‹ Logique de HâegelChapitre 60 sur 134 · XLV · texte numérisé non relu

XLV

Maintenant c'est la raison, la faculté de l'inconditionnel qui aperçoit ce qu'il y a de conditionné dans ces connaissances expérimentales (3). Ce que l'on entend ici par objet de la raison, l'inconditionnel, ou l'infini, ce n'est rien autre chose que l'être égal à soi-même (4); ou bien c'est l'identité originaire du moi dans la pensée, dont il a été question au § 42. Par raison, on entend ce moi abstrait, ou cette pensée abstraite qui se donne pour objet ou pour

(1) Le texte a fortgegangen : la pensée qui est allée jusqu'à l'abstraction pure.

(2) L'identité vide du moi vide, et qui est vide précisément parce qu'il se pose devant lui un objet absolu comme être négatif, et absolument différent.

(3) Erfahrungskennlnisse : la connaissance expérimentale par les catégories dont il est question dans les paragraphes xliii et xliv.

(4) Sich-selbst-Gkiche : c'est-à-dire ici l'être abstrait et indéterminé.

fin cette identité pure. (Cf. Rem. du paragraphe précédent.) Les connaissances expérimentales sont inadéquates à cette identité absolument indéterminée, par là qu'elles ont en général un contenu déterminé. Si l'on fait d'un tel être inconditionnel l'absolu, la vérité de la raison (l'idée), les connaissances expérimentales constitueront le faux, le monde phénoménal (1).

Zusatz. C'est Kant qui le premier a marqué d'une façon déterminée la différence de l'entendement et de la raison, en assignant au premier pour objet le fini et le conditionné, et à la dernière, l'infini et l'inconditionnel. Tout en reconnaissant comme un résultat très-important de la philosophie kantienne qu'on y ait mis en lumière la finité de la connaissance de l'entendement qui ne s'appuie que sur l'expérience, et qu'on y ait montré que le phénomène est le contenu de cette connaissance, on ne doit pas cependant s'arrêter à ce résultat négatif, et réduire l'inconditionnalité de la raison à l'identité abstraite et sans différence. En élevant de cette façon la raison au-dessus du fini et du conditionné, on fait en réalité d'elle aussi un être fini et conditionné, car le véritable infini n'est pas un simple au delà du fini, mais c'est l'infini qui contient le fini comme un moment subordonné. Gela s'applique également à ridée que Kant a, il est vrai, remise en honneur en la revendiquant pour la raison, et en la distinguant des déterminations abstraites de l'entendement et des représentations purement sensibles, que dans la vie ordinaire on a aussi l'habitude d'appeler idées. Mais relativement à elle aussi, il s'est arrêté

(I) Ùas Vnwhare, die Erscheinmgen;

au point de vue négatif, et au simple devoir être. — De toute façon, avoir déterminé comme simples phénomènes les objets de notre conscience immédiate qui forment le contenu de la connaissance empirique, c'est là un résultat très-important qu'on doit à la philosophie de Kant. La conscience ordinaire, c'est-à-dirè sensible (1), considère les objets qui s'offrent à sa connaissance comme s'appuyant sur eux-mêmes, et comme indépendants dans leur existence individuelle ; et s'il y a entre eux des rapports mutuels, et s'ils se conditionnent les uns les autres, elle ne considère pas cette dépendance réciproque comme un lien qui appartient à leur essence, mais comme un lien qui vient s'y ajouter du dehors. Par contre, on doit sans doute admettre que les objets, dont nous avons une connaissance immédiate, sont de simples phénomènes, c'est-àdire ont la raison de leur être non en eux-mêmes, mais dans un autre principe. Il importe, cependant, de déterminer cet autre principe. Suivant la philosophie kantienne, les choses que nous connaissons ne sont pour nous que des phénomènes, et leur en soi est une sphère que nous ne pouvons atteindre. La conscience naturelle s'est avec raison élevée contre cet idéalisme subjectif, pour qui le contenu de notre conscience n'est que notre contenu, qu'un contenu posé par nous. Dans le fait le vrai rapport est celui-ci : les choses que nous connaissons d'une façon immédiate sont des phénomènes non-seulement pour nous, mais en elles-mêmes, et par suite la détermination spéciale des choses finies consiste à avoir la raison de leur

(1) Sinnlich-Verstandigen : qui entend d'une façon sensible/ qui est Un mélange d'entendement et de sensibilité.

30/j. LOGIQUE. PREMIERE PARTIE.

être non en elles-mêmes, mais dans l'idée divine universelle. Cette façon de concevoir les choses est aussi un idéalisme, mais un idéalisme qui, à la différence de l'idéalisme subjectif de la philosophie critique, doit être désigné par le nom d'idéalisme absolu. Cet idéalisme s'élève bien au-dessus de la réalité de la conscience ordinaire, mais son contenu (1), loin d'êlre le partage exclusif de la philosophie, est bien plutôt le fondement de toute conscience religieuse, en tant que celle-ci aussi considère l'ensemble des êtres, le monde existant en général comme engendré et gouverné par Dieu.

§ XLYI.

On sent cependant le besoin de connaître cette identité, ou chose-en-soi vide. Connaître un objet veut dire le connaître suivant son contenu déterminé. Mais un contenu déterminé renferme des rapports multiples avec lui-même, et avec un grand nombre d'autres objets. Pour déterminer cet infini ou la chose-en-soi, la raison n'a d'autre moyen que les catégories. Mais en employant les catégories elle dépasse ses limites, elle devient transcendante.

REMARQUE

On a ici la deuxième partie de la critique de la raison ; et cette deuxième partie est en elle-même plus importante que la première. Dans celle-ci, en effet, comme on l'a vu plus haut, on enseigne que les catégories ont leur source dans l'unité de la conscience de soi, que, par suite, la connaissance par les catégories ne contient en réalité rien d'ob-

(1) Ver Sache nach : suivant la chose.

SECOND RAPPORT DE LA PENSÉE AVEC l'oRJEÏ. 305

jeclif, et que l'objectivité qu'on leur attribue (§ 40, 41), n'est elle-même qu'un état subjectif. Vue par ce côté, ia critique kantienne est un idéalisme purement subjectif (vulgaire) (J), qui ne pénètre pas dans le contenu, qui n'a devant lui que les formes abstraites de la subjectivité, et qui se renferme d'une façon exclusive dans celle-ci, comme si elle était la détermination dernière et l'affirmation absolue. Mais dans la recherche touchant l'application, comme on l'appelle (2), que la raison fait des catégories à la connaissance de son objet, on y examine, du moins par quelques côtés, le contenu des catégories, ou du moins il y a là une occasion qui peut conduire à les examiner. Il est intéressant de voir comment Kant conçoit cette application des catégories à l'inconditionnel, c'est-à-dire à la métaphysique. Ici nous exposerons et examinerons brièvement ce procédé (3).

Page 1