XXXV
La troisième partie, la cosmologie, traite du monde, de sa contingence, de sa nécessité, de son éternité, de sa limitation dans l'espace et dans le temps, des lois formelles dans leurs changements (2), enfin de la liberté humaine, et de l'origine du mal.
REMARQUE
L'on place ici comme formant des contradictions absolues la contingence et la nécessité, la nécessité extérieure et la nécessité intérieure, les causes efficientes et les causes finales, ou la causalité en général et la fin, l'essence ou la substance et le phénomène, la forme et la matière, la liberté et la nécessité, le bonheur et le malheur, le bien et le mal.
Znsatz. Cette cosmologie a pour objet non-seulement la nature, mais l'esprit dans les rapports complexes de son
(1) Velche die processlose Jnnerlichkeit des Geistes von seiner Aeusserhchkeit trennt (qui sépare l'intériorité sans processus de Vesprit de son extériorité). L'intériorité de l'esprit est précisément une intériorité sans processus, une intériorité morte, une abstraction, lorsqu'on la sépare de son extériorité.
(2) C'est-à-dire les lois des formes, les lois suivant lesquelles s'accomplit la transformation des êtres.
existence extérieure, dans son existence phénoménale, et par suite, l'existence en général, l'ensemble des êtres finis. Cependant elle ne considère pas cet objet comme un tout concret, mais suivant des déterminations abstraites. C'est ici, par exemple, qu'on examine les questions si c'est la contingence, ou la nécessité qui domine dans le monde, si le monde est éternel, ou s'il est créé. Formuler les lois générales cosmologiques, comme on les appelle, c'est aussi ce qui a une grande importance pour celte métaphysique. Telle est, par exemple, la loi qu'il n'y a pas de saut dans la nature. Le saut ici, c'est la différence qualitative et le changement qualitatif, qui apparaît comme n'ayant pas de médiation, tandis que, par contre, le changement graduel (le changement quantitatif) se présente comme constituant un changement avec médiation (1).
Relativement à l'esprit, tel qu'il apparaît dans le inonde,
(I) C'est-à-dire que le saut véritable, celui qu'on devrait avoir, mais qu'on n'a pas devant les yeux est le saut qualitatif, lequel est à la fois une différence et un changement qualitatifs. Ce saut apparaît comme n'ayant pas de médiation par là qu'il est le passage d'une qualité à l'autre, ou, pour parler avec plus de précision, d'une notion à l'autre, tandis que le saut quantitatif qui est une augmentation ou une diminution graduelle indéfinie (das Allmahlige) paraît être un changement médiatisé {ein Vermiltelter) en ce que chaque moment de la quantité est médiatisé par un autre moment également quantitatif, ce qui fait précisément l'indétermination de la quantité, où au fond il n'y a pas de médiation véritable. Parconséquent, quand ou dit qu'il n'y a pas de saut dans la nature, il faut dire aussi de quel saut on entend parler. Si l'on entend parler du saut quantitatif, cette proposition n'a pas d'importance, car la continuité quantitative ne saurait rendre raison de la nature. Si c'est du saut qualitatif qu'on veut parler, ce saut estprécisément le saut de l'idée, et, par suite, la continuité véritable est la continuité de l'idée, c'està-dire le passage d'une détermination à l'autre, d'une sphère à l'autre de l'idée, passage qui constitue aussi la médiation véritable. Mais cette continuité et cette médiation sont d'une tout autre nature que la continuité et la médiation qu'a en vue cette métaphysique dans la proposition en question.
c'est surtout la question de la liberté humaine, et celle de l'origine du mal que l'on traite dans la cosmologie. Ce sont sans doute des questions du plus haut intérêt. Mais, pour y répondre d'une façon satisfaisante, il faut avant tout ne pas s'arrêter aux déterminations abstraites de l'entendement, et ne pas les considérer comme si chacune d'elles se suffisait à elle-même et put subsister par elle-même hors de l'opposiiion, et comme si dans son état d'isolement elle constituait l'être substantiel et véritable. C'est là cependant le point de vue de l'ancienne métaphysique, point de vue auquel elle se place dans toutes ses recherches et, par suite aussi, dans ses recherches cosmologiques, qui, par cette raison même, sont inadéquates au but qu'elle veut atteindre, savoir, la connaissance des phénomènes de l'univers. C'est ainsi, par exemple, qu'observant la différence de la liberté et de la nécessité elle applique ces déterminations à la nature et à l'esprit, de telle façon que la nature serait soumise dans ses effets à la nécessité, tandis que la liberté serait le propre de l'esprit. Maintenant, cette différence est sans doute une différence essentielle, et elle est fondée sur la nature la plus intime de l'esprit. — Mais la liberté et la nécessité qui sont placées d'une façon abstraite l'une en face de l'autre appartiennent à la sphèrede l'être fini, et n'ont une valeur que dans cette sphère. Une liberté qui ne contiendrait aucune nécessité, et une pure nécessité sans liberté, ce sont là des déterminations abstraites et partant fausses. La liberté est essentiellement chose concrète. Elle est déterminée en elle-môme éternellement, et par suite elle est aussi nécessaire. Lorsqu'on parle de nécessité on a coutume de n'entendre par là qu'une détermination qui
vient du dehors ; comme, par exemple, un corps qui dans la mécanique finie ne se meut que lorsqu'il est poussé par un autre corps, et qui se meut dans la direction que lui imprime le choc. Mais c'est là la nécessité purement extérieure, ce n'est pas la nécessité vraiment intérieure, qui est la liberté. — Il en est de même de l'opposition du bien et du mal, de cette opposition du monde moderne qui a pénétré dans les profondeurs de sa nature. Si l'on considère le mal comme un principe qui a une nature propre et pour soi, et qui n'est pas le bien, on a raison de le considérer ainsi. Mais on a raison de le considérer ainsi seulement en ce sens qu'on reconnaît l'opposition, et qu'on ne prend pas l'apparence {Scheinbarkeit) et la relativité du mal comme si le mal et le bien ne faisaient qu'un dans l'absolu, car en ce cas les choses ne deviendraient mauvaises que par notre façon de voir, comme quelqu'un l'a dit de nos jours. Mais Terreur commence là où l'on voit dans le mal un principe positif, tandis qu'il est l'être négatif (das Négative) y qui ne subsiste aucunement par lui-même {fùrsich), mais qui veut être tel, et en réalité n'est que l'apparence absolue (aôsolute Schein) delà négativité en elle-même (1).