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XLI

Maintenant la philosophie critique soumet d'abord à un examen la valeur des notions de l'entendement qu'on emploie dans la métaphysique, et aussi dans d'autres sciences et dans l'usage ordinaire de l'intelligence. Cependant cette critique n'embrasse pas le contenu et le rapport déterminé et réciproque de ces déterminations de la pensée, mais elle considère ces dernières suivant l'opposition de la sub-

SECOND RAPPORT DE LA PKNSÉE AVEC l'oRJET. 280

jeeti vite et de l'objectivité. Cette opposition, telle qu'elle est prise ici, se rapporte à la différence des éléments dans la sphère de l'expérience. (Voyez § précédent.) L'objectivité signifie ici l'élément qui constitue l'universalité et la nécessité, c'est-à-dire les déterminations mêmes de la pensée, Va priori comme on l'appelle. Mais la philosophie critique agrandit l'opposition de telle façon que l'ensemble de l'expérience, c'est-à-dire tous les deux éléments viennent se concentrer dans la subjectivité, et qu'il ne reste en face de celle-ci que la chose en soi.

REMARQUE

Les autres formes de l'élément à priori, c'est-à-dire de la pensée, les formes qui, malgré leur objectivité, n'expriment qu'une activité subjective, se produisent dans un certain ordre. Mais c'est une systématisation qui ne s'appuie que sur des considérations psychologiques et historiques.

Zusatz. C'est sans doute un progrès important que d'avoir soumis à un examen les déterminations de l'ancienne métaphysique. La pensée irréfléchie emploie sans méfiance ces déterminations qui s'affirment et se font valoir d'elles-mêmes. En les pensant ainsi, on ne pense pas quelles peuvent être leur signification et leur valeur. Nous avons fait remarquer précédemment que la libre pensée est la pensée qui n'admet pas de présupposition. La pensée de l'ancienne métaphysique n'est donc pas une pensée libre, par là qu'elle admet ses déterminations comme des présuppositions, comme un à priori, qui n'est pas passé par le crible de la réflexion. Par contre, la philosophie critique

VÉRA. — Logique de Hegel. I. — 19

s'est donné pour tâche de rechercher jusqu'à quel point les formes de la pensée sont aptes à conduire à la connaissance de la vérité. Et elle a, de plus, posé en principe fondamental de sa doctrine, qu'avant de connaître il faut examiner la faculté de connaître. Ce qu'il y a de juste dans ce point de vue c'est que les formes de la pensée sont, elles aussi, l'objet de la connaissance. Mais il s'y glisse en même temps une confusion : c'est de vouloir connaître avant de connaître, c'est de ne pas vouloir entrer dans l'eau avant d'avoir appris à nager. Si l'on ne doit pas employer les formes de la pensée sans qu'elles soient soumises à un examen préalable, cet examen est lui-même une connaissance. Par conséquent, l'activité des formes de la pensée et leur critique doivent venir s'unir dans la connaissance. On doit considérer les formes de la pensée en et pour soi ; car elles sont l'objet, et l'activité de l'objet lui-même. Elles s'examinent ellesmêmes, et c'est en elles-mêmes que leur limite doit se déterminer, et que leur imperfection doit se produire. C'est cette activité de la pensée qui comme dialectique va faire plus loin l'objet spécial de notre recherche, et sur laquelle nous dirons ici en passant qu'on ne doit pas la considérer comme ajoutée du dehors aux déterminations de la pensée, mais, au contraire, comme constituant leur élément essentiel et intime.

Ainsi le principe fondamental de la philosophie kantienne est que la pensée doit s'examiner elle-même pour déterminer jusqu'à quel point elle est apte à connaître. De nos jours, tout le monde croit avoir dépassé la philosophie kantienne, et chacun a la prétention d'être allé plus loin. Mais « aller plus loin » a un double sens. On peut aller

plus loin en allant en avant, on en allant en arrière. On voit, lorsqu'on y regarde de près, que bon nombre de nos doctrines philosophiques ne sont qu'une reproduction de la vieille métaphysique. On y trouve une pensée sans critique, et telle qu'elle se présente à l'esprit de chacun.

