XLV1I
La raison, en voulant connaître l'inconditionnel du second objet (§ 35) , du monde, s'engage dans des antinomies, c'est-à-dire dans l'affirmation de deux propositions opposées concernant le même objet, et cela de telle façon que l'affirmation des deux propositions est marquée d'une égale nécessité. Il suit de là que le contenu du monde dont les déterminations tombent dans cette contradiction, ne peut être le contenu en soi, mais seulement le phénomène. La solution de l'antinomie consiste en ce que la contradiction n'est pas dans l'objet en et pour soi, mais dans la raison qui s'applique à le connaître.
REMARQUE
C'est ici qu'on enseigne que c'est le contenu lui-même, c'est-à-dire les catégories en elles-mêmes, qui engendrent la contradiction. Cette pensée que la contradiction, que les déterminations de l'entendement introduisent dans la raison, est essentielle, et nécessaire, marque un des progrès les plus importants et les plus profonds de la philosophie des derniers temps. Mais, autant ce point de vue est profond, autant est superficielle la solution qu'on propose de la contradiction. Cette solution est une tendresse pour les choses temporelles (1). La contradiction est une tache qui ne doit point souiller l'essence du monde, mais qui doit être exclusivement réservée pour la raison pensante, pour l'essence de
(1) Weltlichen Dirige : les choses mondaines ou du monde. Le monde, (cosmos, d'où les antinomies cosmologiques) est ici l'objet de la raison qui veut le connaître.
l'esprit. L'on accordera sans difficulté que l'esprit trouve des contradictions dans le monde phénoménal, — et le monde phénoménal est le monde de l'esprit subjectif, de la sensibilité et de l'entendement. Après cela on sera étonné de voir cette espèce de bonhomie et d'humilité avec laquelle, lorsqu'on compare l'essence du monde avec l'essence de l'esprit, on pose en principe que ce n'est pas l'essence du monde, mais l'essence pensante, la raison qui contient la contradiction. Et il ne sert de rien, en quelque sorte, de tourner la difficulté, en disant que la raison ne tombe dans la contradiction qu'en appliquant les catégories. Car on enseigne en même temps qu'une telle application est nécessaire, et que la raison ne saurait connaître qu'en se servant des catégories. La connaissance est, en effet, la pensée, la pensée déterminante et déterminée. Une raison qui n'est qu'une pensée vide et indéterminée ne pense rien. Réduire la raison à cette identité vide (Voy. § suivant), c'est, sans doute, la débarrasser de la contradiction, mais c'est l'en débarrasser en lui enlevant toute valeur et tout contenu.
On peut ensuite remarquer que c'est l'absence d'un examen plus profond des antinomies qui a conduit Kantà n'en reconnaître que quatre. Il y est arrivé en présupposant, comme dans les paralogismes, la table des catégories, appliquant ainsi le procédé si suivi depuis, et qui consiste A ranger les déterminations d'un objet sous un schème préparé d'avance, au lieu de les déduire de la notion elle-même. D'autres imperfections de la théorie des antinomies, je les ai à l'occasion signalées dans ma logique. — Ce qu'il faut avant tout remarquer, c'est que les antinomies ne se rencon-
trcnt pas seulement dans les quatre objets cosmologiques, mais dans tout objet, à quelque espèce qu'il appartienne, dans toute représentation, dans toute notion, et dans toute idée. Se pénétrer de cette vérité, et connaître les choses dans cette propriété (1), c'est là l'objet essentiel de l'investigation philosophique. C'est cette propriété qui constitue, comme on le verra plus loin, le moment dialectique de la logique.
Zusatz. Suivant l'ancienne métaphysique, on admettait précédemment que, lorsque la connaissance tombe dans la contradiction, il n'y a là qu'une erreur accidentelle et qui vient d'une imperfection subjective dans la faculté de raisonner. Suivant Kant, au contraire, c'est dans la nature même de la pensée de tomber dans la contradiction (les antinomies), lorsqu'elle veut connaître l'infini. Bien qu'on doive considérer cette doctrine des antinomies comme un progrès fort important de la connaissance philosophique, ainsi que nous l'avons fait remarquer ci-dessus, en ce que l'on a par là écarté le dogmatisme rigide de la métaphysique de l'entendement, et qu'on a appelé l'attention sur le mouvement dialectique de la pensée, il faut cependant remarquer en même temps que Kant est arrivé ici aussi à un résultat négatif, à l'impossibilité d'atteindre à la connaissance de l'essence des choses (2), et qu'ainsi la signification positive des antinomies lui échappe. Maintenant, la signification vraie et positive des antinomies consiste en général
(1) Car les choses sont dans, et par cette propriété (Eigenschaft)^ la dialectique.
