‹ Logique de HâegelChapitre 47 sur 134 · XXIX · texte numérisé non relu

XXIX

De semblables prédicats, pris en eux-mêmes, constituent un contenu limité, et Ton voit déjà qu'ils ne sont pas adé-

quats à la richesse de la représentation de Dieu, de la nature, de l'esprit, etc., et qu'ils ne sauraient pas l'épuiser. De plus, par cela même qu'ils sont les prédicats d'un seul et même sujet, ils sont, d'un côté, unis entre eux, mais, de l'autre, ils sont différenciés par leur contenu, de telle façon qu'ils sont placés l'un en face de l'autre d'une façon extérieure.

REMARQUE

Les Orientaux ont cherché à faire disparaître le premier défaut (1), en donnant à Dieu plusieurs noms. Mais le nombre de ces noms devrait être infini.

S xxx.

2. Les objets sur lesquels portent les recherches de cette métaphysique sont bien des totalités qui appartiennent à la raison en et pour soi, à la pensée de l'universel concret, — Tâme, le monde, Dieu. Mais cette métaphysique tire ces choses de la représentation; dans l'application des déterminations de l'entendement, elle en fait des sujets achevés (2), et, lorsqu'il s'agit de savoir si les prédicats sont suffisants et conviennent au sujet, elle n'a d'autre mesure que cette représentation.

(1) Celui qui concerne le contenu.

(2) Fertige gegebene Subjekle : des sujets achevés (et) donnés : c'est-à-dire que la représentation donne ces termes dont on fait des sujets de la proposition ; qu'elle les donne, et que par suite ils ne sont pas tirés de la pensée; ils ne sont pas pensés. Ces sujets, tels que les donne la représentation, sont aussi Fertige; c'est-à-dire ils sont comme s'ils subsistaient par eux-mêmes, se suffisaient à eux-mêmes, tandis qu'en réalité c'est de la pensée qu'ils reçoivent leur détermination, ainsi que c'est dit dans le § suiv.

S xxxi.

Les représentations de l'âme, du monde, de Dieu paraissent d'abord fournir un point d'appui solide à la pensée. Mais, outre qu'il s'y trouve mêlé l'élément subjectif particulier, et que, par suite, elles peuvent avoir des significations fort diverses, c'est plutôt à la pensée qu'elles doivent demander une telle détermination. C'est ce qu'exprime toute proposition, puisque dans toute proposition c'est le prédicat (qui dans la philosophie est une détermination de la pensée) qui doit dire ce qu'est le sujet, c'està-dire la représentation d'où Ton part.

REMARQUE

Dans les propositions : Dieu est éternel, etc., on commence par la représentation Dieu; mais on ne sait pas encore ce qu'il est. C'est le prédicat qui l'exprimera. C'est pour cette raison que dans la logique, où le contenu n'est déterminé que sous forme de pensée, non-seulement il est inutile de faire de ces déterminations des prédicats de propositions dont le sujet serait Dieu, ou l'absolu indéterminé, mais il y aurait aussi l'inconvénient d'avoir recours à une autre mesure qu'à la pensée elle-même. — Ajoutez que la forme de la proposition, ou, pour parler avec plus de précision, du jugement, est inadéquate à exprimer l'être concret — et le vrai, c'est le concret — et spéculatif. Le jugement est par sa forme exclusif, et en ce sens il ne contient pas la vérité.

Zusai'z. — Cette métaphysique n'exprime pas la pensée libre et objective, et cela parce qu'elle ne détermine pas

librement l'objet en le tirant d'elle.- même, mais qu'elle le suppose comme un objet achevé. — Quant à la libre pensée, la philosophie grecque est une pensée libre, tandis que la pensée de la scolastique n'est pas une pensée libre, parce que son contenu lui est donné, et lui est donné par l'Église. — Nous autres modernes, nous sommes initiés par toute notre éducation à des représentations au delà desquelles il est fort difficile d'aller, car elles contiennent une signification très- profonde. Dans les anciens philosophes, au contraire, nous devons voir des hommes qui sont tout à fait renfermés dans l'intuition sensible, et qui n'ont d'autres point de départ que le ciel au-dessus et la terre qui les entoure, car, pour ce qui est des représentations mythologiques, ils les mettent de côté. La pensée est bien libre dans ce milieu neutre, elle est bien revenue sur elle-même, et, en se concentrant en elle-même, elle s'est affranchie de toute matière. Mais cette concentration de la pensée en elle-même est le propre de cette pensée qui ne fait que débarquer dans la terre de la liberté, si l'on peut ainsi s'exprimer, où il n'y a rien ni au-dessous ni au-dessus de nous, et où nous nous renfermons dans la solitude de nous-mêmes (1).

