‹ Logique de HâegelChapitre 81 sur 134 · LXX · texte numérisé non relu

LXX

L'exclusivisme de ce point de vue entraîne avec lui des déterminations et des conséquences dont il faut faire connaître les traits principaux. D'abord, comme ce n'est pas la nature du contenu, mais le fait de conscience qu'on y érige en critérium de la vérité, c'est le savoir subjectif, et l'assurance que, moi, je trouve un certain contenu dans ma conscience, qui sont le fondement de ce qu'on considère comme vrai. Ce que je trouve dans ma conscience je rétends ainsi à la conscience de tous, et j'en fais la nature même de la conscience.

REMARQUE

Autrefois on rangeait parmi les preuves de l'existence de Dieu le consensus gentium. C'est à cette preuve aussi qu'en appelle Cicéron. Le consensus gentium est une grande autorité, et de ce fait qu'un objet se rencontre dans la conscience de tous les hommes, on arrive naturellement à la conclusion qu'il a sa raison dans la nature de la conscience et qu'il en est un élément nécessaire. Ce qu'il y a d'essentiel dans cette catégorie de l'accord universel, c'est la con-

viction, conviction qu'on rencontre même chez les esprits les moins cultivés, que la conscience de l'individuel n'a qu'une valeur limitée et contingente. Si l'on ne recherche pas la nature de cette conscience, c'est-à-dire, si l'on n'y distingue pas ce qu'il y a en elle d'absolu et d'universel, ce qui ne peut être que l'œuvre de la réflexion, le consentement universel sera une opinion dont il faudra tenir compte, puisqu'il constitue un élément de la conscience7 mais qui ne pourra satisfaire complètement la pensée qui, outre l'universalité, veut connaître la nécessité des choses. D'ailleurs, en admettant même que l'universalité d'un fait puisse fournir une preuve suffisante, le fait qu'il y a des individus et des peuples chez lesquels on ne trouve pas cette croyance en Dieu a fait abandonner cette preuve (1). Mais il n'y a rien de plus expéditif et de plus commode que d'avoir à faire cette simple déclaration, savoir, que je trouve dans ma conscience un contenu accompagné de la certitude de sa vérité, et que, par conséquent, cette certitude n'est pas la

(1) Pour bien déterminer dans l'expérience les limites de l'athéisme et de la croyance en Dieu, il importe de savoir s'il suffit de posséder la notion de Dieu en général, ou bien si une connaissance plus exacte de Dieu est nécessaire. Dans les sociétés chrétiennes on n'admet pas que les dieux de l'Inde, delà Chine, ni même les dieux de la Grèce, et moins encore les fétiches de l'Afrique soient le vrai Dieu. Par conséquent, celui qui croit en ces dieux, ne croit pas en Dieu. Mais si l'on considère la croyance en Dieu comme se trouvant comprise dans la croyance en plusieurs dieux, de la même façon dont le genre existe dans les individus, le culte qui s'adresse à plusieurs dieux s'adressera aussi à Dieu. Les Athéniens, au contraire, regardaient les poètes et les philosophes comme des athées, parce que, aux yeux de ces derniers, Jupiter et les autres dieux n'existaient que dans l'opinion du peuple, et qu'ils ne reconnaissaient probablement qu'un seul Dieu.

Ce qu'il importe ici de savoir ce n'est pas ce qui se trouve contenu dans un objet, mais la manière dont cet objet existe dans la conscience; autrement toutes les déterminations de la Divinité seraient confondues et auraient une

mienne en tant que sujet particulier, mais qu'elle est inbérente à la nature de l'esprit.

§ LXXÏI.

La science immédiate érigée en critérium de la vérité conduit à cette seconde conséquence, que toutes les superstitions et tous les cultes doivent être reconnus comme vrais, et que les actions les plus injustes et les plus immorales sont justifiées. Ce n'est pas la connaissance médiate, le raisonnement, le syllogisme qui conduit l'Indien à adorer un bœuf, un singe; ou un Brabmin, un Lama; s'il les adore, c'est qu'il y croit. Les désirs, les tendances naturelles font naître spontanément dans la conscience des mouvements intéressés, et des pensées coupables s'y manifestent d'une façon tout à fait immédiate. Un caractère, qu'il soit bon ou mauvais, exprimera toujours, suivant cette doctrine, la vraie nature (1) de la volonté : il suffira seulement qu'on ait une

égale valeur, et les représentations sensibles les plus grossières constitueraient une religion, par là que dans ces représentations, comme dans tout produit de l'esprit, il y a un principe, une virtualité qui, développée et épurée, s'élève jusqu'à la religion. Mais autre chose est posséder les germes de la religion, autre chose est avoir une religion. Ainsi des voyageurs (les capitaines Ross et Parry, par exemple) ont, dans ces derniers temps, trouvé des peuples (les Esquimaux) qui n'ont aucune religion, mais chez qui l'on peut cependant découvrir les germes de la religion ; ce que l'on constate aussi chez les magiciens de l'Afrique, — les Goëten d'Hérodote. D'un autre côté, un Anglais qui a passé le premier mois du dernier jubilé à Rome dit dans le récit de son voyage que, dans cette ville, le peuple est bigot, et que ceux qui savent lire et écrire sont en général athées. — Du reste, l'accusation d'athéisme est, dans ces derniers temps, devenue bien moins fréquente, parce que les exigences en fait de religion et le contenu même de la religion ont été, pour ainsi dire, réduits à leur minimum. Voy. § lxxiii. (Note de l'auteur.) (1) Das bestimmte Seyn : Vêlre, la nature déterminée de la volonté.

vue immédiate, et la plus immédiate, des intérêts et des lins qui nous déterminent.

§ LXXÏII.

Enfin, pour ce qui concerne la connaissance de Dieu, la science immédiate peut tout au plus nous dire que Dieu est, mais elle ne peut pas nous dire ce qu'il est; car cette dernière connaissance, qui est la vraie connaissance, est une connaissance médiate. Par là Dieu, en tant qu'objet de la religion, n'est plus que Dieu en général, un être suprasensible, indéterminé, et le contenu de la religion se trouve réduit à son minimum.

REMARQUE

S'il était vraiment nécessaire de faire de si grands efforts pour conserver ou établir cette croyance qu'il y a un Dieu, il faudrait vraiment s'étonner de la pauvreté du temps qui considère comme une conquête la plus vide des connaissances religieuses, et qui en est venu à admirer dans son église l'autel qu'on éleva, autrefois à Athènes, au Dieu inconnu.

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