(2) Ansich der Dinge : l'en soi des choses : expression équivaleute à 1 chose en soi.
en ceci : que tout être réel contient des déterminations opposées, et que, par suite, connaître, et pour parler avec plus de précision, connaître un objet suivant la notion, c'est acquérir la conscience de cet objet en tant qu'unité de déterminations opposées. Maintenant, pendant que l'ancienne métaphysique employait, comme nous l'avons fait remarquer ci-dessus, et appliquait dans ses recherches les déterminations abstraites de l'entendement en excluant leur con traire, Kant au contraire a cherché à démontrer comment à une affirmation on peut opposer, avec un égal droit et une égale nécessité, l'affirmation du contenu contraire. Kant s'est borné à démontrer les antinomies que renferme la cosmologie de l'ancienne métaphysique, et suivant son schèmedes catégories il les a ramenées à quatre. La 'première antinomie concerne la question : si l'on doit penser le monde comme limité, ou comme illimité dans l'espace et dans le temps. Dans la seconde, il s'agit de savoir si l'on doit considérer la matière comme infiniment divisible, ou comme composée d'atomes. La troisième se rapporte à l'opposition de la liberté et de la nécessité, ce qui amène la question de savoir si, dans l'univers, l'on doit considérer toutes choses comme conditionnées par le rapport de causalité, ou bien, si l'on doit aussi y admettre des essences libres, c'est-à-dire des commencements absolus d'action. Ici vient s'ajouter comme quatrième antinomie le dilemme : si le monde en général a ou n'a point de cause. — Le procédé que Kant suit dans l'exposition de ces antinomies consiste à placer l'une en face de l'autre, comme thèse et antithèse, les déterminations opposées qui y sont contenues, et à les démontrer toutes les deux, c'est-à-dire à démontrer qu'elles
sont les produits nécessaires de la pensée réfléchie. Et il déclare en même temps expressément qu'il n'a pas cherché par là des arguments captieux, et voulu, pour ainsi dire, fournir des preuves d'avocat. Mais dans le fait les démonstrations que Kant emploie pour établir sa thèse et son antithèse ne sont que des démonstrations apparentes (1), parce que ce qui doit être prouvé s'y trouve déjà dans la présupposition d'où l'on part, et que c'est par un procédé diffus et détourné qu'on introduit dans la démonstration l'apparence d'une médiation. Cependant cette théorie des antinomies restera comme un résultat fort important et fort remarquable de la philosophie critique, en ce qu'on y établit (bien que ce ne soit que d'une façon subjective et immédiate) l'unité réelle des déterminations que l'entendement maintient dans leur état de scission. Ainsi, par exemple, dans la première des antinomies cosmologiques que l'on vientd'indiquer,il y a ceci : c'est qu'on doit considérer l'espace et le temps non-seulement comme continus, mais comme discrets, tandis que l'ancienne métaphysique s'en tenait à la simple continuité, et par suite elle considérait le monde comme illimité dans l'espace et dans le temps. Il est exact de dire que l'on peut aller au delà de tout espace, ainsi que de tout temps déterminés, mais il n'est pas moins vrai que l'espace et le temps n'atteignent à leur réalité que par leur déterminabilité , c'est-à-dire , tici et le présent, et que cette déterminabilité réside dans leur notion. Ceci s'applique également aux autres antinomies.
(1) Scheinbweise. La preuve qui ne va pas au delà du Schein, de la sphère de la réflexion, précisément parce qu'elle n'est pas la preuve spéculative qui saisit l'unité des contraires. Voy. sur les antinomies, Grande logique.
A l'égard de l'antinomie de la liberté et de la nécessité, par exemple, on verra, en l'examinant de près, que la liberté et la nécessité, telles que les conçoit l'entendement, ne sont en réalité que des moments idéaux de la vraie liberté et de la vraie nécessité, qui dans leur état de scission n'ont point de vérité.