‹ Logique de HâegelChapitre 88 sur 134 · LXXXI · texte numérisé non relu

LXXXI

p) Le moment dialectique constitue ce moment spécial où ses déterminations finies se suppriment elles-mêmes en passant dans leur contraire.

1° Le moment dialectique, lorsqu'il est pris séparément

(I) Auf die Spilze getrieben .-poussé à son point culminant, extrême : c'est-à-dire que l'entendement, ou ses déterminations arrivées à leur limite extrême passent dans leur contraire; ce qui constitue précisément le moment dialectique..

par l'entendement, produit surtout dans la connaissance scientifique le scepticisme qui ne contient comme résultat de la dialectique que la pure négation. 2° On considère ordinairement la dialectique comme un art extérieur qui produit arbitrairement la confusion de notions déterminées et une apparence de contradiction, de telle sorte que cette apparence n'a point de réalité, et que le vrai réside, au contraire, dans l'entendement et dans ses déterminations. Souvent aussi on ne considère la dialectique que comme une sorte de jeu de bascule d'un raisonnement qui avance et recule, et dont le vide est caché par la subtilité qui est le propre de cette façon de raisonner. Mais la dialectique constitue bien plutôt par sa détermination spéciale la nature propre et véritable des déterminations de l'entendement, des choses, et du fini en général. La réflexion va d'abord au delà de la détermination isolée, et met celle-ci en rapport. Mais, bien que mise en rapport, la détermination n'en continue pas moins d'être maintenue dans son état d'isolement (1). La dialectique au contraire est le passage immanent d'un terme à l'autre, passage où l'exclusivité et la limitation des déterminations de l'entendement montrent ce qu'elles sont, c'est-à-dire qu'elles contiennent leur propre négation. Le propre de toute chose finie c'est de se sup-

(1) In ihrem isolirlen Gelten erhalten wird : elle est maintenue, gardée dans sa valeur isolée; dans la valeur qu'elle a dans sou état d'isolement, ou lorsqu'elle est prise séparément. C'est-à-dire que par là que la réflexion comme telle n'unit les termes que d'une façon extérieure, qu'elle ne saisit pas leur rapport et leur unité véritable, les termes ne sont pas véritablement unis, et ils gardent chacun la signification qu'ils avaient dans leur état d'isolement. Par exemple, le fini sera bien mis en rapport avec l'infini, mais dans ce rapport le fini et l'infini gardent chacun sa signification et sa différence.

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primer elle-même. Par conséquent, la dialectique est l'âme vivante de tout développement scientifique, elle est le principe qui seul introduit dans le contenu de la science la connexion immanente et la nécessité de ses parties, et qui l'élève non d'une façon extérieure, mais réelle au-dessus du fini.

Znsatz I. Il est de la plus haute importance de saisir et d'entendre le moment dialectique. C'est lui qui dans la réalité est le principe de tout mouvement, de toute vie et de toute activité, de même qu'il est l'âme de toute connaissance scientifique véritable. Ne pas s'arrêter aux déterminations abstraites de l'entendement, ne paraît à notre conscience ordinaire qu'une sorte d'équité, suivant le mot, vivre et laisser vivre, de telle façon que l'un vive et l'autre aussi (1). La vérité est que le fini ne reçoit pas sa limitation du dehors, mais qu'il se supprime en vertu de sa nature spéciale et passe lui-même dans son contraire. Par exemple, lorsqu'on dit que l'homme est mortel, on considère la mort comme quelque chose qui a sa raison dans des

(1) So dass das Eine gilt und auch das Andere : de telle façon que l'un (des deux termes) vaut (a une valeur, s'affirme) et aussi l'autre. Hegel veut dire que notre conscience ordinaire s'arrête aux abstractions de l'entendement, et que, lorsqu'elle ne s'y arrête pas, ce n'est pas parce qu'elle aperçoit la nécessité qui fait qu'on ne peut pas s'y arrêter, mais par une sorte de condescendance, ou par une sorte de sentiment d'équité. Ainsi si elle suivait son penchant et ses habitudes, elle se bornerait à s'affirmer elle-même, et à dire : je vis, cela me suffit. Mais par une sorte d'équité elle dit : je vis, mais laissons vivre aussi les autres. Or cela n'établit qu'un rapport extérieur et accidentel entre ma vie et la vie des autres, tandis que le vrai rapport est dans la nécessité qui fait que je ne puis vivre qu'autant que les autres vivent, ce qui veut dire que la limitation du fini n'est pas un aussi, un autre élément qui vient s'y ajouter accidentellement et du dehors, mais sa propre limitation, cette limitation qui fait, comme il est dit dans la phrase suivante, que le fini se nie lui-même, et passe lui-même dans son contraire.