(1) Hégcl mit dire que c'est bien une liberté, mais une liberté abstraite et exclusive que cette concentration solitaire en soi-même où l'on écarte toute matière (Stoff), tout contenu, c'est-à-dire toute représentation. Et c'est là ce qui distingue les philosophes anciens des philosophes modernes. Les philosophes anciens écartaient les représentations mythiques, et ils ne s'en occupaient point, c'est-à-dire ils ne recherchaient pas la vérité qu'elles pouvaient contenir. Ils étaient donc plus libres à cet égard que les philosophes modernes, qui ne peuvent se débarrasser ainsi des représentaiions religieuses qui ont grandi avec eux, et que l'éducation a gravées profondément dans l'esprit. Mais cette liberté de la philosophie ancienne, comparée avec

§ XXXÏÏ.

Cette métaphysique est un dogmatisme, parce que conformément à la nature des déterminations finies elle doit poser en principe que de deux déterminations opposées (telles sont les propositions que nous venons d'indiquer), Tune doit être vraie, et l'autre fausse.

Znsatz. — Le dogmatisme a d'abord son opposition dans le scepticisme. Les anciens sceptiques appelaient en général dogmatique toute philosophie qui pose des principes déterminés. En ce sens la philosophie spéculative proprement dite est, elle aussi, considérée comme un dogmatisme par le scepticisme. Mais, dans le sens strict du mot, le dogmatisme consiste à s'arrêter à l'une des déterminations exclusives de l'entendement, en écartant l'autre. C'est ce qui est exprimé par Yun ou F autre absolu, suivant lequel on dit, par exemple : que le monde est ou fini ou infini, entendant par là qu'il n'est que l'un des deux. Le vrai, l'être spéculatif est précisément ce qui ne contient pas une telle détermination exclusive et n'est pas épuisé par elle, mais qui contient, comme totalité, dans son unité ces déterminations que le dogmatisme maintient séparées et qu'il reconnaît comme vraies dans cet état de séparation. — Il arrive très -souvent, dans une doctrine philosophique, qu'une détermination exclusive se place à côté du tout avec la prétention de constituer un principe parcelle de la philosophie moderne, est en réalité une liberté abstraite, précisément parce que la vraie liberté ne consiste pas à mettre ainsi de côté et à ignorer l'enseignement religieux, mais, au contraire, à en dégager le sens et la vérité.

ticulier qui se suffit à lui-même vis-à-vis du tout. Dans le fait ce principe exclusif ne subsiste pos par lui-même, mais il se trouve contenu et absorbé dans le tout. Le dogmatisme de la métaphysique de l'entendement consiste à maintenir les déterminations exclusives de la pensée dans leur isolement, tandis que l'idéalisme de la philosophie spéculative saisissant le tout s'élève au-dessus de cette exclusivité des déterminations de l'entendement. Ainsi cet idéalisme dit : l'âme n'est ni simplement finie, ni simplement infinie, mais elle est essentiellement aussi bien l'un que l'autre, et par suite elle n'est ni l'un ni l'autre, ce qui veut dire que ces déterminations n'ont pas de valeur séparément, et qu'elles n'en ont que comme supprimées (1). — L'idéalisme se produit déjà dans notre conscience ordinaire. C'est ainsi que nous disons des choses sensibles qu'elles sont changeantes, ce qui veut dire que le non-être leur convient tout autant que l'être. — Nous sommes plus obstinés quand il s'agit des déterminations de l'entendement. Ce sont des déterminations de la pensée que nous nous représentons comme ayant quelque chose de plus fixe (2), et même comme ayant une fixité absolue. Nous les considérons comme séparées l'une de l'autre par un abîme, de telle façon que ces déterminations, placées Tune en face de

(1) Als aufgehoben : c'est-à-dire que dans leur unité leur séparation est supprimée, et que, par suite, elles ne sont vraies, elles n'ont une valeur que comme supprimées, absorbées dans leur unité.

(2) Gclten fur ein Festeres : valent (ces déterminations) pour quelque chose de plus fixe, de plus rigide : c'est-à-dire que, pendant que nous disons des choses sensibles qu'elles changent, et qu'ainsi nous reconnaissons en elles la coexistence des contraires, lorsqu'il s'agit des déterminations de l'entendement, nous les considérons comme des éléments fixes, rigides, qui ne passent pas, ne fondent pas l'un dans l'autre.

l'autre, ne peuvent jamais s'atteindre l'une l'autre. L'œuvre de la raison consiste à franchir ces limites fixées par l'entendement.

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