XLII
a) La faculté thêoré tique, la connaissance comme telle. Cette philosophie pose comme fondement déterminé des notions de l'entendement l'unité primitive (1) du moi dans la pensée : c'est l'unité transcendantale de la conscience de soi. Les représentations fournies par la sensibilité et l'intuition sont multiples non-seulement par leur contenu, mais aussi par leur forme, c'est-à-dire par l'extériorité (Aussereinander) de la sensibilité dans ses deux formes, l'espace et le temps, qui, en tant que formes (en tant qu'élé-
(1) Urspriingliche : primitive, originaire, dans le sens d'immédiat, d'abstrait. Voyez plus loin, § xlv.
ments généraux) constituent, eux aussi, des données àpriori. Ces éléments multiples de la sensation et de l'intuition, par là que le moi les met en rapport avec lui-même, et les unit en lui-même dans l'unité de la conscience (aperception pure), se trouvent ramenés à l'identité, à une connexion originaire. Les différents modes déterminés suivant lesquels a lieu ce rapport constituent les notions pures de l'entendement, les catégories.
REMARQUE
L'on sait que la philosophie kantienne est fière de la découverte des catégories. Le moi, l'unité de la conscience de soi est un élément tout à fait abstrait et indéterminé. Comment arriver alors aux déterminations du moi, aux catégories? Heureusement l'on trouve dans la logique ordinaire les différentes espèces de jugement obtenues elles aussi par un procédé empirique. Juger, c'est penser un objet déterminé. Par conséquent, l'énumération des différentes formes du jugement donnera les différentes déterminations de la pensée. — C'est à Fichte que revient le grand mérite d'avoir rappelé que les déterminations de la pensée doivent se déduire, et qu'on doit en démontrer la nécessité. — Relativement à la façon de concevoir la logique, cette philosophie aurait dû au moins faire comprendre que les déterminations de la pensée, ou les matériaux logiques ordinaires, les diverses espèces de notions, de jugements, de syllogismes, on ne doit plus les tirer de la simple observation et les rassembler par un procédé purement empirique, mais les déduire de la pensée même. Si la pensée doit être apte à démontrer, si la logique doit exiger qu'on
démontre, et si elle veut apprendre à démontrer, il faut bien qu'elle puisse avant tout démontrer son contenu, et en saisir la nécessité.
Zusatz 1. Ainsi, Kant enseigne que les déterminations de la pensée ont leur source dans le moi, et que c'est par conséquent le moi qui fournit les déterminations d'universalité et de nécessité. — Si nous considérons ce que nous avons d'abord devant nous, nous verrons que c'est en général un être multiple. Les catégories sont les éléments simples avec lesquels est en rapport cet être multiple. Par contre, l'être sensible est l'être extérieur, extérieur aux choses et à lui-même : c'est là sa détermination fondamentale. Le présent, par exemple, n'est que dans son rapport avec un avant et un après. De même le rouge n'existe qu'autant que le jaune et le bleu viennent se poser comme contraires devant lui. Mais ces contraires sont hors de l'être sensible (1), et celui-ci n'est qu'autant qu'il n'est pas ces contraires, et que ces contraires sont (2). Dans la pensée ouïe moi, les choses se passent à l'inverse de ce qui a lieu dans cette extériorité de l'être sensible (3). Le moi est l'être originairement identique, l'être qui ne fait qu'un avec luimême, et qui est tout à fait en lui-même. En disant moi, je pose ce rapport abstrait avec moi-même, et tout ce qui est
(1) Das Sinnliche : c'est-à-dire ici la rouge.
(2) Car, d'un côté, le rouge n'est pas le jaune et le bleu, et il est extérieur au jaune et au bleu. Mais, d'un autre côté, il ne peut être sans le jaune et le bleu.
(3) Car, tandis que dans la sphère de l'être sensible, le rouge, le jaune et le bleu sont extérieurs à eux-mêmes, et les uns aux autres, dans la pensée, ou dans le moi en tant que pensée, et autant qu'il est la pensée, ils se trouvent ramenés à l'unité.
posé dans cette unité se trouve pénétré par elle et changé en elle. Le moi est, si l'on peut ainsi dire, le creuset et le feu où la multiplicité vient se dissoudre, et est ramenée à l'indifférence et à l'unité. C'est là ce que Kant appelle aperception pure, à la différence de l'aperception ordinaire qui reçoit en elle le multiple comme tel, tandis qu'on doit considérer l'aperception pure comme l'activité du moi qui fait sien et unifie le multiple dans son unité. — Maintenant il faut dire que cette doctrine exprime bien la nature de la conscience. L'homme aspire surtout à la connaissance du monde, il aspire à se l'approprier et à se le soumettre, et il faut que la réalité du monde en quelque sorte s'efface, c'est-à-dire s'idéalise devant l'activité humaine. Mais il faut aussi observer que ce n'est pas l'activité subjective de la conscience de soi qui ramène le multiple à l'absolue unité. Celte unité est bien plutôt l'absolu lui-même, la vérité elle-même. C'est, pour ainsi dire, la bonté de l'absolu qui laisse aux existences individuelles la jouissance d'ellesmêmes et les stimule en même temps à revenir à leur unité absolue.