circonstances extérieures, et d'après, cette façon d'envisager la mort il y aurait dans l'homme deux propriétés particulières, celle de vivre, et aussi celle de mourir. Mais la vraie façon de se représenter la chose consiste à considérer la vie comme telle comme portant en elle-même le germe de la mort, et le fini en général comme portant en luimême sa contradiction, et partant comme se supprimant lui-même. — En outre, on ne doit pas confondre la dialectique avec la sophistique, dont l'essence consiste précisément à affirmer et à faire valoir les déterminations de l'entendement dans leur état d'isolement, et de faire valoir celle que demande l'intérêt momentané de l'individu et de sa position. Il y a, par exemple, dans la sphère de l'action ce moment essentiel , que j'existe , et que je dois avoir des moyens pour mon existence. Mais si j'isole ce côté, ce principe de mon bien, et que j'en tire la conséquence que le vol m'est permis, ou qu'il m'est permis de trahir mon pays, je raisonnerai à la façon des sophistes. De même, mon action implique ma liberté subjective, en ce sens que dans ce que je fais j'y suis comme principe essentiel avec mon dessein et ma conviction. Mais si je raisonne exclusivement d'après ce principe, je raisonnerai aussi d'une façon sophistique, et je bouleverserai tous les principes fondamentaux de la vie sociale. — La dialectique se distingue essentiellement de cette façon de raisonner, car ce qu'elle considère c'est précisément la nature intime des choses, démontrant par là la imité des déterminations exclusives de l'entendement. — - Du reste la dialectique n'est nullement- un principe nouveau dans la philosophie. Parmi les anciens, on attribue à Platon

l'invention de la dialectique : ce qui est vrai, en ce sens que c'est dans la philosophie platonicienne que le dialectique se produit sous sa forme vraiment scientifique, et parlant objective. Chez Socrate ce qui domine dans sa dialectique, en harmonie avec le caractère général de sa faconde traiter la philosophie, c'est encore la forme subjective, la forme de Yironie. Socrate dirige surtout sa dialectique contre la conscience ordinaire en général, et en particulier contre les sophistes. Dans ses entretiens il s'appliquait plutôt à faire ressortir l'apparence, qu'à pénétrer dans la nature de la chose en question. Il adressait ainsi toute espèce de questions, et il amenait par là ses interlocuteurs à admettre l'opposé de ce qu'ils avaient d'abord regardé comme vrai. Si, par exemple, les sophistes s'attribuent le nom de précepteurs, Socrate par une série de questions amène l'un d'eux, Protagoras, à convenir que tout savoir n'est qu'une réminiscence. — Mais Platon démontre dialectiquementdans ses Dialogues strictement scientifiques la finité des déterminations de l'entendement. C'est ainsi, par exemple, que dans le Parménide il déduit d'un côté le multiple de l'un, et qu'il démontre, de l'autre, comment la nature du multiple consiste à se déterminer comme un. C'est là le sens profond que la dialectique reçoit entre les mains de Platon. — Denosjours c'est principalement à Kant qu'on doit d'avoir tiré de l'oubli et remis en honneur la dialectique, et cela par ses antinomies de la raison dont il a été question précédemment (§ 48), où il ne s'agit pas d'un simple balancement de raisonnements et d'un fait purement subjectif, mais où l'on démontre comment toute détermination de l'entendement, prise en elle-même etsépa-

rément, se change immédiatement en son contraire. — Maintenant en face de l'entendement qui dirige tous ses efforts contre la dialectique, on peut montrer que celle-ci n'existe pas seulement dans la conscience philsophique, mais dans toute autre conscience, ainsi que dans l'expérience universelle. On peut trouver, en effet, dans tout ce qui nous entoure un exemple de la dialectique. Nous savons que tout être fini, au lieu d'avoir en lui-même son fondement et sa raison dernière, est variable et passager, ce qui ne signifie rien autre chose si ce n'est qu'il est virtuellement (1) autre que lui-même, qu'il se trouve comme poussé au delà de ce qu'il est immédiatement, et qu'il se transforme en son contraire. Si nous avons comparé plus haut (§ 80) l'entendement à la bonté de Dieu, nous pouvons dire maintenant de la dialectique dans le même sens objectif que son principe correspond à la représentation de la puissance divine. Nous disons que tout, c'est-à-dire toute chose finie comme telle est soumise à sa destinée, et nous avons par là l'intuition de la dialectique comme puissance universelle irrésistible devant laquelle nulle chose, quelque solide qu'elle puisse se croire, ne saurait subsister. Sans doute cette détermination n'épuise pas la profondeur de l'essence divine, de la notion de Dieu, mais elle n'en constitue pas moins un moment essentiel de la conscience religieuse. — En outre la dialectique s'affirme dans toutes les sphères et dans toutes les formes de la nature et de l'esprit ; par exemple, dans le mouvement des corps célestes. Une planète est en tel moment en tel lieu, mais

(1) An sich.

