, a un objet qui n'en est pas un, c'est-à-dire un objet supprimé, un moment de l'idée (2). La pensée comme telle,
(1) Vorstellung ; représentation. C'est une représentation, ce n'est pas une pensée vraiment scientifique, ou spéculative. C'est à la philosophie de Kant et à celle de Jacobi que Hegel fait allusion.
(2) Et, partant, de la pensée elle-même.
VERA. — Logique de Hegel. I. — 17
la pensée dans la pureté de sa nature, n'a point de limites. La pensée n'est finie qu'autant qu'elle s'arrête aux déterminations limitées, et qu'elle leur accorde la valeur de derniers principes. Au contraire, la pensée infinie ou spéculative est aussi une pensée déterminée, mais elle est en même temps pensée déterminante, pensée qui pose elle-même la limite et qui supprime par là cette imperfection (1). On ne doit pas concevoir l'infinité de la façon ordinaire comme un mouvement, un développement abstrait et indéfini, mais de la façon simple, telle que nous l'avons indiquée précédemment (2). La pensée de l'ancienne métaphysique est une pensée finie, car elle se meut dans des déterminations de la pensée dont elle considère les limites comme fixes et infranchissables, et telles qu'on ne saurait les nier une seconde fois (3). Ainsi elle se demande si Dieu existe (4), et elle considère l'existence comme un élément tout à fait positif, comme ce qu'il y a de plus haut et de plus parfait (5). Nous verrons plus loin que l'existence n'est nullement un terme positif, mais qu'elle est une dé-
(1) Mangel : Ce manque, manque ou imperfection, qui vient précisément de ce qu'elle est pensée déterminée. Car la pensée n'est pas seulement pensée déterminée, mais aussi pensée déterminante, c'est-à-dire elle est pensée qui se détermine elle-même, et dont, par suite, les détermiuations sont ses propres détermiuations.
(2) Soit dans ce même paragraphe, soit dans les paragraphes précédents.
(3) C'est la négation de la négation, laquelle fait disparaître les limites des contraires, et constitue leur unité véritable.
(4) Le texte a : Gott hat Daseyn ? : Dieu a-t-il l'existence! En effet, dans la proposition : Dieu existe, l'existence est un prédicat mis sous forme de verbe.
(5) Als ein Lelztes und Vorlreffliches : comme une chose dernière et excellente : c'est-à-dire qu'on considère Vexislence comme constituant le point culminant de l'être divin. C'est en ce sens aussi qu'il faut entendre le lerme das Positive, le positif. Le positif en Dieu n'est pas Vexistence, mais la négation de la négation, sa réalité et sou unité absolues.
PREMIER RAPPORT DE LA PENSÉE AVEC l'oRJET. 259
termination trop infime pour exprimer l'idée, et inadéquate à la nature de Dieu (1). — On pose aussi la question sur la finilé ou l'infinité du monde. Ici, l'on place l'infinité et la finité en face l'une de l'autre, en maintenant leur différence, bien qu'il soit facile de voir que lorsqu'on les différencie ainsi, l'infinité, qui devrait cependant êlre le tout, n'est qu'un côté, et est limitée par le fini. Mais une infinité limitée est elle-même une chose finie. — Enfin, c'est de la même façon qu'on a posé la question : si l'âme est simple ou composée. Ici aussi la simplicité est considérée comme une détermination dernière, apte à saisir le vrai. Mais le simple est une détermination aussi abstraite et aussi exclusive que l'existence, une détermination qui, comme on le verra plus loin, étant elle-même en quelque sorte sans réalité, est impuissante à saisir la réalité de l'âme. Ne considérer l'âme que comme simple, c'est déterminer l'âme par une abstraction, et, par suite, c'est en faire un être exclusif et fini (2).
Par conséquent, le point important pour l'ancienne métaphysique, c'était de savoir s'il fallait ajouter à l'objet de ses recherches des prédicats de l'espèce de ceux que nous venons d'indiquer. Mais ces prédicats sont des déterminations limitées de l'entendement, qui n'expriment qu'une limite, et nullement le vrai. —Ensuite, il faut surtout remarquer que ce procédé consiste à ajouter un prédicat à l'objet qu'on doit connaître, à Dieu, par exemple. Mais ce n'est
(1) Le texte dit : indigne de Dieu. Quand on dit, en effet, que Dieu existe, ou a dit fort peu de chose de lui. Ou n'a pas plus dit qu'en disant que la pierre, l'animal existe.
(2) Fini dans les limites de sa nature : ce qui veut dire qu'on ne saisit pas l'âme dans son unité réelle et concrète.
là que réfléchir d'une façon extérieure sur l'objet, caries déterminations, c'est-à-dire les prédicats sont en quelque sorte tous prêts dans ma représentation, et ne sont ajoutées que d'une façon extérieure à l'objet. La vraie connaissance d'un objet doit se déterminer elle-même, en tirant d'ellemême ses déterminations, et elle ne doit pas recevoir ses prédicats du dehors. Lorsqu'on procède par cette adjonction de prédicats, on a le sentiment que ces prédicats sont inépuisables. Ainsi, les Orientaux ont raison d'appeler, d'après ce point de vue, Dieu l'être aux noms multiples, au nombre infini de noms. Le sentiment ne trouve de satisfaction dans aucune de ces déterminations finies, et cette connaissance des Orientaux consiste, d'après cela, dans une détermination sans fins de ces prédicats. Les choses finies, il est vrai, doivent être déterminées à l'aide de prédicats finis, et l'entendement trouve ici sa place légitime. Lui, qui est aussi fini, ne saurait connaître que la nature du fini. Lorsque, par exemple, j'appelle une action vol, je détermine cette action d'après son contenu essentiel, et le juge est satisfait de cette connaissance. Les choses finies sont entre elles dans le rapport de cause et d'effet, de force et de sa manifestation, et en les saisissant d'après ces déterminations, on les connaît suivant leur finité. Mais on ne saurait déterminer les objets de la raison par de tels prédicats finis, et le défaut de l'ancienne métaphysique consiste à vouloir les déterminer de cette façon.