‹ Logique de HâegelChapitre 63 sur 134 · XLIX · texte numérisé non relu

XLIX

Le troisième objet de la raison est Dieu (§ 36), qui doit être connu, c'est-à-dire, doit être déterminé par la pensée. Pour l'entendement toute détermination est une limite, une négation comme telle (1) vis-à-vis de l'identité simple. Par conséquent, toute réalité doit être considérée comme n'ayant pas de limite, c'est-à-dire comme indéterminée, et Dieu comme substance de toute réalité, ou comme essence la plus réelle, devient un être purement abstrait, et pour le déterminer il ne reste plus que la déterminante précisément la plus abstraite, l'être. L'identité abstraite, qui ici est aussi appelée notion, et l'être sont les deux moments que la raison s'efforce d'unir; et c'est là X idéal de la raison.

Cette union peut se faire suivant deux voies ou formes. On peut partir de l'être et arriver à une abstraction de la pensée ; ou bien, on peut suivre la marche inverse, c'est-àdire, partir de cette abstraction et arriver à l'être.

Dans le premier cas, on se représente l'être comme être immédiat, comme être qui a un nombre infini de détermi-

(1) La négation comme telle, qui n'est pas la négation de la négation.

SECOND RAPPORT DE LA. PENSÉE AVEC i/ORJET. 315

nations, comme un monde concret (1). Celui-ci peut être déterminé ultérieurement soit comme un assemblage d'un nombre infini d'existences contingentes (preuve cosmologique), soit comme un assemblage d'un nombre infini de fins et de rapports conformes à ces fins (preuve physicotéléologique). — Penser cet être concret, c'est en éliminer la forme de l'être contingent et individuel, et le saisir comme un être universel, ayant en lui-même sa nécessité, se déterminant et agissant suivant des fins également universelles, et se distinguant de l'être d'où l'on est parti; c'est, en un mot, le penser comme Dieu. — L'objection de Kant contre ce procédé se fonde principalement sur ce qu'il est un syllogisme, un passage. Car, par là que l'on ne découvre pas dans ce contenu, c'est-à-dire dans les perceptions et dans leur ensemble, le monde, cet universel auquel les élève la pensée, cet universel n'est point justifié par l'intuition empirique du monde. Ainsi, à l'élévation de la pensée de l'intuition empirique du monde à Dieu Kant oppose (comme dans les paralogismes § 57) le point de vue de Hume, suivant lequel il n'est point rationnel de penser les perceptions, c'est-à-dire d'en conclure l'universel et le nécessaire.

REMARQUE

On ne persuadera à une intelligence saine et éclairée pas plus qu'à la philosophie qu'il faut partir de l'intuition empirique du monde pour s'élever à Dieu. Car l'homme est

(1) Ein erfullte Welt : un monde rempli : un monde rempli d'existences contingentes et finies. Ce monde au point de départ est l'être immédiat que la réflexion médiatise, pour en faire sortir l'existence de Dieu.

un être pensant, et cette élévation n'a pas pour fondement la simple perception sensible, une perception à la façon de celle des animaux, mais la pensée. L'essence, la subtance, la puissance universelle et la finalité du monde existent pour la pensée, et n'existent que pour elle. Ce qu'on appelle preuves de l'existence de Dieu ne sont que des descriptions et des analyses de la marche de l'esprit qui est esprit pensant, et qui pense l'être sensible. L'élévation de la pensée au-dessus de l'être sensible, au-dessus du fini à l'infini, le saut qui brise la série sensible pour passer dans la sphère du suprasensible, tout cela c'est la pensée ellemême, et ce n'est que la pensée. Dire que ce passage ne doit pas avoir lieu, c'est dire qu'on ne doit point penser. Chez les animaux n'a pas réellement lieu un tel passage. Les animaux sont renfermés dans les limites de la sensation et de l'intuition sensible. C'est pour cela qu'ils n'ont point de religion. Sur cette critique de l'élévation de la pensée, il y a deux choses à considérer. Premièrement, lorsqu'elle est présentée sous forme de raisonnement (ce sont ce qu'on appelle preuves de l'existence de Dieu), son point de départ, l'intuition du monde, peut, sans doute, être déterminé comme un agrégat d'existences contingentes, ou de fins et de rapports de finalité. Dans la pensée, en tant qu'elle raisonne, ce point de départ peut paraître comme un fondement solide, et il peut y rester, et y être laissé dans la forme purement empirique qu'une telle matière (1) y a d'abord. En se représentant la chose ainsi, le rapport du point de départ avec le point d'arrivée sera un rapport pu-