Zasatz 2. La recherche kantienne des déterminations delà pensée est essentiellement marquée de ce défaut, qu'elle ne considère pas ces déterminations en et pour soi, mais seulement sous le point de vue de savoir si elles sont des déterminations subjectives ou des déterminations objectives. Dans l'usage qu'on fait dans la vie ordinaire du mot objectif on entend ce qui existe hors de nous, et qui nous arrive du dehors par la perception. Maintenant, Kant nie que les déterminations de la pensée, la catégorie de cause et d'effet, par exemple, soient des déterminations objectives dans le sens que nous venons d'indiquer, c'està-dire, il nie qu'elles soient données dans la perception, et il les considère, au contraire, comme appartenant à la pensée même, ou à la spontanéité de la pensée, et en ce sens comme [subjectives. Cependant Kant appelle également objectif l'être pensé, ou, pour parler avec plus de précision, l'universel et le nécessaire, et subjectif l'être senti. Mais il paraît que l'usage que l'on fait de ce mot dans le langage, et que nous venons d'indiquer, s'est tellement fixé dans le cerveau, que l'on a reproché à Kant de faire une confusion de langage. On a grand tort cependant de lui adresser un tel reproche. Voici ce qu'il faut dire à cet égard. Pour la conscience ordinaire, l'objet qui est devant elle et qui est perçu d'une façon sensible, cet animal, cet astre, etc., est l'être indépendant et qui subsiste par lui-même, et les

pensées, au contraire, sont des êtres dépendants, et qui ne subsistent pas par eux-mêmes. Mais, dans le fait, c'est le contraire qui a lieu, c'est-à-dire que les êtres vraiment indépendants et primitifs sont les pensées, et que le monde de la perception sensible est le monde des êtres dépendants et dérivés. C'est dans ce sens que Kant a appelé objectif ce qui est conforme à la pensée, l'universel et le nécessaire, et il a eu entièrement raison de l'appeler ainsi. D'un autre côté, ce qui est perçu sensiblement est subjectif, en ce sens qu'il n'a pas^en lui-même son point d'appui, et qu'il est variable et passager en face de la pensée qui possède la durée et qui subsiste par sa vertu interne. La différence de l'objectif et du subjectif que Kant a marquée et introduite dans la science, nous la rencontrons aussi aujourd'hui dans le langage de la haute culture de l'esprit. C'est ainsi, par exemple, qu'on demande à une œuvre d'art qu'elle ne soit pas une œuvre subjective, mais objective, entendant par là qu'elle n'ait pas sa source dans un sentiment contingent et particulier et dans la disposition du moment, mais dans un point de vue général fondé sur l'essence même de l'art. C'est dans le même sens que dans une recherche scientifique on peut faire une distinction entre l'intérêt objectif et l'intérêt subjectif.

Mais il faut, en outre, remarquer que l'objectivité kantienne de la pensée n'est elle-même qu'une objectivité subjective, en ce sens que, bien que les pensées soient, suivant Kant, des déterminations générales et nécessaires, elles ne sont cependant que nos pensées, et qu'elles se distinguent par un abîme infranchissable de la chose en soi. Ce qui fait, au contraire, la vraie objectivité delà pensée c'est que

les pensées ne sont pas simplement nos pensées, mais qu'elles constituent aussi Yen soi des choses et du monde objectif en général. Objectif et subjectif sont des expressions commodes, dont on se sert fréquemment, et dont l'usage donne très-facilement lieu à une confusion. Suivant les considérations qui précèdent l'objectivité s'entend de trois façons. D'abord, elle exprime l'être qui existe extérieurement, à la différence de l'être subjectif, produit de l'opinion, de l'imagination, etc. Secondement, elle exprime l'universel et le nécessaire, suivant la signification qu'elle a reçue de Kant, à la différence des éléments contingents, particuliers et subjectifs, qui appartiennent à la sensibilité. Et troisièmement, elle a la signification que nous venons de rappeler en dernier lieu de Yen soi pensé, de ce qui est là devant nous, à la différence de ce qui n'est que pensé par nous, et qui, par conséquent, se distingue encore de la chose même ou de la chose en soi.

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