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elle est virtuellement dans un autre lieu (1), et elle amène à l'existence cette opposition avec elle-même (2) en se mouvant (3). Dans la constitution des éléments physiques intervient aussi la dialectique, et le processus météorologique en est la manifestation (4). C'est le même principe qui fait le fondement de tous les autres processus de la nature et par lequel la nature est aussi stimulée à s'élever au-dessus d'elle-même (5). Quant à la présence de la dialectique dans le monde de l'esprit, et plus particulièrement dans la domaine du droit et de la vie sociale, il suffira ici de rappeler comment l'expérience universelle nous apprend qu'un état, une action poussée à sa limite extrême se change ordinairement en son contraire, dialectique qui souvent est constatée par des adages, tels que summum jus, summa injuria, par lequel on veut signifier que le droit abstrait poussé à sa limite extrême devient injustice. On voit de même comment dans la sphère politique les extrêmes de l'anarchie et du despotisme s'engendrent l'un l'autre. La vie morale dans sa forme individuelle nous offre aussi cette

(1) Ist aber an sich, diess auch an einem andem Ort zu seyn : mais elle est en soi d'être ici (c'est-à-dire d'être dans tel lieu, ou, comme a letexte, dans ce lieu) aussi dans un autre lieu.

(2) Diess sein Andersseyn : cet être autre de lui-même.

(3) C'est-à-dire que le mouvement est la réalisation, le passage à l'acte de cet en soi, de cette virtualité : en d'autres termes, dans le mouvement, le corps est dans ce lieu et il n'est pas dans ce lieu, mais dans un autre lieu, ce qui revient à dire qu'il est et qu'il n'est pas dans le même lieu.

(4) Voyez, Philosophie de la Nature, vol. I.

(5) C'est-à-dire que la dialectique non-seulement est le fondement des divers processus, des développements divers de la nature au-dedans des limites de la nature elle-même, mais qu'eu élevant la nature à son point culminant, l'animal, elle élève la nature au-dessus d'elle-même en ce sens qu'elle amène l'esprit.

conscience de la dialectique dans les mots bien connus : La hauteur vient avant la chute (1) ; trop fin s'attrape, etc. (2). La sensibilité aussi, la sensibilité physique comme la spirituelle, a sa dialectique. On sait comment les extrêmes de la douleur et delà joie passent l'un dans l'autre. Le cœur rempli de joie se soulage dans les larmes, et clans de certaines circonstances la douleur la plus profonde se manifeste par le rire.

Zusatz II. On nedoitpas considérer le scepticisme comme constituant une doctrine qui enseigne le doute, mais bien plutôt comme une doctrine qui a la certitude de son objet, c'est-à-dire de l'insuffisance de toute chose finie. Celui qui se borne à douter nourrit toujours l'espoir que son doute pourra trouver une solution, et que, parmi les déterminations diverses entre lesquelles il oscille, il y en a une peutêtre où il trouvera un point d'appui solide et inébranlable. Le scepticisme proprement dit implique au contraire le rejet absolu de tout principe déterminé de l'entendement, et la disposition interne qui en résulte est une fermeté inébranlable et une concentration en soi-même (3). C'est là ce scepticisme élevé, le scepticisme antique, tel que nous le rencontrons surtout dans Sextus Empiricus, et qui dans les derniers temps de Rome reçut son dernier développement comme complément des doctrines dogmatiques des stoïciens et des épicuriens. On ne doit pas confondre ce scepticisme antique avec le scepticisme moderne dont il a été

(1) Hochmuth komml vor dem F ail.

(2) Allzuscharf machl schartig : ce mot ou proverbe allemand n'est pas exactement rendu par trop fin s'attrape, mais nous n'avons pas trouvé d'expression qui pût mieux le rendre.

(3) In tsich beruhen : se repuser sur soi-même.

question plus haut (§ 39), soit avec le scepticisme qui a précédé la philosophie critique, soit avec la scepticisme qui est sorti de cette philosophie. Ces scepticismes consistent simplement à nier la vérité et la certitude du monde suprasensible, et à enseigner qu'on doit s'en tenir à l'être sensible et à la réalité fournie par la sensibilité.

Du reste, à ceux qui aussi de nos jours considèrent le scepticisme comme un adversaire irréconciable de toute connaissance positive, et partant de la philosophie, en tant que l'objet de la philosophie est cette connaissance, il faut faire observer que dans le fait ce qui doit redouter le scepticisme et ne saurait lui résister ce n'est pas la philosophie, mais la pensée finie, abstraite et suivant l'entendement ; la philosophie au contraire contient la scepticisme comme un de ses moments, c'est-à-dire, comme moment dialectique. Seulement la philosophie ne s'arrête pas au résultat négatif de la dialectique, ainsi que cela a lieu dans le scepticisme. Celui-ci méconnaît son résultat, en ce qu'il n'y voit qu'une simple négation, c'est-à-dire une négation abstraite. Mais parla que la dialectique a pour résultat un terme négatif, celui-ci est en même temps, et cela précisément en tant que résultat, un terme positif (1), car il contient comme absorbé en lui (2) ce d'où il résulte, et n'est point sans lui. C'est là la détermination fondamentale de la troisième forme de ridée logique, savoir, de la forme spéculative ou de la raison positive (3).

(1) Das Positive : le positif.

(2) Als aufgehoben. C'est ce qui fait la nature, l'unité concrète du résultat.

(3) Das Spéculative oder Positio Vernunftige : le spéculatif, ou le rationnel positif, ou le positivement rationnel.

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