LXII
La pensée, en tant qu'activité du particulier, n'a d'autre produit ni d'autre contenu que les catégories. Celles-ci, telles que les emploie l'entendement, sont des déterminations limitées, des formes de l'être conditionné, dépendant, médiat. L'infini, le vrai n'existe pas pour la pensée qui est
(1) Car, comme on sait, l'objet spécial de la raison est ce queKantappelle idée. Mais dès que la raison veut déterminer l'idée elle tombe dans l'illusion transcendante. Il est donc vrai de dire que le résultat définitif de la philosophie critique est l'universel abstrait, indéterminé, l'identité formelle.
(2) C'est l'expression du texte que nous avons conservée, parce qu'elle moutre l'indivisibilité de l'activité de la pensée et du particulier (la catégorie), et comment la pensée n'est active que dans le particulier, qu'en particularisant. — Ainsi pendant que la pensée à son plus haut point est pour Kant l'activité de l'universel, mais de l'universel abstrait, elle est pour Jacobi l'activité du particulier.
renfermée dans ces limites. Il n'y a point pour elle de passage à la vérité (objection contre les preuves de l'existence de Dieu). Ces déterminations de la pensée on les appelle aussi notions. Connaître un objet suivant la notion ne signifie rien autre chose que le saisir sous la forme d'un être conditionné et médiat, et par suite changer le vrai, l'infini, l'inconditionnel en un être conditionné et médiat, ce qui fait qu'au lieu de saisir le vrai en le pensant, on change plutôt le vrai en faux.
REMARQUE
Ce sont là en résumé les objections qui ont amené la doctrine suivant laquelle on ne peut connaître Dieu et la vérité que par la connaissance immédiate. On avait déjà éloigné de Dieu toute représentation anthropomorphiste comme ne constituant qu'un élément fini, et, par conséquent, comme indigne de la divinité, et l'on avait réduit par là l'infini à une essence vide. Mais les déterminations de la pensée on ne les avait pas encore classées en général parmi les déterminations anthropomorphistes. On attribuait bien plutôt à la pensée la faculté d'éliminer des représentations de l'absolu la finité, et cela suivant l'opinion de tous les temps que nous avons rappelée précédemment, savoir, qu'on n'arrive à la vérité que par la réflexion. Aujourd'hui on a fini par déclarer anthropomorphistes les déterminations de la pensée elle-même, et par ne voir dans la pensée que l'activité qui rend les choses finies. C'est dans le VIIe appendice aux Lettres sur Spinoza que Jacobi a exposé ses objections sous la forme la plus déterminée, objections qu'il a d'ailleurs puisées
TROISIÈME RAPPORT DE LA PENSÉE AVEC l/OBJET. âftâ
dons la philosophie de Spinoza elle-même, et dont il a fai usage contre la connaissance en général. Dans cette polémique, Jacobi ne saisit la connaissance que comme connaissance du fini, comme une pensée qui parcourt une série de conditions, qui va d'un terme conditionné à un autre terme conditionné, et où chaque condition devient à son tour un terme conditionné, en un mot, une série de conditions conditionnées. D'après cela, expliquer et connaître suivant la notion, c'est montrer un terme comme médiatisé par un autre. Il suit que tout contenu est un contenu particulier, subordonné et fini. L'infini, le vrai, Dieu, est placé hors du mécanisme de ce rapport où est renfermée la connaissance. — Pendant que la philosophie kantienne a placé la finité des catégories dans la détermination formelle de leur subjectivité, Jacobi examine les catégories en elles-mêmes, dans leur déterminabilité propre, et c'est en elles-mêmes qu'il les déclare finies. C'est là un point important. — Ce qui l'a surtout préoccupé dans sa polémique, ce sont les brillants résultats des sciences naturelles [sciences exactes) dans la connaissance des forces et des lois de la nature. Sans doute on ne rencontre pas d'une façon immanente dans cette sphère du fini l'infini. C'est ce qui fit dire à Lalande : qu'il avait cherché Dieu dans toute l'étendue des cieux sans pouvoir l'y découvrir (voy. Rem. du § 60). Le dernier résultat auquel on était arrivé sur ce terrain était le général comme agrégat indéterminé de la finité extérieure, c'est-à-dire la matière. Et Jacobi dit avec raison qu'il n'y a pas d'autre issue lorsqu'on se place sur la voie de la connaissance qui n'avance qu'à l'aide de médiations.