Zusatz 2. Des expressions, telles que unité transcendantale de la conscience de soi, paraissent très-obscures, comme si elles cachaient quelque chose d'extraordinaire. Mais la chose est bien simple. Ce que Kant entend par trascendantal on le voit par la différence de ce mot avec transcendant. L'être transcendant est en général ce qui dépasse la limite de l'entendement, et c'est dans ce sens qu'il se produit d'abord dans les mathématiques. Par exemple, on enseigne en géométrie qu'il faut se représenter la circonférence comme composée d'un nombre infini de lignes
infiniment petites. Ici l'on pose expressément comme identiques des déterminations, la droite et la courbe, qui sont absolument différentes pour l'entendement. Maintenant la conscience de soi, identique avec elle-même et infinie en elle-même, est aussi un être transcendant de cette espèce, à la différence de la conscience ordinaire, qui est déterminée par une matière finie. Cependant Kant a appelé cette unité transcendantale, entendant parla qu'elle est une unité purement subjective, et quelle n'appartient pas aussi aux objets tels qu'ils sont en eux-mêmes.
Zusatz 3. Que les catégories doivent être considérées comme n'appartenant qu'à nous, que comme des éléments subjectifs, c'est ce qui pourra paraître fort bizarre à la conscience naturelle. Et il faut dire qu'il y a quelque chose de singulier dans cette façon de les considérer ainsi. Ce qu'il y a ici de vrai c'est que les catégories ne sont pas contenues dans la sensation immédiate. Un morceau de sucre, par exemple, est dur, blanc, doux, etc. Nous disons que toutes ces qualités se trouvent réunies dans un objet, et cette unité n'est pas dans la sensation. Il en est de même lorsque nous considérons deux événements comme étant entre eux dans le rapport de cause et d'effet. Ce que l'on perçoit ici ce sont les deux événements distincts qui se suivent dans le temps. Mais que l'un soit la cause et l'autre l'effet, — leur connexion causale, — c'est ce qui n'est pas perçu, et qui n'est saisi que par la pensée. Mais si les catégories, l'unité, la cause, l'effet, etc., sont du ressort de la pensée comme telle, il ne suit nullement de là qu'elles ne sont que nos déterminations, et qu'elles ne sont pas aussi les déterminations des objets. C'est cependant ainsi
que les conçoit Kant, et sa philosophie est l'idéalisme subjectif, par là que le moi, le sujet connaissant, fournit la forme ainsi que la matière de la connaissance, celle-là comme moi pensant, et celle-ci comme moi sentant. — Pour ce qui concerne le contenu de cet idéalisme subjectif, ce serait peine perdue que de le chercher. On pourrait peutêtre croire qu'on y enlève la réalité aux objets par là qu'on transporte leur unité dans le sujet. Mais ce n'est pas en possédant le simple être que, soit les objets, soit nousmêmes, nous atteignons notre réalité. La vérité du contenu est fondée sur le contenu lui-même. Et par là que les choses sont simplement, leur vérité n'est pas avancée. Le temps s'élève au-dessus de l'être qui un instant après n'est pas (1). On pourrait dire aussi que l'idéalisme subjectif laisse à l'homme la faculté d'imaginer et de se représenter une foule de choses. Mais, si c'est la masse des intuitions sensibles qui doit constituer son monde, l'homme n'a pas raison d'être fier d'un monde pareil. Ainsi cette distinction de la subjectivité et de l'objectivité n'a point d'importance, car ce qu'il importe c'est le contenu, et celui-ci est tout aussi bien contenu subjectif qu'objectif. Considéré par le côté de la simple existence le crime aussi a une réalité objective. Mais c'est une existence qui se nie elle-même, ainsi que cela a lieu dans la peine (2).
(1) Ueber das Seyende kommat die leit und ivird dasselbe demnlihst auch nicht seyend : c'est-à-dire que le temps lui-même vaut mieux que le simple das Seyende, ce qui est (le sujet ou l'objet qui ne possède que l'être) et dont la détermination la plus prochaine c'est de n'être pas.
(2) Hegel insiste ici sur ce défaut de la philosophie critique qu'il a signalé plus haut, à savoir, que cette philosophie au lieu de s'attacher au contenu, à la réalité concrète des choses scinde cette réalité en deux, en un côté subjectif et