(1) La matière (Stoff) qui fait le point de départ, le monde de la perception sensible, et des choses finies.

rement affirmatif, un raisonnement qui va d'un terme qui est et demeure ce qu'il est à un autre terme qui lui aussi est et demeure ce qu'il est. Mais c'est là une erreur profonde, qui vient de ce qu'on prétend connaître la nature de la pensée sous cette forme de l'entendement. Penser le monde empirique, c'est essentiellement changer sa forme empirique, et le revêtir d'une forme générale. La pensée exerce aussi une action négative sur le point de départ. La matière perçue, lorsqu'elle est déterminée d'une façon générale, ne garde pas sa première nature, sa nature empirique, et avec son enveloppe son contenu interne se trouve aussi changé (Cf. §13 et 23). Par conséquent, les preuves métaphysiques de l'existence de Dieu sont une description, et une exposition imparfaites de l'élévation de l'esprit à Dieu, parce qu'elles n'expriment, ou, pour mieux dire, ne mettent pas en relief le moment de la négation qui est contenu dans cette élévation ; car de cela même que le monde est contingent il suit que c'est un être périssable, apparent et sans réalité. Cette élévation de l'esprit veut dire que le monde possède bien l'être, mais un être qui n'est qu'apparence, qu'il n'est pas l'être véritable, la vérité absolue, et que celle-ci est au delà de cette apparence, qu'elle est en Dieu, et que Dieu est l'être véritable. Si cette élévation est un passage et une médiation, elle est aussi une suppression du passage et delà médiation, car ce par quoi Dieu peut paraître médiatisé, c'est-à-dire le monde, y apparaît comme n'ayant pas d'être (1). C'est seulement ce néant de l'être du monde qui est le lien de l'élévation, de

(1) Fiir dasNichtige.

31 cS LOGIQUE. — » PREMIÈRE PARTIE.

telle sorte que ce qui intervient comme moyen terme s'efface, et que par suite c'est dans celte médiation même que la médiation est supprimée (1). — C'est principalement à ce rapport, saisi comme un rapport purement affirmatif de deux êtres, que s'attache Jacobi lorsqu'il attaque les démonstrations de l'entendement; et il a raison de lui adresser ce reproche, que, puisqu'on cherche des conditions (le monde) pour l'inconditionnel, il faudra se représenter l'infini (Dieu) comme n'ayant en lui-même sa raison d'être, et comme un être dépendant. Seulement, cette élévation telle qu'elle s'accomplit dans l'esprit, corrige elle-même cette apparence ; ou, pour mieux dire, sa nature est tout entière dans la correction de cette apparence (2). Mais cette nature véritable de la pensée essentielle qui consiste à supprimer la médiation dans la médiation même (3), Jacobi ne l'a point connue, et, par conséquent, ce reproche qu'il adresse avec raison à l'entendement renfermé dans la sphère de la réflexion (4), il a eu tort de croire qu'on peut l'étendre à la pensée en général, et par suite à la pensée rationnelle (5).

(1) Eo effet, l'élévation à Dieu vient de ce que l'esprit fini, ou le monde, n'est pas la vraie réalité. L'imperfection, le néant (die Nichtigkeit), ce que le monde n'est pas, est par conséquent le lien [das Dand) de l'élévation; ce qui fait que le monde s'élève â Dieu, Mais ce lien, ou moyen terme (das Vermittelnde) s'efface eu médiatisant, ou, pour mieux dire, en médiatisaut s'absorbe dans la réalité absolue.

(2) Il y a apparence [Schein) par là qu'au point de départ l'esprit fini et l'esprit infini, le monde et Dieu apparaissent comme deux réalités distinctes et séparées. Et l'élévation est le mouvement, l'acte qui corrige et fait disparaître cette apparence, ou ce moment de la réflexion.

(3) In der Vermittelung die Vermitlelung sclbst au/'zuheben. La pensée essentielle ou spéculative pose dans l'élévation la médiation, et en la posant la supprime, par là riième que l'élévation élève le monde à Dieu.

(4) Le texte a : rcfleclirendcn Verslande : l'entendement réfléchissant.

(5) Rationnelle dans le sens hégélien, c'est-à-dire spéculative.

