LXIV
Ce que cette connaissance immédiate prétend savoir c'est que l'infini, l'éternel, Dieu, qui est dans notre représentation, est aussi; — qu'à celte représentation se lie immédiatement et indivisiblement la certitude de son existence.
REMARQUE
Il se peut qu'il y ait des philosophes qui songent à combattre ces propositions de la science immédiate. Ils devraient bien plutôt désirer comme un événement heureux que ces anciennes propositions qui expriment le contenu général de la philosophie (1), bien qu'elles l'expriment, il est vrai, sous une forme peu philosophique, deviennent en quelque sorte une croyance générale du temps. Ce dont on
(1) Ces propositions expriment, en effet, non-seulement l'objet, mais le contenu de la philosophie, car elles expriment l'unité du sujet et de l'objet, de la pensée et de l'être, de la notion et de la réalité, etc.
pourrait s'étonner à cet égard, c'est qu'on pût considérer comme étant en désaccord avec la connaissance philosophique des propositions telles que celles-ci : ce qui est conçu comme vrai est immanent à l'esprit (§ 63) : la vérité est faite pour l'esprit (Ibid.) (1). — Sous le rapport formel, la proposition ci-dessus (2) a surtout celte importance, qu'en elle la pensée de Dieu et son être, la subjectivité, la forme sous laquelle se montre d'abord la pensée, et l'objectivité sont immédiatement et indivisiblement unis. Et la philosophie de la connaissance immédiate va si loin dans ses abstractions que, suivant elle, l'existence non-seulement est indivisiblement unie avec la pensée de Dieu, mais aussi avec la représentation de mon corps et des choses extérieures. — La philosophie spéculative s'est efforcée de démontrer cette unité, c'est-à-dire elle s'est efforcée de démontrer que l'indivisibilité de la pensée et de l'être, du sujet et de l'objet réside dans leur nature. De quelque façon qu'on envisage et qu'on apprécie ses démonstrations, elle doit toujours se réjouir en voyant qu'on reconnaît que ses propositions sont aussi des faits de conscience, et qu'elles s'accordent avec l'expérience. — La différence qui existe à cet égard entre la science immédiate et la philosophie spéculative consiste en ce que la première prend une position exclusive, ou bien encore en ce qu'elle est opposée à la vraie philosophie. — Cependant cette proposition autour de laquelle, pour ainsi dire, tourne la philosophie moderne, a été aussi énoncée sous une forme
(1) Propositions qui expriment sous une autre forme, et d'une façon plus concrète, celte unité.
(•2) La proposition fondamentale de la science immédiate.
immédiate par son auteur : cogito ergo sum. Il faudra oublier la nature du syllogisme pour dire qu'il y a là un syllogisme, parce qu'il y a le signe de la conclusion : ergo. Car où est le moyen terme? Et le moyen terme est un élément bien plus essentiel du syllogisme que le mot : ergo. Que si pour justifier cette dénomination j'appelle dans la proposition de Descartes l'union des deux termes un syllogisme immédiat, on aura dans cette forme superflue l'union de déterminations différentes médiatisées par rien. Mais en ce cas la connexion de l'être avec nos représentations, qui est le principe de la connaissance immédiate, sera ni plus ni moins un syllogisme. — Je tire de la disserta* tion deHothosur h Philosophie cartésienne, qui a paru en 1826, le passage où Descartes déclare lui-même expressément que la proposition cogito ergo sum n'est point un syllogisme. Les endroits où se trouvent ces passages sont : liespons. ad IL Object. De methodo, IV. Ep. 1. 118. Dans le premier de ces écrits on trouve les expressions suivantes : Descartes dit d'abord que la proposition, que notre essence est la pensée, est prima quœdam notio qaœ ex nullo syl~ logismo concluditur. Et il ajoute : neque cura quis dicit : ego cogito, ergo sum, sive existo, existentiam ex cogitatione per sgllogismum deducit. Et comme il sait ce que c'est qu'un syllogisme, il fait observer que si cette proposition était obtenue par déduction il faudrait supposer qu'elle est tirée de la majeure : illudomne quod cogitât est, sive existit. Mais, ajoute-t-il, c'est cette proposition qui est plutôt tirée delà première.
Les considérations exposées par Descartes pour démontrer l'indivisibilité de notre pensée et de notre être, et
comment cette connexion est contenue et donnée dans l'intuition simple de la conscience, comment elle constitue le principe premier le plus certain et le plus évident, dételle façon qu'il n'y a pas de scepticisme qui puisse lui résister, ces considérations, disons-nous, sont si concluantes et si complètes que les arguments de Jacobi et d'autres philosophes modernes sur ce point n'en sont qu'une répétition (1).