Pour montrer combien il importe de ne pas perdre de vue le moment négatif, on peut citer comme exemple le reproche qu'on adresse au spinozisme d'être un panthéisme et un athéisme. La substance absolue de Spinoza n'est pas encore, il est vrai, l'esprit absolu, et l'on exige avec raison que Dieu soit déterminé comme esprit absolu. Mais lorsqu'on représente la doctrine de Spinoza comme si elle confondait Dieu avec la nature, avec le monde fini, et comme si elle faisait Dieu du monde, c'est qu'on présuppose que le monde fini possède la réalité véritable, la réalité affirmative. En partant de cette supposition on est sans doute conduit à l'unité de Dieu et du monde, et par suite à faire de Dieu un être fini, l'assemblage (1) des existences extérieures et finies. Laissant de côté que Spinoza ne définit pas Dieu « l'unité de Dieu et du monde » mais « l'unité delà pensée » et de l'étendue (du monde matériel) » , il faut dire que, lors même que cette unité serait entendue de la façon inexacte que nous venons d'indiquer, ce qu'il y a en elle c'est que le monde est une existence phénoménale qui ne possède pas la vraie réalité, de telle sorte qu'on devrait plutôt considérer le système de Spinoza comme un acosmisme. Il semble qu'une philosophie qui enseigne que Dieu, et Dieu seul est, ne devrait pas être considérée comme une philosophie athéistique. On admet que les peuples qui adorent des singes, des bœufs, des images de pierre et de bronze, ont cependant une religion* Mais abandonner l'opinion préconçue (2) que cet agrégat de choses finies qu'on appelle le monde a une vraie réalité* c'est ce qui est fort

(1) Mannichfaltigkeit : la multiplicité.

2 Ihr eigenc Voraussetzung : sa propre présupposition .

difficile pour l'esprit qui se meut dans la sphère de la représentation (1). On sera facilement porté à considérer comme absolument impossible, ou du moins comme bien moins possible que l'on admette qu'il n'y a, pour ainsi dire, pas de monde, qu'il puisse venir à l'esprit de quelqu'un qu'il n'y a pas de Dieu. On croira bien plus facilement, ce qui ne fait pas notre éloge, qu'un système nie plutôt Dieu que le monde, et l'on trouvera qu'il est beaucoup plus compréhensible qu'on nie Dieu que le monde.

La seconde remarque concerne la critique du contenu qu'atteint d'abord cette élévation par la pensée (2). Ce contenu, lorsqu'il n'est déterminé que comme substance ou comme essence nécessaire du monde, ou comme cause finale et qui gouverne le monde suivant une fin, etc., n'est pas sans doute adéquat à ce qu'on entend, et l'on doit entendre par Dieu. Mais en faisant abstraction de ce qu'il y a d'irrationnel à présupposer une représentation de Dieu, et à juger le résultat d'après cette présupposition, il faut reconnaître que ces déterminations ont une grande importance et qu'elles sont des moments nécessaires de l'idée de Dieu. Seulement, pour placer sur cette voie devant la pensée l'objet dans sa véritable détermination, c'est-à-dire la véritable idée de Dieu, on ne doit pas prendre pour point de départ un contenu subordonné. Les choses purement contingentes fournissent une détermination fort abstraite. La nature organique et ses déterminations appartiennent à une

(1) Le texte a seulement : im Sinne der Vorstellung : dans le sens de la représentation : c'est-à-dire pour la pensée représentative, pour la pensée ou l'esprit qui ne s'élève pas au-dessus de la représentation.

(2) Jene denkende Erhebung : cette élévation pensante ; car c'est une élévation qui n'a pas lieu par le cœur ou le sentiment, mais par la pensée.

SECOND RAPPORT DE LA PENSÉE AVEC L'OfiJET. 321

plus haute sphère, à la sphère de la vie. Mais, outre que la considération de la finalité de la nature vivante, ainsi que des rapports des choses avec la finalité peuvent être faussés par l'insignifiance des fins, et par l'emploi puéril qu'on en fait, la nature vivante elle-même ne constitue pas cette sphère où l'on peut saisir la vraie détermination de l'idée de Dieu. Dieu n'est pas seulement un être vivant, il est esprit. C'est la nature spirituelle qui fournit à la pensée de l'absolu le point de départ le plus haut et le plus vrai, autant du moins que la pensée prend un point de départ, et qu'elle veut prendre celui qui se rapproche le plus d'elle.

Page 1